Sur les réseaux sociaux, les professionnelles de la pornographie sont presque des influenceuses comme les autres

Alors que la concurrence fait rage sur la plateforme OnlyFans, elles tendent à investir Instagram, Facebook ou TikTok pour se démarquer. Tout en regrettant de ne pas être logées à la même enseigne que n’importe quelles autres créatrices de contenus.

Déc 26, 2025 - 09:39
Sur les réseaux sociaux, les professionnelles de la pornographie sont presque des influenceuses comme les autres
Montage Le Monde.

« Beaucoup de gens me disent : “Je t’avais déjà vue sur Insta[gram] et TikTok. Du coup, quand je t’ai vue sur Pornhub, j’ai cliqué, j’ai aimé et je me suis abonné”. » Comme nombre de travailleuses du sexe en ligne, Yuki la Belge a décidé, en février, d’investir pleinement les réseaux sociaux. Son objectif initial ? « Augmenter [s]a visibilité » sur Internet et celle de son travail sur des plateformes sexuellement explicites comme OnlyFans, nouveau royaume de la pornographie.

Cette incursion dans des espaces virtuels grand public rapproche la jeune femme de 23 ans et ses homologues de leurs spectateurs, mais aussi des créateurs de contenus plus classiques, ces stars de YouTube, Twitch ou Snapchat également appelées influenceurs. « Notre vie, c’est filmer notre quotidien, faire du montage, répondre à des marques et à nos fans. C’est semblable à celle d’un youtubeur sur énormément de points, sauf qu’on a le sexe en plus », fait-elle remarquer dans un sourire.

Au gré de la « plateformisation » de la pornographie, les professionnels du secteur seraient-ils donc devenus des vedettes du Web comme les autres ? La question se pose, alors que le gouvernement a demandé au député (PS) du Calvados Arthur Delaporte et à l’ex-député Stéphane Vojetta, auteurs de la « loi influenceurs » du 1er juin 2023, de mener des travaux complémentaires sur ces deux catégories de métiers d’Internet, leur appliquant la même terminologie de « créateurs de contenus ». Leurs conclusions sont attendues au début du mois de janvier.

Vlogs, dépendance aux algorithmes, featurings…

Il faut dire que, dans ce secteur ultraconcurrentiel, où des influenceurs font également le chemin inverse pour se lancer sur OnlyFans ou son rival français Mym, une présence sur les réseaux sociaux est jugée quasi indispensable. « Toute la promotion repose sur nous-mêmes », affirmait, vendredi 28 novembre, Stella Barey, une créatrice américaine de contenus pour adultes, au magazine Wired. Regrettant ce constat, elle a lancé Hidden, une plateforme pornographique dotée d’un fil de recommandation algorithmique « à la TikTok ».

En effet, les créateurs de contenus et leurs pairs issus de la pornographie vivent des réalités comparables : dépendance aux statistiques d’audience, relations parasociales avec leurs fans, présence multiplateforme, course à l’excès encouragée par les algorithmes, featurings à plusieurs créateurs… « Ce qui marche le mieux chez moi, c’est quand je reprends des trends [tendances] ou quand je fais des vidéos culturelles ou de cuisine », explique Juju la Bretonne, 24 ans, qui fait aussi bien son autopromotion sur OnlyFans que sur X, Telegram et Facebook.

Tout se ressemble, jusque dans les contenus. En témoignent les émissions de téléréalité de l’actrice pornographique Littleangel84, les vlogs de voyage de la star de Pornhub Luna Okko, ou encore une vidéo de la créatrice X Khalamitéinspirée du concept « Qui est l’imposteur ? », popularisé par Squeezie. « Cette stratégie de communication pour construire sa communauté autour de son image fait écho à celle d’une youtubeuse classique », confirme Juliette Wood, l’associée de cette dernière, suivie par 550 000 personnes sur Instagram.

Toutefois, des différences majeures subsistent. Les influenceurs comme Inoxtag ou Lena Situations ne sont pas des travailleurs du sexe et, à ce titre, « ne portent pas le même stigmate ou ne rencontrent pas les mêmes difficultés auprès des banques », observe Juju la Bretonne. Il en va de même pour les modes de rémunération : « Une créatrice de contenus pour adultes est rémunérée par ses fans grâce à des abonnements payants, alors qu’une créatrice de contenus sur YouTube est surtout rémunérée par le biais de la publicité », ajoute Juliette Wood, ce qui implique une certaine précarité, notamment pour les moins célèbres.

« Les marques ont peur qu’on nuise à leur image »

En quête de stabilité, les créatrices de contenus pour adultes sont pourtant de plus en plus nombreuses à tenter d’accéder à ces partenariats commerciaux avec des sponsors, même si, pour l’heure, elles peinent à y parvenir. Juliette Wood négocie ainsi régulièrement avec des agences et des entreprises, lesquelles accordent parfois des liens d’affiliation à certains talents. Juju la Bretonne, de son côté, cherche à proposer à des artisans et à des petits entrepreneurs de sa région de « mettre en valeur leurs créations » contre une rétribution.

Néanmoins, ces espoirs sont régulièrement douchés par le refus des agences spécialisées et des marques de s’engager avec des professionnelles de la pornographie, quand bien même elles chercheraient à atteindre le cœur du public – jeune, actif et masculin – des créatrices officiant sur OnlyFans. « On est encore très mal vues et elles ont peur qu’on nuise à leur image », affirme Yuki. En août, une campagne lancée par la marque de cosmétiques Urban Decay, propriété du groupe L’Oréal, avec Ari Kytsya, une star d’OnlyFans, avait ainsi fait polémique.

De même, les productrices de contenus pornographiques estiment être plus sanctionnées – bannies temporairement, voire définitivement ou limitées en matière de visibilité – par les plateformes sociales, bien qu’elles respectent leurs conditions d’utilisation. « Une influenceuse qui ne fait pas de porno peut se mettre en lingerie ou parler de sexualité de manière instructive, mais si on fait exactement la même chose, on se fait signaler parce qu’on considère que c’est de la promotion pornographique », poursuit la Belge de 23 ans.

Dans ces conditions, elles n’ont d’autre choix que de s’adapter. Les liens vers leurs profils OnlyFans ou Mym ne sont plus épinglés en « bio » depuis longtemps, mais cachés sur un compte secondaire afin de « créer une distance avec le côté porno », raconte Juju la Bretonne. C’est aussi l’ère de l’algospeak, des expressions conçues pour échapper à la vigilance des algorithmes de modération. Ainsi, une travailleuse du sexe sur Internet devient une « travailleuse du saindoux ». Laquelle, à l’évidence, n’est pas une créatrice de contenus comme les autres.

[Source: Le Monde]