Présidentielle 2027 : le jeu trouble de l’Elysée, qui agite l’hypothèse Lecornu

Le chef de l’Etat, omniprésent, n’a pas l’intention de s’effacer à l’approche de la présidentielle. Alors que les deux candidats déclarés du bloc central, Edouard Philippe et Gabriel Attal, sont insatisfaisants à ses yeux, sa garde rapprochée pousse l’hypothèse de la candidature du premier ministre.

Août 16, 2026 - 13:16
Présidentielle 2027 : le jeu trouble de l’Elysée, qui agite l’hypothèse Lecornu
Brigitte et Emmanuel Macron, lors du défilé militaire à Paris, le 14 juillet 2026. KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

Un storytelling rodé. Au large du fort de Brégançon (Var), Emmanuel Macron, cramponné sur son Jet-Ski, muscles saillants, teint hâlé, lunettes aviateur posées sur le nez, fixe un objectif au loin. Cette une de Paris Match, datée du 12 août, qui met en scène le dernier été du chef de l’Etat dans la résidence de vacances des présidents, a suscité de nombreuses réactions.

Alors que l’hebdomadaire brosse le portrait flatteur d’un président tout sauf résigné à quelques mois de son départ de l’Elysée, les responsables politiques, notamment à gauche, ont accablé Emmanuel Macron, le jugeant « déconnecté » du quotidien des Français. « Pendant la canicule, quand la France brûle, quand une partie des Français n’a pas pu partir en vacances, le président s’amuse en Jet-Ski à Brégançon. C’est ça le message ? C’est très réussi », s’est indigné le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. « Merci Photoshop… Grotesque ! », a raillé le député (Rassemblement national) de la Somme Jean-Philippe Tanguy.

Mais pour les proches du chef de l’Etat, ce reportage photo – pour lequel l’Elysée assure ne pas avoir donné son aval – est une preuve supplémentaire que ce dernier ne s’effacera pas à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. « De ce point de vue-là, Emmanuel Macron ne sera pas le [François] Mitterrand de 1995 ou le [Jacques] Chirac de 2007 durant cette campagne. Ne serait-ce que du fait de l’actualité internationale, il sera omniprésent », anticipe le directeur de l’IFOP, Frédéric Dabi.

Le degré d’implication du président de la République, qui ne peut prétendre à un troisième mandat, reste encore un sujet tabou. A l’Elysée, on souligne qu’Emmanuel Macron est avant tout focalisé sur ses domaines réservés (l’international et la défense) et la réalisation de quelques chantiers qui lui tiennent à cœur (fin de vie, ingérences, interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans). « Il ne peut pas se représenter, et donc rien ne serait pire que de vouloir être candidat par procuration ou “hijacker” [pirater] la campagne. Lui, le seul truc qu’il estime avoir à faire, c’est d’être le garant du bon déroulement des débats », estime un proche du chef de l’Etat.

« Candidats anti-Le Pen »

Mais, au sein de son camp, avec qui les liens se sont distendus depuis la dissolution de 2024, personne ne croit qu’Emmanuel Macron puisse rester en dehors d’une élection, alors que le risque que l’extrême droite l’emporte en 2027 n’a jamais été aussi grand. « Il peut toujours filer des coups de pied ici ou là, estime le président du groupe Union centriste au Sénat, Hervé Marseille. Un président sortant, ça ne peut pas faire élire, mais ça peut faire battre. »

Un risque identifié par les candidats, héritiers contrariés du macronisme. Edouard Philippe et Gabriel Attal oscillent toujours entre la critique et la réhabilitation de celui qui a rendu possible leur ascension. Mais à l’Elysée, les deux hommes sont encore considérés comme des renégats pour avoir pris leurs distances.

Les deux anciens premiers ministres d’Emmanuel Macron observent ainsi avec méfiance le jeu trouble qu’ils prêtent à l’Elysée et aux fidèles du chef de l’Etat qui se répandent ici ou là pour dénigrer leurs candidatures. Il y a ceux qui, comme le président du MoDem, François Bayrou, défendent ouvertement la nécessité d’une alternative à Edouard Philippe et à Gabriel Attal, pourtant les mieux placés dans les sondages pour représenter le bloc central. L’allié historique d’Emmanuel Macron sous-entend ainsi que le maire (Horizons) du Havre (Seine-Maritime) ne « porte pas le profond renouvellement attendu ». « Ceux qui croient qu’une continuité un peu “relookée” suffira se trompent », cinglait-il dans Le Figaro, le 9 août.

Si Emmanuel Macron se garde bien d’exprimer un avis sur les tergiversations de son camp, d’autres se chargent pour lui de relayer le fond de sa pensée. « Lecornu fait partie des gens que Macron aimerait voir candidats, comme Castex. Eux pourraient être les candidats anti-Le Pen », affirme l’un des compagnons de route du chef de l’Etat. Les noms des deux locataires de Matignon qui ont su nouer une proximité avec Emmanuel Macron sont érigés en recours par ceux qui regrettent la division du bloc central qui affaiblit le camp présidentiel.

