Le pigeon, cet oiseau injustement honni : « C’est l’animal auquel on est le plus confronté en ville et on ne connaît rien de lui »

Longtemps allié de l’homme, le pigeon biset est devenu indésirable. A Paris et ailleurs, des bénévoles tentent de réparer ce lien brisé en prenant soin de l’espèce.

Mar 8, 2026 - 10:20
Le pigeon, cet oiseau injustement honni : « C’est l’animal auquel on est le plus confronté en ville et on ne connaît rien de lui »
Catherine Hervais nourrit les pigeons sur la place Georges-Pompidou, à Paris, le 18 décembre 2025. LÉO AUPETIT POUR « LE MONDE »

Rendez-vous à 15 heures, devant Beaubourg, à Paris, au moment où Catherine Hervais retrouve les pigeons bisets de la place Georges-Pompidou. A peine est-elle arrivée qu’une cinquantaine d’oiseaux fondent dans sa direction. Pas version Hitchcock, plutôt compagnons fidèles. Celui qu’elle a prénommé Roméo prend place sur son bras. « Avant, ils ne m’étaient pas particulièrement sympathiques, j’étais comme tout le monde », confesse la psychologue. Mais il y a quatre ans, elle tombe sur un vieux monsieur qui s’occupe de pigeons sur la place. « Je le trouvais très poétique. Quand il est mort, je voyais les pigeons l’attendre, il fallait que quelqu’un prenne le relais. » Depuis, elle leur rend visite quotidiennement et, au milieu des bruissements d’ailes, délie les fils qui entravent leurs pattes et leur cause blessures et amputations.

« Si tu penses que leurs pattes ravagées sont la cause de maladies, sache que ce sont nos fils et nos cheveux qui s’enroulent autour et leur font des garrots qui finissent par provoquer la chute de leur membre », explique Céline Albinet, alias Céline.pinpon sur Instagram, dans un post. La Marseillaise, à la tête de l’association Pinpon Pigeon, soigne elle aussi les pattes des pigeons urbains, tout en mettant à profit sa formation en communication pour déconstruire les stéréotypes sur cet oiseau.

« C’est l’animal auquel on est le plus confronté en ville et, pourtant, on ne connaît rien de lui », assure-t-elle. Domestiqué et élevé aussi bien pour sa viande que pour son sens de l’orientation, le pigeon a pourtant tissé son histoire tout contre la nôtre. Messager privilégié pour sa vitesse depuis l’Antiquité, servant aussi bien César que le roi Salomon, il devient un symbole de richesse. Certains oiseaux entrent dans l’histoire, comme Vaillant et Cher Ami, décorés pour leur rôle d’agents de liaison lors de la première guerre mondiale.

« On les a arrachés à leur espace naturel »

Malgré leurs prouesses, leur présence reste discrète dans nos représentations culturelles, un effacement directement lié à la nature de leurs missions « sous le radar », selon Katie Hornstein, professeure et présidente du département d’histoire de l’art du Dartmouth College, à Hanover (New Hampshire). Progressivement, le développement des réseaux de télécommunications transforme le biset en paria. Délaissé mais habitué à vivre au contact des hommes, il peuple alors nos villes.

« Je pense qu’il n’y a pas d’exemple plus flagrant que le pigeon en matière d’exploitation animale, affirme Céline, un oiseau dans les bras. On les a arrachés à leur espace naturel [les rares populations encore sauvages de pigeons bisets vivent dans les falaises], et quand on n’en a plus eu besoin, on les a relâchés. »

Distribution de graines lors d’une « pinpon pigeonnade », coordonnée sur WhatsApp, dans le quartier des Halles, à Paris, le 20 décembre 2025.

Dépendant des activités humaines pour se nourrir, le pigeon biset se glisse dans un flou juridique. « Il n’est pas domestique, car il n’appartient à personne, mais les centres de soins de faune sauvage les prennent rarement en charge », explique Céline, qui coordonne des groupes WhatsApp (31 villes, en France mais aussi en Belgique et en Suisse) pour les personnes souhaitant organiser des « pinpons pigeonnades ».

Cofondatrice de l’association Clean my Calanques, qui met en place des sorties de dépollution entre riverains, elle a repris ce système d’équipes bénévoles, situées dans les mêmes zones, pour permettre aux volontaires d’agir ensemble. Un nouveau groupe s’est même constitué sur WhatsApp, consacré au partage de cagnottes, afin de financer les frais vétérinaires (800 euros en moyenne pour réparer une aile cassée).

