Au Portugal, une présidentielle pleine d’incertitudes

Pour la première fois depuis près de quarante ans, le pays pourrait connaître un scrutin présidentiel à deux tours, les 18 janvier et 1ᵉʳ février, reflet d’un paysage politique fragmenté par la montée de l’extrême droite et l’érosion des partis traditionnels.

Jan 18, 2026 - 09:16
Au Portugal, une présidentielle pleine d’incertitudes
Le président portugais, Marcelo Rebelo de Sousa, au palais de Belem, à Lisbonne, le 13 mars 2025. PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP

Une fois n’est pas coutume, dans un pays où les présidents sont généralement élus au premier tour et sans beaucoup de vagues, la présidentielle portugaise s’annonce pleine d’inconnues. D’abord, parce que les quatre candidats du peloton de tête se sont longtemps trouvés au coude-à-coude dans les sondages, sans qu’il soit réellement possible de parier sur un vainqueur, ou même de prédire à coup sûr lesquels d’entre eux pourraient atteindre le second tour. Ensuite, à cause des profils particuliers de ces postulants, dont un, à l’extrême droite, revendique une position antisystème et un autre, novice en politique, se présente comme un outsider. Résultat : pour la première fois depuis 1986 – et la deuxième depuis l’avènement de la démocratie, en 1976 –, le pays devrait connaître une présidentielle à deux tours, les 18 janvier et 1er février.

Les incertitudes liées à cette situation produisent une certaine fébrilité autour d’une échéance pourtant moins cruciale qu’en France, puisque le chef de l’Etat portugais, choisi dans le cadre d’un régime semi-présidentiel, ne préside pas le conseil des ministres ni ne siège au Conseil européen. Cette fois, pourtant, la tension qui entoure la campagne électorale est au diapason des chamboulements survenus dans le panorama politique portugais au cours des cinq dernières années.

Avant cela, le pays se considérait comme une « oasis à l’abri de l’extrême droite », pour reprendre les mots de Marta Temido, membre du Parti socialiste (PS), ancienne ministre de la santé (2018-2022) et actuelle députée européenne. Croyant être immunisés par leur expérience de la dictature conservatrice (1933-1974), les Portugais votaient alternativement pour le PS et le Parti social-démocrate (PSD, centre droit), dans une sorte de ronron rythmé par plusieurs affaires de corruption. L’une des plus retentissantes éclata en 2014, quand l’ancien premier ministre PS José Socrates (2005-2011) fut arrêté, à l’aéroport de Lisbonne, pour corruption passive, blanchiment d’argent et fraude fiscale. Onze ans plus tard, cette affaire n’est toujours pas définitivement jugée, en raison des lenteurs de la justice portugaise.

Trajectoire météoritique

A partir des législatives d’octobre 2019, l’irruption d’un parti d’extrême droite particulièrement virulent vient perturber cette immuable alternance. Fondé en avril, soit six mois tout juste avant l’échéance électorale, Chega (« ça suffit ») met en scène un avocat d’alors 36 ans qui maîtrise parfaitement les réseaux sociaux et promet de lutter contre la corruption, l’immigration, le « marxisme culturel », mais aussi les Gitans, présents depuis des siècles sur le territoire. A la surprise générale, André Ventura obtient 1,29 % des suffrages, ce qui lui permet d’entrer au Parlement. D’abord observée comme une anomalie, cette formation alliée du Rassemblement national va bientôt connaître une trajectoire météoritique. Passant de 12 % des voix en 2021 à 20 %, lors des législatives anticipées de mai 2025, elle compte aujourd’hui 60 députés, sur un total de 230.

