Xi Jinping se rend dans une Corée du Nord de plus en plus proche de la Russie

Le président chinois doit effectuer, lundi et mardi, sa première visite en Corée du Nord depuis 2019. Alors que la coopération entre Pyongyang et Moscou s’est renforcée depuis la guerre en Ukraine, Pékin tient à réaffirmer sa position centrale dans la région.

Juin 8, 2026 - 11:13
Xi Jinping se rend dans une Corée du Nord de plus en plus proche de la Russie
Le président chinois, Xi Jinping, lors d’une cérémonie de remise de médailles, au Palais du peuple, à Pékin, le 25 mai 2026. TINGSHU WANG/REUTERS VIA AP

Par une courte et laconique dépêche, l’agence de presse officielle nord-coréenne KCNA a annoncé la « visite d’Etat »du « camarade Xi Jinping », lundi 8 et mardi 9 juin, à l’invitation du dirigeant Kim Jong-un. Le président chinois s’était rendu pour la dernière fois à Pyongyang en 2019, lors de son premier déplacement dans ce pays reclus, depuis son accession au pouvoir, sept ans plus tôt.

Xi Jinping n’est pas sorti de Chine depuis un sommet du Forum de coopération économique Asie-Pacifique, en Corée du Sud, en octobre 2025, en marge duquel il avait rencontré Donald Trump.

Depuis, le chef de l’Etat-parti chinois a préféré laisser les dirigeants de la planète venir à lui, dont, au cours du seul mois de mai, le magnat américain Donald Trump, puis le président russe, Vladimir Poutine, en une démonstration du rôle prééminent qu’a pris Pékin dans les affaires internationales.

Mais Pyongyang est à moins de deux heures d’avion de Pékin, et la Chine tient à réaffirmer sa centralité dans la région, sur fond de renforcement des liens entre Pyongyang et Moscou depuis le début de la guerre en Ukraine. Kim Jong-un a su habilement utiliser ce conflit, pourtant si éloigné géographiquement, pour s’extraire partiellement de son isolement, après l’échec, en 2019, de négociations engagées avec la première administration Trump, puis la fermeture du pays au monde extérieur durant la pandémie de Covid-19.

Tenir tête aux Etats-Unis

La Corée du Nord a envoyé des hommes et des obus à la Russie et obtenu, en retour, une aide à son programme balistique et à sa modernisation militaire, ainsi que des denrées agricoles, notamment.

En mai, une enquête de CNN a émis l’hypothèse qu’un navire commercial russe, qui avait coulé en Méditerranée à la suite d’une série d’explosions touchant sa coque à tribord, en décembre 2024, deux mois après l’envoi de troupes nord-coréennes sur le front ukrainien, contenait des pièces majeures pour construire des sous-marins à propulsion nucléaire. Celles-ci auraient pu être destinées à la Corée du Nord. Symbole de cette proximité entre Moscou et Pyongyang : un pont sur le fleuve Tumen, situé entre les deux pays, est sur le point d’être achevé.

Pékin a semblé courir après ce rapide rapprochement russo-nord-coréen, avec un sentiment ambivalent. La Chine est favorable à ce que la Corée du Nord sorte de son statut de paria, et partage un intérêt commun avec tout pays qui tient tête aux Etats-Unis. Elle souhaite la stabilité du régime et considère la Corée du Nord comme un Etat tampon face à la présence d’importantes bases américaines en Corée du Sud. Pour afficher un front uni avec la Chine au centre, Xi Jinping a reçu Kim Jong-un avec Vladimir Poutine et une série d’autres chefs d’Etat lors d’une parade donnée place Tiananmen, en septembre 2025, pour les 80 ans de la fin de la seconde guerre mondiale.

Cependant, la Chine s’inquiète dans le même temps qu’une Corée du Nord désinhibée ne se montre plus provocatrice, attirant davantage l’attention occidentale sur la région. La Chine a longtemps répété son opposition à ce que la Corée du Nord devienne une puissance nucléaire. Elle avait gelé les échanges de haut niveau au lendemain d’un essai nucléaire en 2013 ; même si elle dispose, avec la Corée du Nord, de sa seule alliance militaire, dont elle a déjà fait savoir qu’elle ne l’honorerait que si Pyongyang était l’agressé et non l’agresseur.

