Entre le Somaliland et les pays du Golfe, le trafic meurtrier des guépards

Le félin est très recherché par les riches collectionneurs d’animaux sauvages, nombreux dans la péninsule Arabique. En face, dans la Corne de l’Afrique, le territoire du Somaliland est devenu la tête de pont d’un trafic intense, alors même que l’espèce animale est menacée.

Mar 29, 2026 - 13:12
Entre le Somaliland et les pays du Golfe, le trafic meurtrier des guépards
EDUARDO SOTERAS/AFP

Neptune, Enki, Anuket… Les huit jeunes guépards qui tournent dans leur enclos sont des miraculés. S’ils portent tous des noms de divinités de l’eau, c’est qu’ils ont été sauvés en mer en septembre 2025 par les gardes-côtes du Somaliland. Au total, 11 guépardeaux – trois sont morts depuis –, âgés de quelques jours seulement, étaient entassés dans des sacs de pommes de terre dissimulés dans la cale d’un dhow. Cette embarcation traditionnelle est d’ordinaire destinée à la pêche, mais, dans le bras de mer qui sépare la Somalie du Yémen, il sert aussi de vecteur à tous les trafics, y compris de guépards originaires de la Corne de l’Afrique à destination des pays du Golfe. Dans le faste des pétromonarchies, ces animaux trophées sont affichés sur les réseaux sociaux comme un symbole ultime de puissance, tantôt assis sur le siège passager de voitures de luxe, tantôt attachés dans de gigantesques zoos privés.

La prise est, à ce jour, l’une des plus grandes opérations de sauvetage menées par les autorités du Somaliland, république autoproclamée du nord de la Somalie, dans sa lutte contre la contrebande de ces félins menacés d’extinction. Il en resterait un peu plus de 500 dans la Corne de l’Afrique et 7 100 dans le monde, selon les scientifiques. Le temps presse car, d’après les experts, des centaines de guépardeaux seraient, chaque année, illégalement exportés depuis le Somaliland vers la péninsule Arabique.

« Un tiers des guépards restants de la Corne de l’Afrique se trouvent ici », annonce Chris Wade, le directeur du Cheetah Conservation Fund, une fondation canadienne, dont le centre de Geed Deble – 300 hectares situés en pleine savane, à une heure de route de la capitale du Somaliland, Hargeisa – héberge 127 guépards. Tous ont été arrachés soit des mains des fermiers qui les ont braconnés, soit des trafiquants qui s’apprêtaient à leur faire traverser le golfe d’Aden jusqu’aux côtes yéménites.

L’entrée du centre du Cheetah Conservation Fund, à Geed Deble (Somaliland), le 9 mars 2026.

S’ils ont aujourd’hui la vie sauve, les guépards de Geed Deble ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. « Quasiment tous les félins qui arrivent ici ont développé des maladies pendant leur capture. Leur système immunitaire est compromis pour le restant de leur vie, expose Chris Wade. Lorsqu’ils sont secourus, ils ont des tiques, des parasites, des ulcères, des infections en tout genre ; ils ne s’en remettent jamais. » Faits pour vivre dans les grands espaces, ces félins – les plus rapides du monde – paraissent, en effet, bien prostrés derrière les grilles. Leur pelage est souvent clairsemé, signe de mauvaise croissance. Une guéparde, baptisée Tango, reste à l’isolement : « Elle a été enchaînée derrière une hutte pendant quatre mois après avoir été enlevée. Elle est incapable de socialiser », explique Ashley Marshall, la vétérinaire du centre.

Mammifères ultrasensibles, les guépards sont facilement en proie à l’anxiété. C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent presque pas se reproduire en captivité. Par ricochet, la demande en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis ou au Koweït ne tarit pas. La traversée du Golfe d’Aden leur est souvent fatale : « Seul un guépard sur cinq survit au voyage », affirme Ashley Marshall.

Dans l’opulence de la péninsule Arabique, la collection d’animaux sauvages est « profondément enracinée dans la culture », résume le chercheur indépendant Daniel Stiles, qui surveille l’activité des collectionneurs sur leurs comptes Instagram et Snapchat. « La tendance est apparue dans les années 2000, lorsque les nouvelles plateformes comme Facebook ont permis de faire l’étalage de sa richesse. Des personnalités exhibaient leur puissance via des animaux, comme Mike Tyson et son tigre. A partir de là, c’est devenu une compétition débridée entre hommes riches qui voulaient détenir toujours plus de félins et de chimpanzés », explique-t-il.

Des jeunes guépards recueillis par le centre du Cheetah Conservation Fund, à Geed Deble (Somaliland), le 9 mars 2026.

Dès lors, le Somaliland – ainsi que l’Ethiopie voisine – s’est imposé comme le réservoir des notables du Golfe. Des éleveurs, à la recherche d’un profit rapide, braconnent de manière opportuniste des guépardeaux et les revendent entre 20 et 50 dollars (entre 17 et 43 euros) à des trafiquants somalilandais installés à Hargeisa. Ceux-ci engagent ensuite des passeurs pour effectuer la traversée depuis le port de Berbera vers le Yémen. Là, des marchands yéménites prennent le relais jusqu’à la revente auprès de riches cheikhs pour des sommes pouvant atteindre 30 000 dollars.

« Trois facteurs expliquent la fluidité de cette filière : la précarité et la corruption au Somaliland ; le désordre du Yémen, qui permet de trafiquer ces animaux discrètement ; la faible distance avec les pétromonarchies », analyse Daniel Stiles. « La lutte contre le trafic n’est pas structurée au Somaliland », ajoute le chercheur. En 2024, seuls deux guépards ont été interceptés sur les côtes somalilandaises. Une coordination a été officiellement mise en place entre la police, l’armée et les gardes-côtes locaux. Mais le Parlement du Somaliland n’a toujours pas ratifié la nouvelle loi sur la protection de la faune, pourtant rédigée en 2024. « L’environnement est malheureusement la dernière des priorités pour les autorités locales », déplore Chris Wade.