Sous l’effet de cette poussée, la fragmentation s’accélère, au détriment de la gauche qui avait obtenu la majorité absolue au Parlement, en 2022. « Tout en étant moins avancée qu’en France, la reconfiguration du paysage est bien engagée », note David Santiago, chef du service politique du quotidien Publico. A l’issue des législatives de mai 2025, le Bloc de gauche, réunion de formations radicales, n’a plus qu’un élu, tandis qu’avec ses 58 parlementaires le PS passe derrière le PSD et Chega. Seul Livre (« libre »), parti de gauche progressiste, améliore légèrement son score en passant de quatre à six parlementaires, mais sans espoir d’accéder au second tour de la présidentielle. A droite, enfin, le parti Iniciativa Liberal, du député européen (Renew Europe) et ancien chef d’entreprise Joao Cotrim Figueiredo (neuf élus), prend des voix au PSD, surtout parmi les moins de 40 ans.

C’est dans ce contexte qu’arrive, au printemps 2025, la candidature de celui que personne n’attendait : l’amiral de réserve Henrique Gouveia e Melo, ancien chef d’état-major de la marine et responsable, en 2020, du processus de vaccination contre le Covid-19. Considéré, depuis, comme un véritable sauveur par une partie de la population, « O almirante » (l’amiral) s’envole dans les sondages dès le début de 2025, soit bien avant d’entrer officiellement dans la course à la présidence. L’automne venu, pourtant, l’auréole de ce militaire de belle prestance pâlit, à mesure qu’il avance dans l’arène politique et se soumet aux très nombreux débats imposés par la précampagne électorale. Avant l’échéance présidentielle, il n’est plus que l’un des possibles vainqueurs, toujours bien placé mais pas forcément en tête.

« On sent monter une forme de rage »

Face à cet éparpillement, les analystes mettent en avant des explications de plusieurs ordres. A commencer par une économie déséquilibrée, où le faible taux de chômage (entre 5 % et 6 %) cohabite avec une forte pauvreté, comme l’explique le professeur de sciences politiques Antonio Costa Pinto : « Les salaires sont structurellement faibles, la productivité est insuffisante et l’économie trop dépendante du tourisme, mais aussi d’industries peu modernes. » Dans les villes, et particulièrement à Lisbonne, où les loyers ont augmenté sous l’influence du tourisme, la population rencontre d’énormes difficultés à se loger. « Tout cela fait naître une intense frustration, remarque Constança Urbano de Sousa, ancienne ministre de l’intérieur (2015-2017) et professeure de droit à l’université autonome de Lisbonne. On sent monter une forme de rage dans cette population réputée pour son pacifisme. »

En parallèle, le Portugal souffre d’une démographie déclinante, compensée par des apports de main-d’œuvre étrangère qui alimentent les discours xénophobes. « Entre 2019 et 2024, le PS a ouvert le Portugal à l’immigration, sous la pression des chefs d’entreprise, notamment dans le tourisme et l’agriculture, souligne M. Costa Pinto. Cette décision s’est traduite par une augmentation ultrarapide des arrivées en provenance d’Asie du Sud, dans un pays qui recevait jusque-là une immigration en provenance du Brésil et de l’Afrique lusophone. » Le 25 octobre, le Parlement a approuvé une réforme qui restreint les conditions d’accès à la nationalité. Votée par l’ensemble des partis de droite et d’extrême droite, cette disposition a été repoussée par la gauche, le PS ayant demandé une révision préventive par le Conseil constitutionnel.

A cela s’ajoute la multiplication des échéances électorales, causée notamment par des affaires de corruption et de conflits d’intérêts. « On observe une importante lassitude vis-à-vis de la classe politique traditionnelle, constate la politiste Marina Costa Lobo, chercheuse à l’université de Lisbonne. L’intelligence politique, qui avait prévalu au moment de la crise de la dette souveraine et de l’austérité imposée par la fameuse “troïka” [Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international], en 2011, a fait défaut ces dernières années. »

A chaque nouvelle législative, le parti d’André Ventura engrange des voix, donc des sièges, en attirant des électeurs venus d’autres partis (à commencer par le Parti communiste), ou des abstentionnistes, traditionnellement nombreux. Reste que les Portugais, dans leur grande majorité, conservent des anticorps contre l’extrême droite. D’après tous les sondages, le patron de Chega n’aurait aucune chance de gagner s’il accédait au second tour. Quel que soit son adversaire.

[Source: Le Monde]