« Le désaveu par Trump de la médiation d’Oman est révélateur de sa pulsion de guerre contre l’Iran »

La Maison Blanche n’a jamais apprécié que le sultanat d’Oman s’en remette plus à la diplomatie qu’aux armes pour assurer la sécurité, observe l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.

Avr 19, 2026 - 11:33
« Le désaveu par Trump de la médiation d’Oman est révélateur de sa pulsion de guerre contre l’Iran »
Un pétrolier ancré au mouillage de Mascate, le 29 mars 2026. ELKE SCHOLIERS POUR « LE MONDE »

Le territoire d’Oman est ouvert sur l’océan Indien le long de trois mille kilomètres de côte. La dynastie des Al Bu Said, au pouvoir depuis 1744, contrôlait un véritable empire maritime, notamment sur le littoral oriental du continent africain. Cet appel du large contraste avec l’enracinement local des familles régnantes des différents émirats arabes du golfe Persique.

Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne impose à Oman une « protection » de plus en plus pesante, tout en démantelant ses possessions africaines. Ce n’est qu’en 1971 que le sultanat d’Oman recouvre sa pleine souveraineté, intégrant les Nations unies en même temps que trois autres « protégés » de Londres, les Emirats arabes unis, le Qatar et Bahreïn. Mais Oman se distingue bientôt par sa capacité de médiation : il est le seul Etat arabe du Moyen-Orient à refuser de rompre avec Le Caire, après la signature, en 1979, du traité de paix israélo-égyptien et il maintient un dialogue constant avec Téhéran, même durant la guerre de 1980-88 entre l’Iran et l’Irak, quand les autres monarchies du Golfe ont décidé de soutenir celui-ci contre celui-là.

Une exception moyen-orientale

Le sultan Qabous a dirigé Oman depuis Mascate de 1970 à 2020. Le début de son règne a été marqué, dans le sud du pays, par une insurrection marxiste, étouffée en 1975 avec le concours de l’Iran du Shah. Qabous a ensuite garanti son impressionnante longévité sur le trône, dans une région aussi instable, en misant sur son appareil diplomatique plutôt que sur ses forces armées. Un tel pari découle en partie de la relative modestie des ressources pétrolières du sultanat face à ses deux voisins des Emirats arabes unis et d’Arabie saoudite, dont les dépenses militaires sont respectivement quatre fois et douze fois supérieures. Mais il s’agit aussi d’une stratégie assumée depuis six ans par le sultan Haytham, le successeur de Qabous, qui met en avant la capacité omanaise de médiation, fondée sur le professionnalisme de ses diplomates. L’expertise ainsi mobilisée se veut distincte des nombreuses médiations menées par le Qatar, souvent accompagnées de compensations financières.

Oman a maintenu des relations avec les différents belligérants de la crise yéménite, avec des remerciements répétés pour son intervention lors de la libération d’otages étrangers. C’est aussi à Mascate que l’Arabie saoudite et l’Iran ont négocié secrètement la reprise de leurs relations diplomatiques, rompues en 2016 et rétablies officiellement à Pékin en 2023. Le choix d’Oman s’impose à Donald Trump, encore convaincu qu’il peut décrocher le prix Nobel de la Paix, lorsqu’il décide au printemps 2025 de négocier avec l’Iran. Il désigne Steve Witkoff, son partenaire de golf et d’affaires, pour mener les pourparlers, tandis que l’Iran est représenté par Abbas Araghchi, ministre des affaires étrangères. Badr Al-Busaidi, le chef de la diplomatie omanaise, parvient à pallier la maîtrise aléatoire des dossiers par Witkoff, permettant aux pourparlers, ouverts le 12 avril au palais du sultan à Mascate, de se poursuivre à quatre reprises, en alternance entre la capitale omanaise et l’ambassade d’Oman à Rome. Jared Kushner, le gendre de Trump, et Ali Larijani, un proche de l’ayatollah Khamenei, se joignent à Rome aux discussions qui se déroulent toujours en format indirect, le médiateur omanais faisant la navette entre les deux délégations.

« Marteau de minuit »

Ce processus s’effondre, le 13 juin 2025, avec le lancement par Israël d’une campagne de bombardement de l’Iran. Au bout de huit jours, les Etats-Unis entrent également en guerre, baptisant leur opération « Marteau de minuit ». L’objectif déclaré est la destruction des capacités nucléaires de l’Iran, un objectif que Trump déclare atteint le 24 juin, suspendant les hostilités. Mais il s’avère vite que les sites souterrains n’ont pas été anéantis et que l’Iran dispose toujours d’une demi-tonne d’uranium enrichi. Le président américain, tout au lancement de son « Conseil de la paix » à vocation planétaire, se tourne de nouveau vers Oman pour renouer les négociations avec l’Iran. Al-Busaidi reprend sa médiation entre Witkoff et Araghchi, d’abord à Mascate, le 6 février 2026, puis à l’ambassade d’Oman à Genève. C’est là, le 26 février, que le chef de la diplomatie omanaise annonce avoir obtenu « une avancée très importante », considérant que l’Iran n’aurait jamais l’arme nucléaire.

Tous ces efforts sont balayés par le déclenchement, le 28 février, de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran. Pour la seconde fois, le désaveu par Trump de la médiation d’Oman est révélateur de sa pulsion de guerre. Le président américain martèle qu’il peut obtenir « la paix par la force », dans la perspective d’une capitulation de l’ennemi plutôt que de négociation. La frappe israélienne qui tue Larijani, le 17 mars, prive Mascate de son interlocuteur privilégié au sein d’un régime iranien déjà décapité. Et c’est le Pakistan qui annonce, aux premières heures du 8 avril, un cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, sans même mentionner Israël, qui se déchaîne sur le Liban. Trois jours plus tard, le vice-président américain, J. D. Vance, et le président du Parlement iranien, Mohammed Bagher Ghalibaf, se retrouvent à Islamabad. Le caractère direct de ces pourparlers n’empêche pas la délégation américaine de les rompre dès le lendemain, quittant brutalement le Pakistan.

Al-Busaidi appelle alors les deux parties à des « concessions douloureuses » pour éviter « la douleur de l’échec et de la guerre ». Oman a ainsi pris date pour l’Histoire.

[Source: Le Monde]