Un peu de café, une bonne dose de foi : avec les jésuites des tours HLM de Saint-Denis

Dans la sous-préfecture de Seine-Saint-Denis, la foi se vit à hauteur de trottoir. Autour d’un café ou d’un croissant, les jésuites de la communauté Saint Alberto Hurtado accompagnent les migrants, les étudiants et les habitants dans une ville où le partage de biens matériels et spirituels est aussi une manière d’habiter le monde

Juil 12, 2026 - 10:33
Un peu de café, une bonne dose de foi : avec les jésuites des tours HLM de Saint-Denis
Tous les samedis matin, les volontaires de San Alberto font une maraude dans la rue Auguste-Delaune, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Le 27 juin 2026. JUDITH CRICO POUR « LE MONDE »

« Quand nous chanterons le temps des cerises, et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête… » En cette chaude matinée de juin, ce n’est ni un militant communiste ni un syndicaliste qui fredonne la célèbre chanson, mais le père Claude Charvet, doyen de la communauté jésuite Alberto Hurtado, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Comme chaque samedi, en début de maraude, il traverse la rue Auguste-Delaune pour offrir un café à ses amis primeurs, qui, ce jour-là, lui glissent en retour un sachet de cerises.

Déjà, autour de la table pliante couverte de victuailles, les premiers badauds vont et viennent. Charlie (certaines personnes interrogées n’ont pas donné leur patronyme), tout d’abord, un Normand de passage qui a pris racine dans un coin caché du jardin de l’église Saint-Denys-de-l’Estrée. « J’ai atterri ici pour trouver du boulot et pour fuir une situation familiale. J’ai divorcé, ma femme a pris les gosses… Je me démerde, quoi ! » A ses côtés, Félix, 70 ans, raconte comment le père Charvet l’a converti en quelques mois, devant le regard aussi turquoise que béat de Charlie, qui a du mal à croire à ces « bondieuseries ».

« J’étais bouddhiste, explique Félix. Je fais d’ailleurs toujours beaucoup de yoga, mais, en allant discuter avec le père Charvet, je suis revenu au christianisme. La figure du Christ est unique, vous savez. » Une femme voilée prend un café avant son travail, un retraité s’arrête pour un croissant, quelques jeunes s’approchent timidement… « Chaud, le café ! », lance le père Charvet. Ici, « personne ne demande d’où on vient, si on croit en Dieu ou si on a des papiers », confient les jeunes hommes au Monde. Le rituel est toujours le même : tendre un gobelet, partager un croissant, offrir un peu de temps.

« Difficultés sociales »

Si la scène paraît banale, elle raconte pourtant plus de vingt-cinq ans de présence jésuite à Saint-Denis : humble, discrète, mais tenace. Depuis 1999, la communauté Saint Alberto Hurtado, ou San Alberto, vit au cœur de la cité Dourdin, dans des appartements HLM, loin de l’image d’une Compagnie de Jésus cantonnée aux grandes écoles et aux centres intellectuels.

Vue de l’un des deux appartements de la communauté, situé au cœur de la cité Gaston-Dourdin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 27 juin 2026.

Après un premier passage à Bondy, dans le même département, elle s’enracine dans la « ville des rois morts et du peuple vivant », selon la formule reprise par son maire, Bally Bagayoko (La France insoumise), en créant le Centre d’initiatives et de services des étudiants de Saint-Denis (Cised), destiné aux étudiants. « Nous pensions que les jeunes du “9-3” méritaient autant de jouir de notre aide que ceux des beaux quartiers », résume le père Christian Mellon, arrivé il y a vingt-deux ans et véritable mémoire de la communauté. Très rapidement, les étudiants étrangers affluent. « Ils ont d’abord demandé de l’aide pour leurs études, mais également pour être accueillis et écoutés. Car les difficultés sociales s’accumulent dans cette université. »

Dans la maison située face à Paris-VIII Saint-Denis, des dizaines de bénévoles accompagnent aujourd’hui des étudiants venus du monde entier, représentant plus de 50 nationalités. Là, on relit des thèses et des mémoires, on prépare un entretien d’embauche et, surtout, on apprend le français, on aide à remplir un dossier administratif, on écoute des parcours parfois cabossés par l’exil. Claude, une psychologue très engagée auprès des jésuites, vient une fois par semaine au Cised, « car la solitude culturelle, le déracinement, malgré, dans certains cas, la fuite nécessaire [du] pays d’origine, peut créer des situations traumatiques profondes », observe-t-elle.

