« J’ai plus confiance en lui qu’en les médecins » : en tournée avec un infirmier à domicile, de 5 h 30 à 21 heures
Il fait encore nuit et Xavier Bonnier entame sa journée de travail. Jusqu’au soir, l’infirmier de 50 ans rend visite à ses patients, à Challans (Vendée). S’il ne reste jamais bien longtemps, sa présence est essentielle.
5 h 30, dans les rues de Challans, en Vendée. L’Opel Corsa électrique de Xavier Bonnier glisse sans bruit à travers la nuit noire. La tournée de l’infirmier à domicile démarre. Elle se terminera à 21 heures, après une soixantaine de visites et deux pauses de quinze minutes. « Il faut être là tôt pour les gens qui travaillent, les urgences, et pour voir tout le monde », avance l’homme de 50 ans, vêtu de couleurs sombres, des baskets aux lunettes. « Je ne me suis jamais arrêté. Et si je suis malade, c’est paracétamol et masque. Je ne peux pas laisser tomber un patient. »
Premier rendez-vous dans un appartement HLM, chez Sylvie A. (elle a, comme d’autres patients, requis l’anonymat), 60 ans, ostréicultrice, diabétique. « Tu as bien dormi ? », la tutoie le soignant, qui vient lui faire sa piqûre quotidienne d’insuline. « Oui, et puis je ne travaille pas aujourd’hui », lui répond-elle, assise en peignoir dans la cuisine. La conversation se poursuit pendant le soin, dans une chaleur qui tient autant au thermomètre de la pièce qu’à la complicité patient-soignant. « Hier soir, j’ai mangé de la langue et, ce midi, on se fait une côte de bœuf », lance-t-elle. « Et tu prévois du pain avec ? », l’interroge Xavier Bonnier, vérifiant là son apport en sucres lents, histoire d’éviter l’hypoglycémie. « Des pommes de terre. » Quelques instants plus tard, l’infirmier repart, sa mallette médicale à la main.
5 h 45, arrivée dans le studio enfumé de Bernard D., 55 ans, sans emploi, schizophrène. « Je viens tôt car il a du mal à attendre le matin, explique l’infirmier. A 6 heures, il est parti et ne répond plus. » L’imposant gaillard aux yeux cernés avale son médicament sous le regard du soignant, qui s’assure matin et soir que le comprimé n’est pas resté sous la langue. « Je suis contre mon suivi psychiatrique », commente l’intéressé, plutôt communicatif ce jour-là. Xavier Bonnier en profite pour le faire parler de lui, de son histoire. « Un jour, je me suis réveillé et je n’avais plus le même corps », se remémore Bernard D., qui, à 18 ans, a vécu une grave crise de paranoïa signant le début de sa maladie. L’infirmier écoute celui qui le dépasse de plus d’une tête avec sincérité et sans crainte. « Les personnes schizophrènes sont plus souvent dangereuses pour elles-mêmes qu’envers les autres », lâche-t-il en sortant. « A ce soir ! »
« Je te fais ta petite piquette ? »
5 h 57, la voiture se gare dans un quartier dit « sensible », sur lequel l’obscurité semble avoir jeté un voile de quiétude. « Je n’ai jamais eu de problème ici », assure le natif de Challans, qui pioche, dans une boîte remplie de trousseaux, le double des clés de la prochaine patiente. Parfois ce sont les proches qui le lui donnent « pour se rassurer ». En l’occurrence, c’est un souhait de la patiente. Dépressive chronique et schizophrène, la femme de 40 ans sait que sa maladie peut la conduire à se barricader. Xavier Bonnier est l’une des rares personnes qu’elle autorise à entrer chez elle et qu’elle côtoie.
