En Turquie, comment le régime d’Erdogan a bâti un capitalisme de connivence
En moins d’un quart de siècle, la formation islamo-conservatrice du président turc, Recep Tayyip Erdogan, a donné les clés de l’économie du pays à un cercle restreint issu d’une classe d’affaires loyale et de relations clientélistes.
Il n’imaginait certainement pas provoquer, en pareil contexte politique déjà suffisamment troublé, une telle vague d’indignation. Lorsque Gökhan Günaydin, député et vice-président du groupe parlementaire du Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition de Turquie, brandit devant ses pairs à l’Assemblée, le 12 mars, à Ankara, une pancarte sur laquelle figurent 15 portraits d’hommes et de femmes, tous membres du directoire du géant et fleuron national Turkish Airlines, l’auditoire fait comme si de rien n’était. Quelques applaudissements viendront timidement clore une intervention où il aura été question de beaucoup de chiffres et d’argent. Et puis rien, aucune réaction.
L’effet aura lieu ailleurs. En quelques jours, les images de cette prise de parole seront visionnées par des centaines de milliers d’internautes. Celles-ci montrent l’élu d’Istanbul égrener des noms, des postes et le montant des émoluments accordés par la compagnie aérienne. Plus de 40 000 euros de salaire mensuel pour les plus hauts cadres, soit dix ans de revenus cumulés pour un retraité turc, a calculé le député, diplômé de droit et d’économie. Selon ses dires, la compagnie publique débourse plus de 400 000 euros par mois, indemnités comprises, pour les 15 dirigeants. Une somme non négligeable, comparée au salaire minimum turc, qui s’élève à 33 030 livres turques brut par mois (617 euros brut), perçu par près d’un salarié sur deux.
Plus gênant encore, l’élu relève les liens qui unissent ces dirigeants avec le pouvoir en place. Ainsi, poursuit-il, le président du conseil d’administration de Turkish Airlines, Ahmet Bolat, se trouve être le frère du ministre du commerce, Ömer Bolat. Un des directeurs généraux adjoints de la compagnie, Murat Seker, est le gendre de la sœur du président Erdogan. Tandis qu’un autre, Abdulkerim Çay, a obtenu son diplôme au lycée imam hatip (établissement public destiné à la formation du personnel religieux) de Kartal, sur la rive asiatique d’Istanbul, au cours de la même période que Bilal Erdogan, fils cadet du chef de l’Etat et potentiel successeur de ce dernier.
Dans sa présentation, le député de l’opposition s’en prend également au « favoritisme et au népotisme », un système d’autant plus inacceptable, insiste-t-il, que le pays traverse de graves difficultés économiques. Preuves à l’appui, le parlementaire rappelle que les postes de direction ne sont pas attribués selon le mérite, mais en fonction des relations avec les cercles restreints gravitant aux plus hauts sommets de l’Etat. « Pendant que les retraités et les employés sont lésés, les courtisans sont favorisés », lâche-t-il, en rappelant que le président venait de refuser, le 11 mars, d’augmenter les primes de retraite.
« La bande des cinq »
Le sujet abordé ici par l’élu au Parlement n’est pas nouveau. Kemal Kiliçdaroglu, candidat CHP malheureux à la présidentielle de 2023, avait déjà livré une attaque en règle contre ce qu’il appelait la « bande des cinq », pour désigner les cinq grands groupes de BTP ayant raflé la quasi-totalité des marchés publics sous l’AKP (Parti de la justice et du développement), la formation islamo-conservatrice d’Erdogan, au pouvoir depuis 2002 : Cengiz Holding, Limak Holding, Kalyon Group, Kolin Holding et Makyol. A l’époque, M. Kiliçdaroglu avait même fait préparer un rapport mentionnant que 418 milliards de dollars de revenus publics avaient été transférés à ce groupe de capital privé en vingt ans. Il avait d’ailleurs promis d’« anéantir les entreprises de copinage d’Erdogan » en cas de victoire, ce qui ne s’est pas produit.