Mais pour Jean Castex, l’affaire semble entendue. Contraint par son devoir de réserve, le PDG de la SNCF ne veut plus que ces spéculations autour d’une éventuelle candidature en 2027 interfèrent avec ses fonctions. « Ce n’est ni à l’ordre du jour ni dans mon horizon », a-t-il démenti le 1er juillet sur France Inter. Ajoutant tout de même que « personne ne peut jamais fermer la porte à rien ». « Je continue à rêver que quelque chose se passe en septembre, mais plus le temps passe, moins je vois la bretelle d’accès à l’autoroute, souffle l’un de ses anciens conseillers à Matignon. Il n’est même plus testé dans les sondages de popularité. »

Position précaire

Si Jean Castex n’y va pas, Sébastien Lecornu pourrait-il, lui, relever le gant ? Le chef de l’Etat comme ses conseillers vantent régulièrement les mérites de celui qui a su ramener un semblant de stabilité depuis sa nomination, en septembre 2025. Surtout, le Normand apparaît comme celui qui endosse sans concessions le bilan tant décrié d’Emmanuel Macron, alors que d’autres sont tentés de le renier. Quand Edouard Phillipe s’en prend aux « derniers chiffres du chômage, qui ne sont pas bons », dans un long message sur X posté le 9 août, Sébastien Lecornu réplique dans la foulée. « Pas de déni face à la hausse du chômage. Mais pas de caricature non plus. Plus de 2 millions d’emplois ont été créés depuis 2017. Jamais autant de Français n’ont travaillé », a-t-il assuré sur le même réseau social, le lendemain.

Cette relation « assez singulière » au chef de l’Etat et à son héritage, ce transfuge de la droite l’a résumée ainsi dans un entretien à Paris Match le 22 juillet : « Je suis libre parce que je suis loyal. » Un contrepied à Edouard Philippe qui se décrivait comme « loyal mais libre » après son éviction de Matignon.

L’entretien avec le magazine, concerté avec et relu par l’Elysée, a réalimenté les doutes à l’égard des desseins du premier ministre. Au sein du gouvernement, dans le patronat ou chez les oppositions, ils sont nombreux à avoir décelé dans les dernières interventions publiques de Sébastien Lecornu une volonté d’apparaître comme un homme d’Etat capable d’articuler un diagnostic de l’état de la société française avec quelques idées-clés : la « souveraineté », le « temps long » et une politique de l’offre axée sur l’« outil de production ». Le 3 juillet, le Prix Nobel d’économie Philippe Aghion s’est enthousiasmé pour Sébastien Lecornu après son intervention aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence. « J’avais le sentiment devant moi d’avoir un président de la République, a confié celui qui avait soutenu Emmanuel Macron dès 2017 au micro de BFM Business. J’ai senti qu’il avait ce souffle. »

Sébastien Lecornu, conscient que sa tâche de premier ministre desservie par les crises le place dans une position précaire, continue de démentir toute prétention pour 2027. « Je ne me mêle pas de l’élection présidentielle. En revanche, je demande en retour aux candidats à l’élection présidentielle de ne pas entraver l’action du gouvernement », prévient-il dans son entretien fleuve à Paris Match.

Dès lors, en poussant l’hypothèse Lecornu, la garde rapprochée du chef de l’Etat sait aussi qu’il s’agit là d’une manière d’atteindre Edouard Philippe, ami de longue date du chef du gouvernement. Et, dans une moindre mesure, Gabriel Attal, qui en tant que chef de groupe du parti présidentiel à l’Assemblée nationale, ne peut pas se placer en opposition frontale avec le premier ministre, au risque d’apparaître comme peu constructif.

Mais les suspicions ne risquent pas de s’éteindre de sitôt alors que Sébastien Lecornu bénéficie d’une bonne image dans les enquêtes d’opinion, scrutées tel un juge de paix dans le bloc central. Les partisans d’Edouard Philippe et de Gabriel Attal se sont ainsi étranglés à la vue d’un sondage, paru dans Le Figaro le 16 juillet, plaçant l’actuel locataire de Matignon en tête chez les électeurs macronistes pour 2027. « Ceux qui animent la petite musique de sa candidature dans le bloc central font du mal à tout le bloc. Si on ne veut pas d’un candidat fort, continuons comme ça… », s’agace un membre de l’équipe de campagne d’Edouard Philippe.

Sébastien Lecornu, lui, critique en privé de « ces jacasseries » qui compliquent sa mission principale : élaborer un compromis pour faire adopter un budget d’ici au 31 décembre. Au sein du bloc central, aucun ne sous-estime l’esprit tacticien du premier ministre pour parvenir à ses fins. Au point que certains imaginent déjà qu’une censure de Sébastien Lecornu pourrait servir de tremplin à sa candidature.

[Source : Le Monde]