« Dans les années 2000, tout cela a pris corps grâce aux dons de paroissiens et à l’excellente relation que nous avions avec la mairie communiste, ainsi qu’aux donations de gens parfois pas du tout catholiques », reprend le père Mellon. C’est le cas du bâtiment qui accueille le Cised, « légué par une personne fort peu intéressée par les choses de l’Eglise », note le prêtre. L’institution devient bien plus qu’un lieu de soutien universitaire.

A quelques encablures, une autre association créée par les jésuites, l’Alphadep, enseigne le français à des adultes parfois diplômés dans leur pays, mais incapables, ici, de déchiffrer un courrier administratif. Les bénévoles ne leur transmettent pas seulement une langue : ils leur redonnent une autonomie, une dignité. « Les personnes viennent chercher un service, elles repartent avec des relations », relève Christian Mellon.

Goût de la rencontre

Les jésuites participent aussi activement à la vie paroissiale locale. Ils assurent régulièrement des célébrations à la basilique cathédrale Saint-Denis et ont repris, il y a quelques années, du service à la paroisse Saint-Denys-de-l’Estrée. A travers ces engagements liturgiques, ils inscrivent également leur présence dans la vie spirituelle de la ville, en complément de leurs actions sociales et éducatives.

Le père Christian Mellon, dans l’un des deux appartements de la communauté, situé au cœur de la cité Gaston-Dourdin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 27 juin 2026.

C’est sans doute ici la marque la plus identifiée de la présence jésuite à Saint-Denis : « faire institution », sans perdre le goût de la rencontre. La communauté n’est pas seulement à l’initiative des œuvres, elle habite aussi la ville et possède des relais parmi ses habitants. Ainsi, la Compagnie de Jésus, qui les forme souvent, fait confiance à des bénévoles plus nombreux que les religieux eux-mêmes, et pas seulement des chrétiens pratiquants.

A écouter Jérôme Gué, supérieur des jésuites de Saint Alberto Hurtado, Saint-Denis est devenue bien plus qu’une implantation. « C’est un lieu où la Compagnie expérimente une manière de vivre qui ressemble peut-être davantage à ses origines qu’à son image traditionnelle. Il suffit de regarder la composition de la communauté pour s’en rendre compte. »

Dans les appartements de la cité Dourdin, parmi les neuf membres de la communauté, on entend aujourd’hui parler aussi bien l’anglais que l’espagnol, le lituanien que l’hindi, le français que des dialectes africains. La mondialisation de la Compagnie de Jésus passe désormais par les cages d’escalier des HLM. « Les jésuites sont à l’image de Saint-Denis : un lieu multiculturel, avec le Christ comme point de ralliement », estime le père Charvet. Et, alors que le nombre de jésuites en France est passé de près de 4 000 dans les années 1960 à un peu plus de 300 aujourd’hui, c’est certainement dans des lieux comme Saint-Denis que la communauté prépare une partie de son avenir.

De fait, l’internationalisation accompagne la transformation de la Compagnie dans la province d’Europe occidentale, l’insémine même. Les grandes provinces européennes vieillissent, et les vocations se raréfient. Mais, ailleurs, en Inde, au Vietnam, en Afrique et en Amérique latine, elles demeurent nombreuses et ardentes. Saint-Denis est aujourd’hui l’un des points de rencontre de ces mondes. Les scolastiques (jésuites en cours de formation) qui étudient aux Facultés Loyola Paris viennent ainsi habiter dans une ville où cohabitent plus de 130 nationalités.

