En Syrie, le procès des tueries contre la communauté alaouite, symbole affiché de la rupture avec l’ère d’Al-Assad

Membres des forces de sécurité des nouvelles autorités syriennes et partisans de l’ancien dictateur Bachar Al-Assad comparaissent à Alep pour les massacres qui ont fait 1 400 victimes sur le littoral syrien en mars. Ce procès public se veut un exemple du respect de l’Etat de droit par le président de transition, Ahmed Al-Charaa.

Nov 19, 2025 - 10:17
En Syrie, le procès des tueries contre la communauté alaouite, symbole affiché de la rupture avec l’ère d’Al-Assad
Dans la salle d’audience au palais de justice d’Alep (Syrie), le 18 novembre 2025. BAKR ALKASEM/AFP

Capuches sur la tête, sept accusés sont amenés par la police militaire, sans entraves, dont certains en uniforme, dans une salle du palais de justice d’Alep. Sept autres, les mains menottées et la tête baissée, suivent à la queue leu leu. Membres des forces de sécurité des nouvelles autorités syriennes et partisans de l’ancien dictateur Bachar Al-Assad sont réunis dans le box des accusés du procès qui s’est ouvert, mardi 18 novembre, dans la métropole du nord de la Syrie, pour juger des crimes commis, du 7 au 9 mars, sur la côte alaouite.

Des affrontements avaient éclaté après la rébellion organisée par d’anciens officiers fidèles à Bachar Al-Assad contre les forces de sécurité dans des villes du littoral. La contre-offensive menée par ces dernières, avec des factions et des volontaires armés, a dégénéré en massacres de civils alaouites, une minorité religieuse dont est issu le clan Al-Assad. Une commission d’enquête gouvernementale a conclu, en juillet, que plus de 1 400 personnes – une majorité de civils et 238 membres des forces de sécurité – ont été tuées.

Dans la salle d’audience, exiguë au vu de l’importance du procès, des dizaines de journalistes, syriens et étrangers, ont pris place sur les bancs, derrière une poignée de familles. « La transparence dont nous sommes témoins dans ce procès est du jamais-vu. Justice sera rendue pour tous les accusés quels que soient leur passé militaire, leur confession ou leur idéologie », promet le porte-parole du ministère de la justice, Baraa Abdel Rahman. « C’est un jalon pour le renforcement de l’Etat de droit. Sans un vrai procès, juste et transparent, nous n’aurons pas la stabilité dans le pays », ajoute-t-il, pointant le problème du contrôle des armes.

Le responsable souligne que les Nations unies ont pu mener une enquête indépendante et que les organisations de défense des droits de l’homme ont été invitées à assister au procès. « Sous les Al-Assad, les commissions chargées d’enquêter sur les armes chimiques ou les bombes barils ne pouvaient rien faire. Elles tuaient le temps au Sheraton et au Four Seasons », souligne le responsable. Le président de transition, Ahmed Al-Charaa, ancien chef rebelle qui a provoqué la chute de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024, et son ministre de la justice « sont déterminés à arrêter toute violation contre les minorités », poursuit-il. M. Al-Charaa, qui veut sortir la Syrie de son isolement diplomatique, s’efforce de donner des gages à la communauté internationale.

Militants antigouvernementaux

Au tribunal, rappel est fait des droits de la défense et des règles régissant un procès public. Il n’est pas inutile dans un pays qui n’a connu, en cinquante ans de dictature, que des procès confidentiels et secrets. « C’est la première fois en Syrie qu’un procès public est organisé, qui tient même pour responsable des membres des forces de sécurité. C’est un moment exceptionnel, une rupture entre l’ère des Al-Assad et la nouvelle. Nous avançons dans la bonne direction », salue Fadel Abdelghani, le directeur de l’ONG Syrian Network for Human Rights (SNHR).

« Le tribunal est souverain et indépendant », entame le président de la cour, le juge Zakaria Bakkar, comme en réponse aux militants antigouvernementaux qui dénoncent un simulacre de procès. Dans le box des accusés ont été installés les partisans de l’ancien régime, accusés de sédition, d’incitation à la guerre civile, d’attaques contre des forces de sécurité, de meurtre, pillage et vandalisme. Leurs voix s’élèvent depuis la cage faite de barreaux de fer noir, à peine audible. Tous plaident non coupable.

Les juges président lors du procès des tueries contre la communauté alaouite au palais de justice d’Alep (Syrie), le 18 novembre 2025.

Hassan H., accusé d’avoir financé une milice, affirme qu’il était « au restaurant au Liban ». Le juge alépin l’invite à présenter des témoins à la prochaine audience. Les preuves sont plus accablantes pour Maher N., Maher A. et Wadah I., des jeunes hommes des environs de Jablé, qui apparaissent dans une vidéo appelant à la sédition contre les forces de sécurité. « J’ai fait cette vidéo pour en tirer un profit personnel », affirme Maher N., 20 ans, disant y avoir été incité contre la promesse d’un soutien financier. Il revient sur ses aveux et dit ne pas avoir participé aux attaques.