Si cette nature transgressive de l’animal, ni vraiment sauvage ni vraiment domestique, complique sa prise en charge, elle pourrait également être la raison de sa mauvaise réputation. Colin Jerolmack, sociologue américain, auteur de The Global Pigeon (University of Chicago Press, 2013), s’est penché sur nos représentations de cet oiseau, en analysant notamment les archives du New York Times, de 1851 à 2006.

Appréciés au début du XXᵉ siècle, les pigeons se retrouvent mêlés aux politiques urbaines à partir des années 1950 et désignés comme des nuisibles. En 1966, un article rapporte la parole de Thomas Hoving, gestionnaire des parcs new-yorkais, qui se plaint des « maux sociaux » touchant les espaces verts de la ville, évoquant pêle-mêle les « poivrots »qui s’y rassemblent, les sans-abri qui laissent leurs déchets, et enfin les pigeons, les « vandales les plus tenaces de New York ». Il introduit à cette occasion l’expression « rat ailé », reprise quelques années plus tard par Woody Allen, dans son film Stardust Memories (1980).

L’expression s’internationalise, les pigeons deviennent « le symbole de ce que nous trouvons vil et répugnant dans le paysage urbain », selon Colin Jerolmack. Une image dont Catherine Hervais fait parfois les frais : « Il y a des gens qui me disent : “C’est sale, ce sont des rats”, ou m’engueulent carrément. On m’a déjà traité de “salope”. »

Pourtant, pour le sociologue américain, le véritable crime du pigeon est qu’il perturbe notre imaginaire géographique, dans lequel nous tirons un trait entre nature et culture. « Les pigeons se sont mis à représenter l’antithèse de la ville idéale, où la nature est maîtrisée et compartimentée », écrit-il dans son article « How Pigeons Became Rats : The Cultural-Spatial Logic of Problem Animals » (« comment les pigeons sont devenus des rats : la logique culturelle et spatiale des animaux nuisibles », University of California Press, 2008).

Compassion

En parallèle, l’histoire du déclassement du pigeon, d’animal adoré à nuisible ignoré, crée la compassion. Dans sa galerie, Céline collectionne les messages de personnes qui lui disent avoir changé d’avis en découvrant ses vidéos. Même Sarah Paulson s’y est mise. L’actrice américaine déclarait dans le podcast « Las Culturistas », en novembre 2025 : « Je demande au monde d’arrêter de détester les pigeons. »

En 2022, le designer JW Anderson avait créé l’événement en dévoilant un sac pigeon, aperçu ensuite au bras de Carrie Bradshaw dans le reboot de Sex and the City, And Just Like That…, et même dans les vitrines du Louvre, à l’occasion de l’exposition « Louvre Couture » qui s’est tenue de janvier à août 2025. Car les musées ne craignent plus les pigeons, le London Museum a même choisi, en 2024, de faire de ce « témoin humble et impartial de la vie londonienne », selon sa directrice, son logo.

Dans le quartier des Halles, à Paris, le 20 décembre 2025.

Sur le terrain, les interdictions de les nourrir en ville poussent certains bénévoles à agir dans la clandestinité. « Je connais une dame, elle achète énormément de graines et, ensuite, je ne vais pas vous dire où elle va, mais elle nourrit les pigeons à 6 heures pour qu’on ne la voie pas », confie Catherine Hervais.

Plus largement, la population de volatiles, accusée de dégrader les bâtiments et de nuire aux riverains, reste soumise à un contrôle strict. Le 8 décembre 2025, l’association Projet Animaux Zoopolis dévoilait le nom de 20 villes ayant recours à des méthodes jugées cruelles pour se débarrasser des pigeons (gazage au CO2 entraînant une longue agonie, effarouchement à l’aide de rapaces, tirs et stérilisation chirurgicale), là où certaines expérimentent des méthodes plus éthiques, comme la mise en place de pigeonniers contraceptifs ou l’administration de traitement sous forme de maïs pour éviter la reproduction.

En février 2025, une proposition de loi « visant à interdire les méthodes cruelles », proposée par la députée « insoumise » Ersilia Soudais, avait déclenché les moqueries dans l’Hémicycle. Si le pigeon redore son image, la cause a encore du plomb dans l’aile.

[Source: Le Monde]