Mais, aujourd’hui, la crise s’est aggravée. L’inflation est repartie largement à la hausse, et le durcissement continu du pouvoir s’est accompagné par une emprise accrue sur l’économie, la société civile et le champ politique. Les Turcs le ressentent – et quand un élu met des visages et des chiffres dessus, cela fait mouche. Les débats en ligne se sont multipliés. D’autres noms sont apparus, montrant du doigt les dérives autoritaires et l’érosion des contre-pouvoirs institutionnels qui en découle.
Le 9 avril, Turkish Airlines a beau avoir annoncé, sans donner la moindre explication, le départ d’Ahmet Bolat, et celui du directeur général, Bilal Eksi, la brèche est ouverte. Le déballage se poursuit, il s’amplifie même. Deux jours après le communiqué de la compagnie, le quotidien nationaliste d’opposition Sözcü, révèle qu’un certain Hasan Murat Mercan, un ancien député AKP nommé au conseil d’administration de Turkish Airlines, est l’oncle du gouverneur de la banque centrale, Fatih Karahan. Que Simin Mercan Bayraktar, sa fille, est l’épouse du ministre de l’énergie, Alparslan Bayraktar. Et que Turkish Airlines a offert la direction du bureau de Bologne (Italie) à Salih Ahzem Topal, le fils d’Özlem Zengin, vice-présidente du groupe AKP au Parlement.
La famille Sayan
« Vous croyez que c’est fini, mais ça ne l’est pas ! », prévient à son tour Timur Soykan, sur la chaîne YouTube Onlar. Dans son émission, ce journaliste réputé pour ses enquêtes sur les réseaux criminels et la corruption poursuit dans la même veine l’étalage des largesses de l’Etat et ses réseaux clientélistes. Ainsi apprend-on que le beau-frère d’Hasan Murat Mercan se trouve être le gouverneur de la ville de Mardin, dans le sud-est du pays. Au même moment, à l’écran, s’incrustent les portraits de quatre membres de la famille Sayan, surnommée la « famille la plus favorisée de Turquie ».
On y voit Fatma Betül Sayan Kaya, ancienne ministre de la famille. Sa sœur Ayse Hilal Sayan Koytak, ambassadrice à Bahreïn et ancienne conseillère pour l’AKP. Son frère, Ömer Fatih Sayan, actuel vice-ministre des transports, et son autre sœur, Sümeyye Sayan, ex-membre de l’Assemblée municipale du grand Istanbul. Cette dernière s’était déjà fait remarquer, en 2019, pour avoir voté, lors d’un appel d’offres lancé par une municipalité d’arrondissement tenue par l’AKP, pour sa propre société de conseil.
« Jamais l’entre-soi et la connivence n’avaient atteint un tel niveau, estime l’économiste et essayiste Mehmet Altan. La captation des marchés publics, la distribution de contrats d’infrastructure, de défense et d’énergie, à des cercles proches du pouvoir, est devenu un instrument de fidélisation politique. Qui s’oppose perd ses licences ; qui soutient les obtient. »
En près d’un quart de siècle au pouvoir, sans discontinuer, l’AKP a su mettre en place un système méthodiquement perfectionné et développé. Ainsi, en 2018, les professeurs Ihsan Yilmaz et Galib Bashirov qualifient le régime économique sous Erdogan de « néopatrimonialisme », caractérisé par une relation clientéliste entre le parti islamo-conservateur et l’électorat. D’autres chercheurs, au cours de cette même période, comme Berk Esen et Sebnem Gumuscu, expliquent comment l’AKP a construit une classe d’affaires loyale en utilisant des mécanismes étatiques politisés tels que les privatisations, les marchés publics et les transferts de capitaux privés vers des acteurs économiques favorisés.
Tous s’accordent à rappeler que la Turquie est un pays capitaliste, dans lequel l’Etat a toujours été fortement impliqué dans l’économie. Mais, comme l’avance le spécialiste en sciences sociales Abdullah Yusuf Tatli dans son mémoire « Here to Stay : Crony Capitalism in Turkey » (« là pour durer : le capitalisme de connivence en Turquie », non traduit, METU Ankara & Humboldt Universität Berlin, 2020), la nature même de cette implication étatique consiste, sous le règne de l’AKP, à « fausser le jeu du marché en faveur des entreprises liées au gouvernement ». Sa position hégémonique, écrit-il, lui permet de formaliser et de diversifier les instruments de distribution des rentes de connivence.