Maher A., 28 ans, confirme que la vidéo a été faite pour obtenir de l’argent d’Abou Hassan Alaa, un ancien officier désormais au Liban. Le juge Bakkar attire son attention sur la kalachnikov et le lance-grenades RPG, qui apparaissent à l’image. Il l’interroge sur les liens de Waddah I. avec des officiers russes et des Israéliens. « Waddah disait être en contact avec des officiers russes mais je ne l’ai jamais vu avec eux », répond l’accusé. Waddah I., ancien capitaine de la garde républicaine, dit avoir pris sa retraite en 2019. « Je rétracte mes aveux. J’avais peur d’être torturé », dit-il au juge, qui affirme n’avoir pas été notifié de cas de torture.

Absence d’avocat

« Vous avez créé un groupe Facebook qui vous présente à la tête d’un groupe de 700 personnes, avec, pour assistant, le général Ahmed Saleh », lui oppose le juge Bakkar. « J’ai créé ce faux groupe sur ordre du général Ahmed Saleh », se justifie l’accusé. Il confirme avoir joué les agents de liaison entre des officiers russes, dont il était chauffeur, et Moqdad Al-Fetiha, l’un des chefs de la rébellion de mars, mais avant la libération de la Syrie des Al-Assad.

La plupart des accusés n’ont pas d’avocat. Un défenseur commis d’office leur est attribué pour la prochaine audience, fixée au 18 décembre. « On demande justice pour les accusés et le respect de leurs droits dans un procès équitable. Le fait que le procès soit public en est une garantie », affirme Mᵉ Rami Hangik, qui représente deux loyalistes pro-Assad et cinq membres des forces gouvernementales. L’avocat alépin, qui avait fui à Azaz, en zone rebelle, durant la guerre, dit n’avoir observé ni irrégularités de procédure ni mauvais traitement à l’encontre des accusés.

Des membres du public dans la salle d’audience lors du procès des tueries contre la communauté alaouite au palais de justice d’Alep (Syrie), le 18 novembre 2025.

Une proche de Maher N., qui requiert l’anonymat, se dit confiante. « Il est bien traité. Nous sommes tous Syriens. Je n’ai pas de doute que justice sera rendue. L’avocat m’a rassurée », dit la femme. Durant les trois mois qui ont suivi son arrestation, début juillet, et son transfert à la prison d’Azaz, ses proches n’ont pas pu le voir. L’un de ses frères est également en détention. « Comment est-il possible d’arrêter un jeune de 16 ans seulement parce qu’il est apparu dans une vidéo avec un groupe ? Le juge a promis de le libérer », dit-elle.

La commission d’enquête gouvernementale a renvoyé 563 personnes devant la justice. Le procureur général a retenu des charges contre 265 loyalistes pro-Assad et près de 300 membres de factions affiliées à l’armée. L’enquête a conclu qu’il n’existait aucune preuve que les chefs militaires aient ordonné les attaques contre la communauté alaouite. Ces conclusions sont contestées par des militants des droits de l’homme. Ils invoquent le rapport des Nations unies, qui a établi que les violences perpétrées par des factions pro-gouvernementales contre les civils alaouites étaient « généralisées et systématiques ».

Garantir l’indépendance de la justice

Les accusés associés aux forces gouvernementales comparaissent, à leur tour, pour « meurtre prémédité ». L’un après l’autre, ces simples soldats et civils nient les faits qui leur sont reprochés. Bassel M., un militaire de 30 ans de Saraqeb dépêché sur la côte en renfort, assure que la vidéo où il apparaît en train de tuer un civil à genoux, en proférant des injures à caractère sectaire, a été fabriquée à l’aide de l’intelligence artificielle. « Au cours de l’enquête, vous avez avoué avoir tué cet homme pour des raisons personnelles », lui rappelle le juge Bakkar. L’accusé se justifie par une blessure à la tête et des soucis de santé qui le font parfois divaguer.

Les autres accusés ne contestent pas l’authenticité des vidéos qui les ont confondus mais ils remettent en cause le sens à leur donner. Mohamed Z., soldat au sein de la division 400, affirme que les corps qui apparaissent à l’image sont ceux d’assaillants loyalistes, qui avaient été tués et désarmés avant la prise de vue. « Nous avons fait cette vidéo pour montrer à Moqdad Al-Fetiha la célébration de notre victoire », explique-t-il. Abdel Raouf B. abonde en son sens, disant que la division, assiégée dans la caserne de Snobar, n’a pas participé aux combats dans le village. L’audience est renvoyée au 25 décembre.

Des familles s’indignent que ces procès se tiennent avant ceux des crimes perpétrés par le clan Al-Assad, durant la répression meurtrière du soulèvement de 2011. « Les nouvelles autorités ont souhaité commencer par les violations commises durant leur période au pouvoir. Elles tentent de combler le vide et de créer des liens avec la communauté de la côte, ce qui est indispensable. Cela donnera de la crédibilité aux procédures de justice transitionnelle pour l’ère des Al-Assad », estime Fadel Abdelghani. Pour plus de crédibilité, le directeur de SNHR recommande aux nouvelles autorités de garantir une plus grande indépendance de la justice.

[Source: Le Monde]