Au fil des années, il est devenu l’infirmier « de famille », comme l’étaient qualifiés les médecins d’antan. « J’ai plus confiance en lui qu’en les médecins. Avec eux, on se bat pour avoir un rendez-vous et on ne traite qu’un seul problème. L’infirmier, lui, regarde tout », soutient Janette B., 57 ans, une autre patiente, atteinte d’une polyarthrite rhumatoïde, maladie auto-immune qui nécessite une ou deux injections hebdomadaires. Xavier Bonnier suit la famille depuis vingt ans, soit quatre générations, entre vaccins aux nourrissons, plaies à nettoyer et soins palliatifs des aînés… « Je te fais ta petite piquette ? – Oui, vas-y dans mon gras », répond-elle en dézippant son jean. Les passages de Xavier Bonnier sont courts, mais il revient vite, reste parfois pour le café. « On peut être rapide et malgré tout très présent. Ça se joue au regard, au toucher », certifie celui qui connaît les prénoms, les âges, les corps et les secrets de ses patients.
« Le monde du soin m’a toujours attiré », explique l’infirmier, marié et père de deux fils de 19 et 21 ans, qu’il a habitués à ce rythme de vie : six jours au travail, cinq jours de repos (en pratique, il en prend deux pour préparer ses tournées), et un cabinet ouvert sept jours sur sept. « Mon approche est globale, à la fois médicale, sociale et humaine. On s’adapte aussi au ressenti des gens. » Parmi ses quatre collaborateurs, il compte une amie d’enfance, une cousine et son frère « Pierrot », arrivé en 2023 pour faire face à la croissance de la ville, avec une population vieillissante, une carence en professionnels de santé et des hospitalisations de plus en plus courtes. « Mon ancrage familial renforce mon attachement à cette ville et à ses habitants », souligne-t-il.
« La meilleure place, c’est la mienne »
La matinée se poursuit d’appartements exigus en demeures bourgeoises, de résidences pour seniors en maisons avec chambre médicalisée. Les décors diffèrent, mais les scènes se ressemblent, entre les écrans géants branchés sur les chaînes d’info en continu, les médicaments étalés sur les toiles cirées des tables à manger et cette atmosphère aimable faite d’échanges fluides et d’optimisme, jusque dans les plus délicates situations. Philippe F., 59 ans, dessinateur industriel, est l’un des « cas difficiles du cabinet ». Les soignants « le t[iennent] sur un fil. Atteint d’une pathologie génétique, sorte d’emphysème incurable, il vit sous perfusion dans l’attente d’une greffe de poumon. « Comment tu vas, Philippe ? – Ça faisait longtemps ! Au moins quinze jours. Ecoute, je cherche un pneumologue », répond l’intéressé – le sien a eu un accident et ne peut plus le suivre.
L’homme doit se protéger du moindre virus, et son état de santé l’empêche de marcher plus de 50 mètres. « C’est le plus dur », lâche-t-il, sans s’attarder. Pendant que l’infirmier purge la sonde, Philippe F. raconte ses soucis professionnels, sa dernière balade en voiture, donne des nouvelles de ses enfants. « C’est Céline [une collaboratrice du cabinet] qui vient la semaine prochaine », précise le soignant. « D’accord. Bon courage pour la journée ! », répond Philippe F. Une fois la porte d’entrée refermée, le professionnel s’exclame : « Et dire que c’est lui qui me souhaite bon courage. Respect. » Il ajoute : « C’est un métier pas facile, mais quand je vois ça, je me dis que la meilleure place, c’est la mienne. »
A son compte, Xavier Bonnier gagne autour de 4 000 euros par mois, « quasi le double de l’hôpital ». « Mais si je calcule au prorata du nombre d’heures de travail, je suis perdant », complète-t-il. Le tarif dérisoire des actes entretient la cadence : 8,83 euros la prise de sang, soit 5 euros après paiement des charges. Difficile de tenir toute une carrière à ce rythme.
Après une demi-vie à soigner et à accompagner des humains petits et grands, de la pédiatrie à la gériatrie, du cancer à la toxicomanie, des blessures ouvertes aux plus invisibles, ce grand empathique réfléchit à la suite. Passionné par la transmission, lui qui n’a jamais cessé de se former embarque souvent des étudiants sur ses tournées. Peut-être passera-t-il un jour la main pour se consacrer à l’enseignement. Sûr qu’on le regrettera fort dans les chaumières de Challans.
[Source: Le Monde]