Chemin de foi

John Bosco Noronha est l’un d’eux. Ce jour-là, au 8e étage d’un des immeubles de la cité Dourdin, il nous confie son expérience, pendant le déjeuner. « Je suis anglais d’origine indienne, et, quand je suis arrivé ici, je ne savais pas encore si j’allais répondre à cet appel que Dieu me lançait », se souvient-il. Six ans plus tard, il finit son cursus et s’apprête à rentrer à Manchester (Royaume-Uni) dès cet été, pour poursuivre son chemin de foi. Un chemin bien à lui. « Je suis comédien de formation, mais ici, chez les jésuites, je continue d’utiliser ce langage qui m’est propre : le théâtre. »

Portrait du prêtre jésuite chilien Alberto Hurtado (1901-1952), dont le patronyme a été emprunté pour nommer la communauté, dans l’un des deux appartements de celle-ci, au cœur de la cité Gaston-Dourdin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 27 juin 2026.
Claude Charvet (à gauche) est accompagné de Franck, bénévole chez les volontaires de San Alberto, pour une maraude dans un local de l’église Saint-Denys-de-l’Estrée, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 27 juin 2026.
Tous les samedis matin, les volontaires de San Alberto font une maraude dans la rue Auguste-Delaune, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Le 27 juin 2026.

A Pâques, c’est lui qui imagine un chemin de croix grandeur nature. Les rues de Saint-Denis deviennent une scène. Le cortège quitte l’église Saint-Denys-de-l’Estrée, traverse les quartiers populaires, rejoint la basilique. Les passants s’arrêtent, intrigués. Certains filment avec leur téléphone, d’autres suivent quelques stations avant de reprendre leur route. Les fidèles, eux, redécouvrent un récit vieux de deux mille ans raconté au milieu du marché, des commerces africains et de ceux qui sont tenus par des musulmans, des salons de coiffure, des vendeurs de maïs grillé au cœur des immeubles de béton.

Cette année, le Christ a été incarné par un jeune jésuite indien de passage en Seine-Saint-Denis. La scène pourrait prêter à sourire. Elle est pourtant profondément révélatrice de l’état du catholicisme en France, qui n’a pas le visage uniforme qu’on voudrait lui prêter. Ici, il parle toutes les langues, y compris le latin. Il change d’accent, de couleur.

Au milieu de cette matière mouvante, les jésuites avancent sur deux jambes solidement ancrées dans le réel. D’un côté, le terrain : les maraudes des volontaires de San Alberto, nées après les campements de migrants de l’avenue Wilson, le Cised, Alphadep, l’association Arpej ou encore la vie partagée avec les habitants de la cité Dourdin. De l’autre, la réflexion et le discernement chers à Ignace de Loyola (1491-1556), fondateur de la Compagnie de Jésus.

Revue « Projet »

Le symbole est d’autant plus fort que celle-ci est née en 1534, à Montmartre, sur le lieu même où la tradition situe le martyre de saint Denis, au IIIe siècle. La légende raconte que, après sa décapitation, le premier évêque de Paris ramassa sa tête et marcha jusqu’au lieu où s’élève aujourd’hui la basilique de Saint-Denis. Cinq siècles plus tard, les jésuites empruntent le même chemin, faisant de la métropole de Seine-Saint-Denis l’un de leurs principaux lieux de vie, d’engagement et de réflexion.

De gauche à droite, les volontaires de San Alberto Franck, Guillaume, Claude Charvet et Phillipe prient dans l’église Saint-Denys-de-l’Estrée, avant la maraude, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 27 juin 2026.

Le Ceras, leur centre de recherche et d’action sociales, est ainsi géré par les membres de l’autre communauté jésuite, située à la Plaine Saint-Denis. Le lieu est consacré à la recherche scientifique entre l’Eglise et la société, mais aussi à la formation autour de la doctrine sociale de l’Eglise. Son activité la plus connue est l’édition de la revue Projet, dirigée par Marcel Rémon, un jésuite belge, et l’une des principales publications françaises dévolues aux questions sociales, écologiques et politiques. A la une du dernier numéro en date : « IA, une question de démocratie. »

A une époque où beaucoup s’interrogent sur l’avenir de l’Eglise, ces religieux dionysiens apportent une réponse originale, sans discours triomphant. Ils continuent simplement d’être là. Dans cette ville-monde qui concentre tant de fractures françaises, ils ont trouvé leur place. Non pas au-dessus de la cité, mais dedans, tout proche de l’intuition initiale d’Ignace de Loyola : chercher Dieu là où bat déjà le cœur du monde. Et cela commence parfois par un petit café au coin de la rue.

[Source : Le Monde]