« Système centralisé »
A l’aide de nombreux exemples, le chercheur rappelle que les entreprises jugées politiquement défavorables ont fait l’objet d’audits « weaponisés » (utilisés comme armes) et de saisies de biens : « L’AKP a mis en place un système centralisé de récompenses et de punitions pour mener une politique d’accumulation du capital ciblant ses partisans, un système qui a joué un rôle déterminant dans la construction de l’autoritarisme en Turquie. »
En 2002, l’année de l’arrivée au pouvoir de l’AKP, une loi sur les marchés publics a été adoptée pour organiser la distribution des appels d’offres publics. Celle-ci vise à aligner la Turquie sur les normes de l’Union européenne et les standards de transparence internationaux. L’objectif était aussi de rassurer les investisseurs internationaux et de discipliner les dépenses publiques. Seulement voilà : entrée en vigueur l’année suivante, la loi a depuis été modifiée plus de 150 fois. Les recours aux procédures négociées ou dérogatoires ont proliféré.
Les premiers articles de presse faisant état d’irrégularités dans les marchés publics apparaissent en 2006. Bien plus tard, on apprendra qu’un favoritisme « systématique » (85 % des appels d’offres) a prévalu, selon des enquêtes menées entre 2004 et 2011, dans l’attribution des marchés publics. La suite sera de la même veine.
La privatisation des entreprises publiques a constitué un autre vecteur de distribution des rentes. Avec un contrôle bureaucratique et judiciaire des privatisations réduit d’année en année, rappelle M. Tatli, les licences minières et énergétiques ont été, elles, cédées à des holdings proches de l’AKP pour une fraction de leur valeur réelle. La tendance est même largement à la hausse. Depuis 2024, Ankara a engagé une vaste simplification administrative pour les mines, les barrages et les infrastructures énergétiques.
Médias liés à l’Etat
La collecte de l’impôt constitue un autre mécanisme par lequel les acteurs économiques proches des cercles du pouvoir bénéficient d’avantages. Ils peuvent par exemple négocier avec le gouvernement pour réduire le montant des pénalités fiscales dont ils sont redevables. Les groupes Cengiz et Albayrak ont ainsi pu obtenir de l’Etat une réduction de plus de 90 % de leurs pénalités.
Au contraire, les sanctions peuvent être lourdes pour les récalcitrants. Le ministère des finances de l’AKP n’a fait preuve d’aucune clémence envers les acteurs économiques critiques du parti. Après des articles jugés négatifs à l’égard du gouvernement, le groupe de presse Dogan a été frappé par une série de redressements fiscaux. Contraint de payer une amende de près de 3 milliards de dollars, il a cédé en 2011 deux de ses journaux à grand tirage à Demirören Holding, proche du pouvoir. Koç Holding et Boydak Holding ont également été confrontés à des problèmes similaires après que certaines de leurs actions ont été interprétées comme un acte de dissidence. Aujourd’hui, on estime que plus de 90 % des médias turcs appartiennent à des groupes ayant des intérêts économiques étroitement liés à l’Etat et aux marchés publics.
Dans un texte publié en mai sur son compte Substack, l’ancienne journaliste Ezgi Basaran, politologue à l’université d’Oxford, a résumé la situation de la sorte : « Erdogan gouverne comme le PDG d’un système dense et imbriqué de contrats, de licences, de partenariats étrangers et de dispositifs sécuritaires – et sa longévité politique repose sur sa capacité avérée à offrir de la prévisibilité aux intérêts qui dépendent de ce système. »
Un dernier exemple est venu du quotidien d’opposition BirGün. D’après une de ses enquêtes publiée le 20 mai, le journal affirme que trois banques publiques, Vakiflar, Halk et Ziraat, ont inondé de contrats publicitaires les journaux progouvernementaux, entre janvier et mars, pour un montant de 29 millions d’euros. De quoi huiler les rouages pendant encore un certain temps.
[Source : Le Monde]