Le Tigré, dans le nord de l’Ethiopie, menacé d’une nouvelle guerre

Le gouvernement éthiopien a massé des troupes à la frontière de sa région septentrionale. Celle-ci connaît un regain de tensions inédit depuis la fin de la guerre, en 2022. Le conflit qui s’y était déroulé avait fait 600 000 victimes.

Fév 24, 2026 - 12:11
Le Tigré, dans le nord de l’Ethiopie, menacé d’une nouvelle guerre
Million Mehari, 15 ans, déplacée interne originaire de Humera, dans l’ouest du Tigré, dans la maison de tôles qu’elle partage avec sa grand-mère dans le camp de personnes déplacées de Tshehaye, à Shiré (Ethiopie), le 7 février 2026. MARCO SIMONCELLI

Million Mehari tortille nerveusement son collier de perles bleues et blanches. Assise sur un petit tabouret à l’intérieur de sa maison de tôle, dans le camp de déplacés de Tshehaye, à Shiré, l’adolescente de 15 ans est préoccupée. Il y a cinq ans, à cause de la guerre qui a sévi dans sa région du Tigré entre 2020 et 2022, elle a été contrainte de fuir sa ville d’Humera, dans l’ouest du Tigré, pour se réfugier au Soudan voisin avec une partie de sa famille. Elle s’est réinstallée dans le nord de l’Ethiopie en 2025, en espérant que la région ait durablement retrouvé son calme. Mais, depuis quelques semaines, la jeune fille est inquiète : « Beaucoup de gens disent que la guerre va reprendre. Ça me fait tellement peur… Mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? »

Le Tigré connaît un regain de tensions depuis la fin du conflit qui a opposé les autorités de la province du Tigré au gouvernement fédéral éthiopien et fait 600 000 morts en deux ans. Début février, plusieurs vidéos postées sur les réseaux sociaux montrent d’impressionnants convois faire route vers le nord. L’armée éthiopienne a massé ses troupes aux abords de la province insurgée.

La tension ne cesse de croître entre Addis-Abeba et les Forces de défense du Tigré (TDF), bras armé du parti des autorités tigréennes (le TPLF, Front de libération du peuple du Tigré), qu’elle accuse d’être soutenus par son voisin érythréen. Fin janvier, des affrontements directs ont eu lieu dans la zone reculée de Tsemlet. Deux frappes de drones ont également été menées par Addis-Abeba contre deux camions de marchandises près de la ville d’Enticho, au nord, dans la nuit du 30 au 31 janvier. L’une des frappes a tué un chauffeur sur le coup.

Stopper l’engrenage

Le 30 janvier, le président de la commission de l’Union africaine a appelé au calme et réclamé « une action immédiate pour éviter une guerre imminente ». Sans que cela ne parvienne à stopper l’engrenage. Depuis quelques jours, « les Forces de défense nationale éthiopiennes encerclent le Tigré », a affirmé à l’Agence France-Presse, le 17 février, une source sécuritaire qui a requis l’anonymat.

La situation se tend sur le terrain et le ton monte entre les rivaux. Le 7 février, le ministre éthiopien des affaires étrangères, Gedion Timotheos, a sommé dans une lettre l’Erythrée, qu’il accuse d’aider les Tigréens, de « retirer immédiatement ses troupes » de son territoire et de « cesser toute forme de collaboration avec les groupes rebelles ».

Des allégations rejetées par le TPLF, le parti tigréen : « Nous n’avons aucune alliance politique ou militaire à l’heure actuelle, avec qui que ce soit », rétorque Amanuel Assefa, vice-président du TPLF. « Mais si le gouvernement fédéral viole l’accord de paix et déclare la guerre au Tigré, alors nous l’envisagerons, car nous avons le droit de nous défendre », tient-il à ajouter.

« Cette situation gâche tout »

A Shiré, dans le centre du Tigré, la guerre paraît terriblement proche. « Ces dernières semaines, beaucoup de gens ont quitté en masse la région, par crainte d’un nouveau siège », affirme le gérant d’une compagnie de bus qui préfère garder l’anonymat. Mais cette solution est réservée à ceux qui en ont les moyens. Alors que les liaisons aériennes sont incertaines, les prix des transports publics tigréens ont grimpé en flèche. D’après un habitant de Makalé, à titre d’exemple, un billet vendu d’ordinaire 3 000 birrs (quelque 16 euros), se revendait près de 20 000 birrs au début du mois, quand les vols ont été interrompus quelques jours.

Dans le camp de Tshehaye, à Shiré (Ethiopie), où des milliers de familles vivent dans des abris de fortune depuis la fin de la guerre de 2022, le 7 février 2026.

L’impossibilité de retirer de l’argent liquide empoisonne aussi le quotidien des habitants. Les écrans des distributeurs automatiques de Shiré et de Makalé restent désespérément éteints. Chaque jour, des files de dizaines de personnes se forment devant le guichet mauve et noir de la Commercial Bank of Ethiopia, pour tenter de récupérer quelques billets. Au prix de plusieurs heures d’attente, certains parviennent à retirer une modique somme, au mieux 1 000 birrs.

Avant le conflit pourtant, « la région était l’une des plus dynamiques d’Ethiopie », portée par les secteurs de « l’agriculture, l’industrie manufacturière et les petites industries », note une étude publiée le 4 août 2025 dans la revue américaine Nature. Le Tigré représentait près de 10 % de la croissance du PIB industriel éthiopien. Mais la guerre « a anéanti des décennies de progrès économique, entraînant la destruction d’installations industrielles-clés, la rupture des chaînes d’approvisionnement et le déplacement massif de travailleurs ».

« Toujours plus d’abris »

Le secteur du tourisme, qui générait des milliers d’emplois, est moribond. « S’il y a une nouvelle guerre, cela aura des répercussions sur tous les professionnels du secteur, hôteliers, traducteurs, chauffeurs, s’inquiète Hagos (nom d’emprunt), guide touristique basé à Makalé. On a déjà mis tellement de temps à reprendre un peu d’activité… Ce serait une catastrophe. »

Dans les camps de déplacés de la région, où vivent encore plus de 750 000 personnes selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), le retour de la menace des armes est inconcevable, tant les conditions de vie dans le camp sont déjà difficiles. « Catholic Relief Service, la principale organisation humanitaire ici, ne parvient à fournir de l’aide qu’à environ 4 000 personnes, sur 30 000 occupants », dépeint Hagos Gebremichael, coordinateur du camp de Tshehaye, à Shiré.

« A cause de l’occupation du Tigré occidental et de la guerre au Soudan voisin où s’étaient réfugiés de nombreux Tigréens, de nouvelles personnes arrivent ici tous les jours. Alors on monte toujours plus d’abris, mais on ne peut pas s’occuper de tout le monde, explique-t-il. A tel point que la situation prend parfois un tour dramatique. Cette semaine [du 2 au 8 février], quatre femmes sont mortes de faim. » Parmi elles, selon le coordinateur, une jeune mère de famille, qui laisse derrière elle deux petits garçons de 7 et 2 ans.

[Source: Le Monde]