En Arménie, des élections législatives déterminantes pour l’avenir du pays et pour la paix dans la région

Le scrutin de dimanche fait figure de référendum sur la paix avec l’Azerbaïdjan et sur le rapprochement avec l’Union européenne et les Etats-Unis au détriment de la Russie. Une réorientation géopolitique portée par le premier ministre, Nikol Pachinian, au pouvoir depuis 2018 et favori des sondages.

Juin 7, 2026 - 10:31
En Arménie, des élections législatives déterminantes pour l’avenir du pays et pour la paix dans la région
Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, favori des sondages pour les élections législatives, à Erevan, le 5 juin 2026. ERIC GRIGORIAN POUR « LE MONDE »

Sur scène, le premier ministre arménien, casquette sur la tête, se déchaîne à la batterie, face à une foule en liesse, avant d’empoigner le micro. « Applaudissons le parti qui a ramené la paix !, lance Nikol Pachinian, qui brigue un troisième mandat, lors d’élections législatives cruciales, dimanche 7 juin. Notre pays est plus souverain, indépendant et en sécurité que jamais ! Gloire aux martyrs, longue vie à la République d’Arménie ! »

Deux jours avant le scrutin, des dizaines de milliers de personnes sont venues assister, à Erevan, au dernier meeting du dirigeant de Contrat civil, le nom de sa formation. Elles applaudissent, chantent, dansent, puis frissonnent en levant les yeux vers le ciel, où des drones lumineux dessinent une colombe de la paix. L’atmosphère joyeuse est bien différente de celle de 2021, lorsque les quelque trois millions d’Arméniens, endeuillés et plombés par leur lourde défaite dans la guerre de 2020 dans le Haut-Karabakh, avaient réélu sans enthousiasme M. Pachinian lors de législatives anticipées.

Cinq ans plus tard, tout a changé : l’Azerbaïdjan a repris le contrôle total de l’enclave séparatiste, en 2023, après une offensive éclair, chassant par la force les 120 000 Arméniens qui y vivaient, puis Bakou a accepté la mise en œuvre, en août 2025, d’un accord de paix avec l’Arménie sous l’égide des Etats-Unis après plus de trente ans de conflit ayant fait près de 40 000 morts. Accaparée par la guerre en Ukraine, la Russie, alliée historique de l’ex-république soviétique du Caucase, est, quant à elle, passée du statut de garant de la sécurité à celui de partenaire défaillant, voire de traître, en raison de sa passivité face aux attaques de l’Azerbaïdjan.

Projet TRIPP de Donald Trump

Arrivé au pouvoir en 2018 après une révolution pacifique, Nikol Pachinian a pris acte de la défaite et révisé sa stratégie pour tenter de sauver ce qu’il reste de l’Arménie. Il a tourné la douloureuse page du Haut-Karabakh afin de faire la paix avec l’Azerbaïdjan, et de normaliser les relations avec la Turquie, alliée de Bakou – les frontières des deux pays, fermées avec l’Arménie depuis plus de trente ans en raison du conflit, pourraient rouvrir bientôt et désenclaver le pays. Déterminé à réduire la forte dépendance à la Russie, le premier ministre a également diversifié les alliances de l’Arménie en se rapprochant des Etats-Unis et de l’Union européenne, malgré la colère du Kremlin, qui multiplie les pressions et les intimidations à l’approche du scrutin.

Cette réorientation géopolitique, sans précédent, fait du scrutin l’un des plus importants et les plus scrutés sur la scène internationale depuis l’indépendance du pays, en 1991. C’est pour soutenir ou pour rejeter cette doctrine appelée « Nouvelle Arménie » – dans ses frontières actuelles, sans le Haut-Karabakh – et ce rapprochement avec Bruxelles et Washington au détriment de Moscou, que les électeurs sont appelés à voter dimanche.

Rassemblement des partisans du premier ministre arménien, Nikol Pachinian, pour les législatives sur la place de la République, à Erevan, le 5 juin 2026.
Des soutiens au premier ministre arménien, Nikol Pachinian, pour les législatives, sur la place de la République, à Erevan, le 5 juin 2026.

Face à Nikol Pachinian, donné largement favori par les sondages, ses opposants – en grande majorité prorusses, faibles et divisés – défendent le maintien d’un lien étroit avec la Russie ; ils accusent le premier ministre d’attiser la colère du Kremlin, continuent de porter la question du Haut-Karabakh et s’opposent à la normalisation des relations avec Bakou. Un positionnement que M. Pachinian, qui se pose en garant de la paix, considère comme dangereux et susceptible de conduire à une « guerre catastrophique » avec l’Azerbaïdjan.

Parallèlement à l’accord de paix avec Bakou, qui doit encore être signé et ratifié, le chef du gouvernement arménien et le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, se sont ralliés au projet du président américain, Donald Trump, sur son vaste projet économique – la « Route de Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP) doit relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan en passant par l’Arménie, et faire de ce petit pays un carrefour stratégique entre l’Asie et l’Europe en contournant la Russie. Soucieux de mener ce projet à bien, le président américain a apporté publiquement son soutien à Nikol Pachinian. En cas de victoire de l’opposition, la TRIPP, considérée comme un premier pas tangible vers la paix, pourrait être remise en cause.

Aide financière de l’UE

« Les Arméniens doivent faire un choix très important, car les enjeux sont lourds », observe Naira Sultanyan, directrice de l’ONG Democracy Development Foundation. Malgré une campagne marquée par des « discours de haine, la désinformation et des manipulations de tous côtés », cette militante de la société civile et ancienne observatrice électorale considère qu’elle a été « libre et ouverte ». Elle rejette les accusations du milliardaire russo-arménien Samvel Karapetyan, principal opposant et président du parti « Arménie forte », qui s’estime victime d’une « persécution politique ».

Les soutiens du premier ministre arménien, Nikol Pachinian, pour les élections législatives, sur la place de la République, à Erevan, le 5 juin 2026.

En revanche, d’« immenses menaces hybrides » russes ont pesé sur la campagne, et pourraient perturber le scrutin. Fin mai, Moscou a annoncé des restrictions sur plusieurs produits d’importation en provenance d’Arménie. « [La Russie]instrumentalise les relations économiques pour exercer une pression politique. Nous connaissons trop bien ce mode opératoire », a déclaré, jeudi, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Elle a promis une première aide financière de plus de 50 millions d’euros au budget de l’Etat arménien.

Selon l’agence de presse Reuters, Moscou envisage également d’envoyer des Arméniens résidant en Russie, afin d’aller voter pour l’opposition. Malgré ces menaces d’ingérences, Naira Sultanyan souligne qu’il s’agit d’un « moment historique. Pour la première fois depuis la chute de l’URSS, nous allons pouvoir choisir notre avenir ».

[Source: Le Monde]