Au Tchad, les feux menaçants de la guerre soudanaise
Début janvier, plusieurs soldats tchadiens sont morts sous les tirs des Forces de soutien rapide. La situation est de plus en plus intenable pour le président du Tchad, Mahamat Idriss Déby, accusé de collusion avec ces mêmes paramilitaires soudanais.
Ils sont des centaines, traînant leur barda, à se presser chaque jour sous la haute arche rouge qui marque le poste-frontière d’Adré, première ville tchadienne depuis le Darfour. Ils arrivent vers ce qui est, à leurs yeux, un havre de paix, un refuge loin de l’enfer du Soudan, théâtre d’une guerre totale qui a fait plus de 150 000 morts depuis avril 2023. Assis pendant des heures sur de hautes dunes de sable, sous un soleil de plomb, ces nouveaux venus attendent leur prise en charge par des organisations humanitaires.
De leur promontoire, les réfugiés assistent à un intrigant va-et-vient en contrebas. Des poids lourds et des charrettes de fortune, tractées par des chevaux émaciés, effectuent des allées et venues avec le Soudan voisin, soulevant dans leur sillage d’épais nuages de poussière. Chargés à ras bord, ils partent livrer leurs cargaisons de médicaments, de nourriture et surtout de carburant dans un Darfour aujourd’hui administré par les Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire de Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », qui affronte l’armée soudanaise depuis près de trois ans.
A Adré, la contrebande marche à plein. Elle s’organise sous le regard complice de l’armée tchadienne, omniprésente au poste-frontière. Les autorités s’efforcent seulement de maintenir les observateurs à distance, car cette effervescence commerciale s’avère pour N’Djamena aussi lucrative que dangereuse. S’il vit depuis 2023 dans la crainte d’un débordement du conflit soudanais, le pays d’Afrique centrale joue en parallèle un rôle complexe dans la poursuite de cette guerre.

« Le Tchad constitue la principale ligne de vie des FSR, c’est leur principal corridor de ravitaillement », assure un haut responsable onusien, non habilité à s’exprimer dans les médias. Le territoire sert de point de transit essentiel dans l’approvisionnement des forces de « Hemetti », elles-mêmes entièrement financées par les Emirats arabes unis. Abou Dhabi est devenu, par ricochet, le premier partenaire financier du gouvernement du président tchadien, Mahamat Idriss Déby. Originaire de l’est du pays, le chef de l’Etat n’ignore pas qu’au-delà de leur frontière le Soudan et le Tchad partagent une histoire commune d’ingérences et de déstabilisations, ainsi que les mêmes divisions communautaires, entre ethnies arabes et non arabes qui s’entre-déchirent au Darfour aujourd’hui. Autrement dit, à tout moment, les maux du Soudan peuvent devenir ceux du Tchad.
Equation impossible
Cette menace s’est matérialisée avec fracas par deux fois en un mois : le 26 décembre 2025, des frappes de drones venues du Soudan sur une garnison de la ville frontalière de Tiné ont tué deux soldats tchadiens ; le 15 janvier, une incursion des FSR sur le territoire a coûté la vie à sept militaires dans la même zone. Le gouvernement tchadien a réagi de façon minimale, se contentant d’appeler les belligérants soudanais à la retenue et réaffirmant la « position de stricte neutralité » du Tchad dans le conflit. Ces deux incidents relèvent du casse-tête pour le chef de l’Etat, puisqu’il collabore discrètement avec ces mêmes paramilitaires.
Les FSR de « Hemetti » ont quant à elles plaidé une « erreur involontaire », accusant au passage les forces armées soudanaises d’utiliser le territoire tchadien comme base arrière pour certaines de leurs opérations. Dans cette zone du Darfour du Nord qui a tout d’une poudrière, les paramilitaires mènent actuellement une offensive pour s’emparer de la dernière enclave encore tenue par la Force conjointe des mouvements de lutte armée, des milices majoritairement zaghawa alliées à Port-Soudan – la capitale de facto, où se situe le gouvernement du général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane.
A cheval sur les deux pays, l’ethnie Zaghawa a longtemps détenu le pouvoir au Tchad et compte de nombreux relais dans le pays – l’actuel chef de l’Etat est d’ailleurs issu de cette communauté par son père, le maréchal Idriss Déby, au pouvoir de 1990 à 2021. Mais, au Soudan, la communauté est la cible d’une épuration ethnique menée par les FSR, dont la prise de la ville d’El-Fasher, en octobre 2025, et les massacres qui s’en sont suivis ont constitué le paroxysme.
Dès lors, l’équation du président tchadien apparaît impossible à résoudre : encouragé par son allié émirati, il collabore avec les FSR, eux-mêmes auteurs de massacres contre les Zaghawa qui continuent, chez lui, de former l’épine dorsale de l’armée. Le président serait-il, comme plusieurs observateurs le font remarquer en coulisses, prisonnier de la situation ? Son positionnement périlleux provoque la gronde au sein de l’élite zaghawa, sans pour autant, jusque-là, déclencher de mutinerie. Plusieurs sources au Tchad indiquent que l’implication de certains généraux issus de cette communauté dans la contrebande permet d’acheter la paix sociale.
De ce point de vue, la discrétion est de mise aussi bien à Adré qu’à Abéché, la deuxième ville du pays, où s’organise le trafic de carburant. De cet important carrefour commercial s’élancent chaque jour vers l’Ouest des dizaines de pick-up couleur sable, transportant des fûts d’essence ficelés tant bien que mal à l’arrière. Ils cahotent des heures durant dans les ornières d’étroites pistes jusqu’au poste-frontière d’Adré, pour y déposer leur chargement. Les fûts partent ensuite, sur des charrettes, au Soudan, où le gasoil s’écoule au triple du prix.

