Avec la canicule, les établissements scolaires face à des températures intenables en classe : « Dans ces conditions, ça ne s’appelle plus faire cours »

Sur tout le territoire, écoles, collèges et lycées ont signalé la gravité de la situation dans leurs classes surchauffées. Les acteurs du secteur dénoncent le manque de réponse, ces dernières années, des collectivités locales, responsables du bâti scolaire, comme de l’éducation nationale, chargée de la sécurité des élèves et des agents.

Juin 1, 2026 - 09:43
Avec la canicule, les établissements scolaires face à des températures intenables en classe : « Dans ces conditions, ça ne s’appelle plus faire cours »
Dans une salle d’examen du lycée Déodat-de-Séverac, à Toulouse, le 28 mai 2026. ULRICH LEBEUF/MYOP POUR « LE MONDE »

Dans le collège d’Amélie Pacaud, en banlieue parisienne, chaque journée caniculaire est un calvaire. Aucun volet extérieur ne protège les fenêtres du soleil qui écrase la vaste façade sud plus de dix heures par jour. « On cuit à l’étouffée », résume l’enseignante de français, qui fait face à des classes de 29 élèves. Les adolescents ont défilé aux toilettes pour boire toute la journée, et des ventilateurs ont été mis à disposition dans les salles de classe les plus exposées, mais « cela ne sert qu’à brasser de l’air brûlant ». Jeudi 28 mai, des élèves se sont plaints de maux de tête, certains ont été pris de malaise ou de vomissement, presque tous étaient « amorphes ». « Dans ces conditions, ça ne s’appelle même plus faire cours, nous subissons tous », déplore Amélie Pacaud.

Sur tout le territoire, l’épisode de forte chaleur qui a conduit Météo-France à placer 17 départements de l’Ouest et de l’Ile-de-France en vigilance orange canicule, jeudi, met les établissements scolaires en surchauffe. Inédite par sa précocité, cette vague touche le pays pour la première fois alors que tous les élèves de la maternelle au lycée général sont encore en classe, et que près de 200 000 candidats au baccalauréat professionnel passent des épreuves jeudi et vendredi. Des consignes ont été diffusées aux établissements par le ministère de l’éducation nationale, mais aucune fermeture d’établissements à grande échelle n’a été décidée, pas plus que le report des examens.

Tandis que les températures annoncées dépassaient les 30 °C sur une large partie du territoire jeudi, avoisinant même les 38 °C dans le Sud, de nombreux établissements ont pourtant signalé des situations intenables dans les salles de classe. Des alertes qui mettent en lumière le manque de réponse de l’éducation nationale aux épisodes de canicule de plus en plus fréquents et intenses.

Dans la classe de Florence (elle n’a pas souhaité donner son nom), professeure des écoles dans une maternelle à Bordeaux, il faisait 28 °C dès 8 heures ; 34 °C à 16 h 30. Vingt-six élèves vivent toute la journée dans cette pièce aux larges baies vitrées qui ne s’ouvrent pas, dépourvus de volets extérieurs, et dont les rideaux occultant laissent passer le soleil aux extrémités. « On ne fait rien de particulier avec les enfants, ils ne peuvent pas se concentrer, rapporte l’enseignante, qui souffre elle-même beaucoup de la chaleur. On les arrose, on lit des histoires, et certains parents ne les laissent même plus l’après-midi. »

Bouilloires thermiques

Combien sont-ils, ces établissements transformés en bouilloires thermiques par le soleil et la chaleur ? L’éducation nationale l’ignore. La France compte 45 000 écoles, 5 300 collèges et 2 300 lycées publics dont les bâtiments sont à la charge respectivement de 21 600 communes, 101 départements et 15 régions. La gestion des 9 200 établissements scolaires privés est indépendante. L’Etat, qui n’a aucune compétence sur les locaux, est aveugle sur l’état du bâti scolaire qui accueille chaque jour près de 12 millions d’élèves et 1 million de membres du personnel. Cet angle mort a beau être connu et déploré depuis plusieurs années, il n’existe toujours aucun panorama national.

Une chose est sûre et désormais documentée par plusieurs rapports parus ces dernières années : l’immense majorité des bâtiments scolaires ne sont pas adaptés pour faire face à la chaleur.

Le SNES-FSU, premier syndicat du secondaire, a mené un sondage auprès de 623 collèges et lycées sur les trois derniers jours (mardi, mercredi et jeudi) afin de donner un aperçu de l’ampleur du problème. Près de 78 % des établissements interrogés ont relevé plus de 30 °C en classe. Dans un établissement sur cinq, le mercure excède même les 33 °C, dans des pièces où sont réunis en moyenne 26 élèves en collège, et plus de 30 en lycée, où 20 % des classes comptent plus de 35 élèves. « On peut affirmer sans trop se tromper que la majorité des collèges et lycées sont soumis à de très fortes températures dans les salles », conclut Sophie Vénétitay, à la tête du syndicat.