Son centre du Cheetah Conservation Fund tente d’instaurer un dialogue avec les communautés alentour pour les alerter sur l’extinction prochaine des guépards. « Pourquoi y a-t-il autant de moyens donnés aux animaux et aussi peu aux humains ?, s’interroge Hussein Ahmed, un éleveur de Geed Deble. Ici, c’est la pauvreté qui crée le braconnage, et aussi le fait que les guépards, les hyènes et les renards sont les pires menaces pour notre bétail. » Les éleveurs ont bien des raisons d’être à fleur de peau : leurs troupeaux souffrent de la sécheresse après deux saisons des pluies peu abondantes.

La république autoproclamée du Somaliland n’est pas signataire de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), car elle n’est pas un Etat reconnu. La Somalie, encore souveraine sur ce territoire, n’a pas non plus rejoint ce traité. Les manquements sont similaires à l’autre bout de la filière. Les monarchies du Golfe, au premier rang desquelles les Emirats arabes unis, « ne luttent pas sérieusement contre la contrebande », constate Patricia Tricorache, enquêtrice internationale rattachée à l’université d’Etat du Colorado. Si Abou Dhabi a promulgué une loi en 2016 interdisant la possession privée d’animaux exotiques et dangereux, aucune confiscation n’a été enregistrée à ce jour. « Cette loi n’a, dans l’absolu, rien changé. Les collectionneurs ont juste acheté une licence pour enregistrer leurs zoos privés, mais, au bout du compte, les animaux sont les mêmes », observe-t-elle. En d’autres termes, le trafic a été légalisé.

A travers le Golfe, les familles princières s’avèrent parfois complices de cette contrebande. Elles disposent souvent de leurs propres ménageries privées, à l’instar du prince héritier de Dubaï, Hamdane Ben Mohammed Al Maktoum, qui collectionne, entre autres, les guépards. Quant à l’influenceur émirati Humaid Albuqaish, il s’affiche régulièrement dans son zoo privé de Chardja, se promenant, jouant et se baignant avec des félins, parfois aux côtés de footballeurs internationaux venus les admirer. Ses vidéos cumulent 21 millions d’abonnés sur TikTok et Instagram.

Chris Wade, directeur du centre du Cheetah Conservation Fund, montre un exemple de bidon utilisé par les trafiquants pour dissimuler des guépardeaux jusqu’au Yémen. A Geed Deble (Somaliland), le 9 mars 2026.
Un soigneur du Cheetah Conservation Fund à Geed Deble (Somaliland), le 9 mars 2026.

Mais, depuis la loi de 2016 votée par Abou Dhabi, ces riches détenteurs d’animaux sauvages se méfient des réseaux sociaux. Ils se font plus discrets, ne partagent plus systématiquement des vidéos de tigres ou de guépards promenés au bout d’une laisse dans les rues des pétromonarchies. Ils privilégient l’application Snapchat comme plateforme de revente, car les annonces ne restent en ligne que vingt-quatre heures. « Nous essayons de plaider auprès des plateformes de réseaux sociaux pour qu’ils retirent ces contenus », souligne Patricia Tricorache.

« Seuls quelques guépards atteignent l’âge adulte dans ces zoos privés en raison des mauvaises conditions et du manque de connaissance des collectionneurs », explique l’enquêtrice, qui a pu se rendre dans plusieurs établissements aux Emirats arabes unis. Elle y a surtout observé des cages minuscules et vétustes, et des repas non adaptés aux régimes des fauves. « Lorsque les guépards sont trop malades et jugés irrécupérables, il arrive tout simplement que les propriétaires les achèvent », lâche Chris Wade, le directeur du Cheetah Conservation Fund, en mimant une exécution au pistolet.

« La seule solution pour mettre fin à ce trafic est d’arrêter les acheteurs dans le Golfe, car le facteur de la pauvreté au Somaliland, lui, n’est pas près de disparaître », estime Patricia Tricorache. Le chercheur Daniel Stiles est plus pessimiste : « Le commerce illégal de guépards ne s’arrêtera qu’une fois que l’espèce s’éteindra dans la Corne de l’Afrique. » Et encore, certains experts redoutent que l’appétit des collectionneurs se porte à l’avenir sur le Kenya et la Tanzanie – signataires du Cites –, pays dans lesquels vivraient aujourd’hui 2 200 guépards.

En Afrique du Sud (l’Afrique australe est le principal bassin de peuplement des guépards, qui y sont environ 4 300), le trafic prend d’autres formes. En principe, des permis Cites sont délivrés pour la vente de guépards supposément nés en captivité dans des centres d’élevage agréés. Sauf que les trafiquants profitent des failles du système : des animaux sauvages sont capturés dans la nature puis enregistrés comme nés en captivité afin d’être exportés légalement. Une autre façon de blanchir le commerce de félins en direction du Golfe. Les pétromonarchies servent aussi désormais de zone de transit vers l’Asie du Sud, où le zoo privé de Vantara, dans l’Etat indien du Gujarat, est devenu, en quelques années, le plus grand parc animalier au monde, avec 52 000 oiseaux, reptiles, amphibiens et mammifères. Y compris des guépards. L’appétit insatiable de son propriétaire, Mukesh Ambani, l’homme le plus riche d’Asie, est une nouvelle menace pour les guépards d’Afrique, au bord de l’extinction.

[Source: Le Monde]