Ce trafic lucratif crée des remous à Abéché, car l’essence qui part au Soudan manque à la pompe. En faction devant chaque station-essence se tiennent un militaire, un employé de la mairie et un agent de l’Agence nationale de sécurité de l’Etat, les services de renseignement tchadiens, qui rationnent le gasoil livré aux motos-taxis et aux tuk-tuks.
« Toutes les semaines, 15 camions-citernes arrivent de N’Djamena pour approvisionner la ville, mais, en réalité, seulement 5 entrent à Abéché. (…) Les 10 autres sont transvasés dans des fûts et des jerricans puis sont vendus au Soudan », raconte Yacoub, un chauffeur de taxi excédé qui refuse de donner son nom de famille, de peur d’être identifié par les forces de l’ordre. Sa colère, il la garde pour lui, disant craindre des représailles aussi bien de l’armée tchadienne, première complice selon lui de la contrebande, que des FSR.
Flux inversés
Les paramilitaires soudanais entretiennent une présence invisible et pesante à Abéché, pourtant distante de 150 kilomètres de la frontière par la route. « Des commandants en tenue civile rendent visite à leurs familles ici », confie un responsable de la mairie qui ne souhaite pas, lui non plus, être identifié. Une partie de la population de la ville appartient à la tribu arabe des Rizeigat, la communauté de « Hemetti ». Des Tchadiens originaires d’Abéché se battent au Soudan aux côtés des paramilitaires – tout comme le font des combattants libyens et sud-soudanais, voire des mercenaires colombiens.
« La nuit, les officiers des FSR organisent des fêtes ou des funérailles dans les quartiers arabes, poursuit le fonctionnaire. Le gouvernement laisse faire, car il y a trop d’enjeux financiers. » En effet, si, traditionnellement, le Soudan exportait massivement chez son voisin, les flux se sont inversés avec la guerre. C’est désormais le Tchad qui vend ses biens au prix fort vers le Darfour. Cette nouvelle donne a engendré une armée de petites mains qui profitent, chacune à leur échelle, de l’économie de guerre.

A Adré, la contrebande fait même vivre des réfugiés, pourtant premières victimes du conflit. Mohamed Ahmat se rend pratiquement tous les jours à la frontière. Le garagiste de 47 ans, les mains pleines de cambouis, reconnaît sans ambages pratiquer le trafic de carburant, « histoire de [se] dégager un revenu ». Ce réfugié originaire d’Al-Geneina, au Darfour occidental, est arrivé en catastrophe en 2023 avec sa famille et les enfants de ses deux frères, disparus.
Il se dit « incapable de nourrir tout le monde avec les rations alimentaires distribuées par les organisations humanitaires ». Faute de mieux, il transporte des cargaisons d’essence de l’autre côté. Celles-ci arrivent parfois dans les mains de ses « ennemis », ceux qui l’ont forcé à fuir, les FSR. Selon les calculs qu’il trace à même le sable avec un bâton, environ 70 000 litres de carburant seraient vendus chaque jour au marché d’Adikon, la petite ville jumelle d’Adré, au Soudan. « Une partie est vendue à des privés dans des jerricans, mais l’essentiel des fûts va directement dans les réserves des FSR », confie-t-il.
Ces allées et venues permanentes à la frontière irritent le député de la circonscription d’Adré, Hassan Moussa, vêtu d’un élégant qamis bleu ciel. L’élu ne cautionne pas ce trafic : « Le gasoil vendu au Soudan permet à la force paramilitaire [les FSR] de mener sa guerre et de déployer sa violence », dit-il, avant de fustiger la responsabilité de « certains généraux et de grands commerçants tchadiens qui s’enrichissent grâce au conflit ». La présence d’entrepôts des FSR à Adikong n’a pas échappé à l’armée soudanaise, qui les a bombardés, le 5 décembre 2025, faisant une dizaine de morts.
De son quartier général de Port-Soudan, le général Al-Bourhane avait déjà menacé, en 2025, le voisin tchadien, qu’il accuse de complicité avec les paramilitaires. Le président de facto du Soudan qualifiait même les aéroports de N’Djamena et d’Amdjarass de « cibles légitimes ». Les Emirats arabes unis utilisent ces deux infrastructures pour approvisionner les FSR en armement au Darfour – en violation de l’embargo sur les armes décrété par les Nations unies.
A Amdjarass, bastion du président Déby dans l’Est tchadien, Abou Dhabi a fait construire, en 2023, un hôpital de campagne qui servait en réalité de couverture à des livraisons de matériel militaire. Quant à l’aéroport de N’Djamena, il continue d’accueillir les avions gros-porteurs Iliouchine, qui poursuivent leurs rotations en provenance des Emirats.
Si le rôle trouble du Tchad dans la guerre soudanaise a parfois échappé à l’attention des observateurs, Mahamat Idriss Déby fait désormais l’objet d’un signalement devant la Cour pénale internationale (CPI). La plainte, déposée le 15 décembre 2025 par l’ONG soudanaise Priority Peace Sudan, l’accuse de complicité dans les massacres commis par les FSR contre les ethnies non arabes du Darfour – Masalit et Zaghawa. Des faits que la procureure adjointe de la CPI, Nazhat Shameem Khan, décrit comme des « crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ».
[Source: Le Monde]