Dans une salle d’examen du lycée Déodat-de-Séverac, à Toulouse, le 28 mai 2026.

Ces conditions thermiques, que le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, a qualifiées mercredi, sur France 2, de « pas optimales », mettent à mal les conditions de travail et d’apprentissage, mais aussi la santé des adultes et des enfants, ces derniers étant plus vulnérables aux effets de la chaleur, notamment parce qu’ils sont moins à même de la réguler. Des études établissent en outre une corrélation entre les fortes chaleurs et une diminution des performances cognitives, qui interroge l’organisation des examens en période caniculaire dans des établissements qui ne peuvent pas tous garantir des espaces frais.

Didier Georges dirige un lycée hôtelier parisien qui accueillait, jeudi, les épreuves de français et d’histoire-géographie du bac professionnel. Mercredi, il a dû déplacer toutes les salles d’examen qui se trouvaient à l’étage, dont les fenêtres sont sans rideaux : le thermomètre y affichait 38 °C à 11 heures. Les élèves ont composé, jeudi, dans des pièces autour de 30 °C, avec des ventilateurs, dont certains rapportés de chez lui par le proviseur. « Ce ne sont pas de bonnes conditions d’examen, mais avec les ventilateurs on s’en sort », explique, résigné, Didier Georges, également secrétaire national du SNPDEN-UNSA. La situation était plus favorable dans d’autres établissements, moins exposés au soleil, mieux isolés ou équipés pour refroidir l’air. Des disparités qui posent la question de l’égalité des élèves face aux conditions d’examen.

Chantier titanesque

Sept ans après la canicule de juin 2019, qui avait conduit à la décision sans précédent de reporter le brevet des collèges, ce nouvel épisode suscite des questions sur l’action des pouvoirs publics alors que les vagues de chaleur en période scolaire deviennent annuelles.

C’est aux collectivités que revient la charge de la rénovation des bâtiments et de leur protection contre la chaleur. Or, si de nombreuses actions ont été menées ou sont en cours, des milliers d’établissements restent encore dépourvus d’équipements élémentaires comme les volets aux fenêtres – qu’il n’est, par ailleurs, pas toujours possible d’ouvrir – ou les brasseurs d’air. Quant à la rénovation énergétique globale, le chantier est titanesque, et son coût est estimé entre 40 milliards et 50 milliards d’euros.

Le ministère de l’éducation nationale est, lui, responsable de la sécurité de ses agents et des élèves. Il a publié, pour la première fois, jeudi, un plan de gestion des vagues de chaleur pour que « chacun sache exactement ce qu’il a à faire »face à ces situations, selon les mots d’Edouard Geffray. Ce document détaille les mesures de protection ou d’adaptation à prendre pour prévenir les effets de la chaleur, comme la protection des locaux contre le soleil, l’aération ou l’aménagement « dans la mesure du possible » de l’organisation du travail. Il précise que la fermeture d’établissements scolaires est une décision locale qui doit rester « exceptionnelle et proportionnée, pour préserver la continuité du service et la continuité pédagogique ». La loi ne fixe aucun seuil maximal – ou minimal – de température pour les salles de classe.

Au lycée Déodat-de-Séverac, à Toulouse, le 28 mai 2026.

Pour les représentants des personnels et des parents d’élèves, ces réponses restent insuffisantes et trop lentes. « Etablir un protocole sur le papier avec des mesures qui ne sont pas applicables dans beaucoup de cas n’est pas à la hauteur de la gravité de la situation, ce n’est plus possible de tolérer chaque année que les établissements scolaires restent dans cet état », s’emporte Sophie Vénétitay.

La FCPE exprime aussi sa « colère » et son « incompréhension ». « Ces chaleurs sont prévisibles et, chaque année, on fait face à la même inertie de l’éducation nationale, on oblige les établissements à tenir jusqu’à la rupture ! », dénonce son porte-parole, Grégoire Ensel, qui demande aux autorités des mesures urgentes, mais s’adresse également aux candidats à la présidentielle pour un plan pluriannuel concernant le bâti scolaire.

Dans l’immédiat, dans les établissements, chacun se prépare d’ores et déjà à subir de nouveau les effets d’une chaleur caniculaire durant le mois qui sépare encore élèves et membres du personnel éducatif de la fin de l’année scolaire.

[Source : Le Monde]