En Tunisie, des salariés de Terre d’asile devant la justice, pour avoir aidé des migrants
Six membres de l’antenne locale de l’ONG française ainsi que dix-sept ex-employés et membres du conseil municipal de Sousse sont poursuivis, depuis mai 2024, pour avoir facilité l’entrée, l’hébergement et l’installation de demandeurs d’asile en situation irrégulière.
Le procès de Sherifa Riahi, 42 ans, ancienne directrice de Terre d’asile Tunisie, s’ouvre lundi 15 décembre, devant la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis. Incarcérée depuis plus d’un an et demi, elle est poursuivie pour avoir facilité l’entrée, l’hébergement et l’installation de migrants en situation irrégulière sur le fondement de plusieurs textes relatifs aux passeports, documents de voyage, à la condition des étrangers en Tunisie, ainsi qu’au code pénal, qui prévoient des peines allant d’un à dix ans d’emprisonnement, selon Seifallah Ben Meftah, son avocat. Une affaire emblématique de la répression en cours contre le milieu associatif en Tunisie.
Concrètement, on lui reproche d’avoir mis en œuvre, dans le cadre de ses fonctions au sein de l’antenne tunisienne de l’ONG France Terre d’asile, des programmes d’aide aux migrants et aux demandeurs d’asile. « L’association travaillait en étroite collaboration avec les organes gouvernementaux, notamment le ministère de l’intérieur, dans le cadre de conventions ratifiées par l’Etat tunisien », déclare au Monde Me Meftah, qui dénonce l’« absurdité » de l’affaire.
Le 7 mai 2024 au soir, Mme Riahi était interpellée à son domicile, dans la banlieue de Tunis, alors qu’elle était en congé maternité après la naissance de son deuxième enfant. Le lendemain, Yadh Bousselmi, actuel directeur de Terre d’asile Tunisie, et Mohamed Jouou, responsable financier de l’association, étaient à leur tour incarcérés.
Quelques jours plus tard, l’ancien maire de Sousse, ville côtière du centre-est du pays, et son adjointe subissaient le même sort, accusés d’avoir conclu un partenariat avec l’ONG dans le cadre d’un projet destiné aux migrants et réfugiés. Tous les quatre sont en détention depuis lors. Au total, vingt-trois personnes sont poursuivies dans cette affaire, dont six employés de Terre d’asile Tunisie et dix-sept anciens membres ou employés du conseil municipal de Sousse.
« Ils sont uniquement poursuivis pour leur travail légitime consistant à fournir une aide et une protection vitales à des réfugiés, personnes en quête d’asile et migrants se trouvant dans des situations précaires », a dénoncé, vendredi, Amnesty International. Anne Savinel-Barras, la présidente de la section française de l’ONG, a, pour sa part, mis en garde contre un « acharnement » révélateur d’une « stratégie alarmante de la part de l’Etat, qui a pour but de démanteler les fondements de l’espace civique en Tunisie ».
Attaques verbales de Kaïs Saïed
Depuis mai 2024, une dizaine de personnes ont été arrêtées pour leur engagement associatif ou leur participation à des projets de soutien aux migrants et aux personnes vulnérables. Cette vague d’arrestations a coïncidé avec la tenue d’un conseil de sécurité, le 6 mai 2024, au cours duquel le président tunisien, Kaïs Saïed, a accusé, sans les nommer, des organisations de la société civile de recevoir « des centaines de millions d’euros » de l’étranger afin, selon lui, d’encourager l’installation de migrants en situation irrégulière.
Le chef de l’Etat reprenait alors une rhétorique déjà employée en février 2023, lorsqu’il avait évoqué un « complot »visant à modifier la composition démographique du pays, fomenté par « des traîtres et des agents de l’étranger ». Ces attaques verbales du président ont été accompagnées d’une campagne contre les ONG sur les réseaux sociaux.
Le 28 janvier, à l’issue de l’instruction, l’association a bénéficié d’un non-lieu. Mme Riahi et les quatre autres prévenus ont toutefois été maintenus en détention, dans l’attente de leur procès. Cette répression contre les acteurs associatifs ne cesse de s’accentuer alors que, depuis le coup de force du 25 juillet 2021 par lequel Kaïs Saïed s’est octroyé les pleins pouvoirs, la Tunisie connaît un virage autoritaire sans précédent depuis la « révolution » de 2011.
Mustapha Djemali, président du Conseil tunisien pour les réfugiés, et Abderrazak Krimi, chef de projet au sein de l’organisation, ont été condamnés, le 24 novembre, à deux ans de prison.
[Source: Le Monde]