La tech européenne redémarre lentement
Année difficile pour la French tech. Sans le dernier tour de table de 1,7 milliard d’euros réalisé le 9 décembre par le champion tricolore de l’intelligence artificielle Mistral, désormais valorisé à près de 12 milliards d’euros, le bilan des levées des entreprises de tech en France serait, en 2025, en léger recul par rapport aux 7,8 milliards d’euros enregistrés en 2024. « On sera à peu près au même niveau que 2024 », estime Paul-François Fournier, directeur exécutif de la banque publique Bpifrance, qui souligne cependant que « le nombre de levées en baisse est un point d’attention pour [eux] ».
Le même constat contrasté pourrait s’appliquer à l’écosystème technologique européen, qui peine à redémarrer. Selon le rapport du fonds Atomico (« State of European Tech »), publié le 19 novembre, l’Europe des start-up devrait finir l’année avec 44 milliards de dollars (37,5 milliards d’euros) de levées de fonds cumulées, en légère progression par rapport à 2024 (41 milliards), mais très loin des années fastueuses observées pendant la crise sanitaire, où elles avaient pu lever 96 milliards d’euros en 2021 et 77 milliards en 2022.
Résultat : à ce jour, le Vieux Continent compte plus de 400 licornes (jeunes pousses valorisées à plus de 1 milliard de dollars), dont 28 ont émergé cette année. Mais l’Europe ne compte pas de start-up valorisées à plus de 1 000 milliards de dollars, faute des moyens financiers nécessaires, contrairement aux Etats-Unis et à la Chine.
Selon le rapport d’Atomico, 70 % des fondateurs trouvent que les réglementations européennes sont trop contraignantes et que le capital disponible reste insuffisant. Mais, élément positif, les rédacteurs du rapport soulignent que « beaucoup d’initiatives [sont lancées] pour faire émerger des champions européens » et qu’il y a « plus de discussions que jamais entre les entreprises et les politiques ». En outre, précisent-ils, « on n’a jamais vu autant d’entrepreneurs se lancer (…) et l’attrait des talents n’a jamais été aussi important, l’Europe en importe plus qu’elle n’en perd ». Mais « le plus dur reste à faire, il ne faut pas rester au niveau national, mais c’est faisable. Encore faut-il que les Etats en aient envie », explique Tom Wehmeier, d’Atomico.
Se démarquer
Car l’Europe reste un espace composite. Les pays nordiques ont leur propre fonctionnement : au regard de la taille limitée de leur marché intérieur, ils visent d’entrée une expansion internationale. Au cœur du Vieux Continent, l’arc composé du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, auxquels on pourrait ajouter les Pays-Bas et la Belgique, reste le cœur de l’écosystème européen, où se concentrent la majorité des capitaux.
En Europe du Sud, l’Italie et l’Espagne misent sur le confort de vie pour attirer les talents et sur les facilités fiscales pour séduire les investisseurs. La Grèce tente elle aussi de jouer sa carte, en s’appuyant sur les activités maritimes du pays. Son premier ministre, Kyriakos Mitsotakis, rappelait en juin : « La première décision [de son gouvernement] a été de créer un ministère de la transformation numérique. A l’époque, peu de gens l’ont vraiment remarqué, mais nous avons veillé à donner à ce ministère un pouvoir réglementaire important. »
Pour Paul-François Fournier, chaque écosystème national est en train de se structurer et une forme de « coopétition »entre Etats est en train de s’installer, de telle sorte que « l’Europe de la tech est en train de se faire ». Même si chaque pays continue de défendre ses intérêts, comme l’ont démontré les débats sur la réglementation de l’intelligence artificielle (IA) en Europe, de nouvelles possibilités s’offrent au Vieux Continent pour se démarquer, comme la création de verticales sectorielles dans l’IA, l’accélération dans les deep tech (entreprises issues de la recherche fondamentale) ou encore le développement des start-up de la défense dans un contexte de tensions géopolitiques.
Pour la France, deux difficultés majeures demeurent pour passer à la vitesse supérieure. Les exits (passage d’un statut d’entreprise privée à celui d’entreprise cotée) restent difficiles, en raison du manque de dynamisme des marchés financiers européens et des difficultés à lever des grosses sommes d’argent auprès des investisseurs. Et ce, même si des fonds américains reviennent sur le Vieux Continent. Avec la guerre économique à laquelle se livrent les Etats-Unis et la Chine, les investisseurs préfèrent diversifier la géographie de leur portefeuille.
[Source: Le Monde]