En contraste, Vladimir Poutine, qui a signé en 2024 un pacte d’« assistance mutuelle » avec la Corée du Nord, lui reconnaît le « droit de prendre des mesures raisonnables pour renforcer ses propres capacités de défense », une approbation de son arsenal nucléaire.

Cet appui russe permet à Pyongyang de se sentir suffisamment confiant pour souligner, juste avant de recevoir Xi Jinping, à quel point son statut de puissance nucléarisée est irréversible. Kim Jong-un s’est ainsi rendu, le 3 juin, dans une nouvelle usine de son programme nucléaire, un site d’enrichissement d’uranium selon Séoul, et a évoqué sur place des « plans ambitieux » pour « muscler [les] forces nucléaires [nord-coréennes] à un rythme exponentiel ». Une manière d’expliquer à Pékin, avant même la visite de Xi, que ce fait accompli n’est plus négociable ; tout comme Kim avait inspecté l’usine d’assemblage d’un nouveau missile balistique intercontinental juste avant de prendre son train pour Pékin, à la fin de l’été 2025.

La question du nucléaire

A la différence de la Russie, qui a basculé dans le soutien, la Chine n’a pas officiellement abandonné son exigence d’une Corée du Nord dénucléarisée. Mais, dans les faits, ce thème était absent du compte rendu chinois d’une visite préparatoire à Pyongyang de son chef de la diplomatie, Wang Yi, en avril. Et lorsque la Maison Blanche a affirmé, le 17 mai, à l’issue de la visite de Donald Trump auprès de Xi Jinping, que les deux dirigeants avaient « confirmé leur objectif partagé d’une Corée du Nord dénucléarisée », Pékin s’est contenté de mentionner un « échange de points de vue sur de grandes questions internationales », parmi lesquelles la péninsule coréenne.

Alors que Donald Trump s’était, dès l’automne 2025, dit ouvert à revoir Kim Jong-un, les Etats-unis ont encore affirmé, le 4 juin, leur disposition à reprendre le dialogue « sans préconditions », mais avec pour objectif une « dénucléarisation complète ». Mais il y a un point d’interrogation sur la manière dont Xi Jinping compte aborder ces questions du nucléaire et des éventuels échanges avec les Etats-Unis, qui ont une première fois déçu Kim, en 2019.

La Chine juge désormais irréaliste de chercher le démantèlement de l’arsenal nord-coréen, mais peut se poser en grande puissance modératrice de Pyongyang, capable de parler à tous, en contraste de la Russie.

Pékin cherche par ailleurs à maintenir l’économie nord-coréenne à flot, sans se laisser dépasser par la Russie. Elle exporte notamment de l’engrais, afin d’éviter un nouveau recul dramatique de la production agricole nord-coréenne. En retour, les Chinois ignorent les sanctions, en important de grandes quantités de charbon nord-coréen, à la fois de qualité et bon marché.

La méfiance de Pyongyang

Pyongyang, de son côté, a fait plusieurs pas diplomatiques vers la Chine. Lorsque Kim Jong-un a insisté, en recevant en avril le ministre des affaires étrangères, Wang Yi, sur le « principe d’une seule Chine », la formule chère à Pékin sur la question de Taïwan, il s’agissait d’une première publiquement.

La Corée du Nord reste toutefois méfiante vis-à-vis de la Chine, avec laquelle elle partage 1 400 kilomètres de frontière terrestre – contre 17 kilomètres avec la Russie – et dont elle demeure extrêmement dépendante économiquement. La compagnie Air China a rétabli un aller-retour hebdomadaire entre Pékin et Pyongyang, suspendu durant six ans, et le train de passagers entre les deux pays a été relancé en mars.

Les travaux ont par ailleurs repris sur la partie nord-coréenne d’un pont devenu le symbole de l’ambiguïté de la relation entre les deux pays. Moderne, le pont suspendu enjambant le fleuve Yalu s’étend sur trois kilomètres depuis le plus important point de passage entre les deux pays, la ville chinoise de Dandong.

Le chantier du pont en lui-même avait été lancé en 2011 par la Chine et achevé par ses ouvriers dès 2015. Mais il est ensuite resté à l’abandon durant une décennie, la partie nord-coréenne n’ayant, de son côté, construit ni route y menant ni poste douanier. De récentes images montrent que cette partie finale nord-coréenne du chantier était enfin en cours, ces derniers mois.

[Source : Le Monde]