Et le concombre de mer inventa les tissus immortels

Une équipe canadienne vient de montrer que des fragments de l’animal peuvent survivre et croître plusieurs années dans l’eau de mer.

Juin 1, 2026 - 09:48
Et le concombre de mer inventa les tissus immortels
Une holothurie écarlate (« Psolus fabricii ») dans l’océan Indien, dans le parc national de Komodo, en Indonésie, en 2005. ULLSTEIN BILD VIA GETTY IMAGES

La pénicilline et les Post-it, les rayons X et le four à micro-ondes… Au rayon des découvertes accidentelles, faudra-t-il bientôt ajouter la vie éternelle, et accorder au concombre de mer un rôle central dans cette prouesse ? Difficile de ne pas se poser la question après la lecture de l’article publié mercredi 27 mai par une équipe américano-canadienne dans la revue Science Advances. Les chercheurs y décrivent comment des fragments détachés du pied ou d’un tentacule de l’animal peuvent non seulement survivre, mais se développer pendant plusieurs années dans l’eau de mer. Si certaines étoiles de mer parviennent à se reconstituer à partir d’un de leurs bras, c’est la première fois que de si petites portions d’un animal restent vivantes, et même croissent.

C’est lors d’une inspection de routine d’un aquarium dans lequel étaient conservés des spécimens de l’espèce Psolus fabricii que les chercheurs ont fait les premières observations. « Après plusieurs semaines, les tissus ne s’étaient pas décomposés, raconte Sara Jobson, étudiante en thèse à l’université Memorial de Terre-Neuve (Canada), première signataire de l’article. Nous avons eu du mal à y croire. Nous avons donc répété l’opération, dans les mêmes conditions, pour être sûrs que c’était vrai. Et nous avons conservé ces fragments de plus en plus longtemps. »

Pour être tout à fait précis, les fragments se conservent tout seuls. Aucune stérilisation initiale ni aucun enrichissement du milieu ne semble nécessaire à leur survie. Une analyse détaillée a permis à l’équipe du laboratoire de la chercheuse en biologie marine Annie Mercier de constater que, après l’extraction d’un fragment, les cellules s’y diversifient, le système immunitaire développe son activité et le tissu se réorganise. Ainsi, les cellules dégradées sont éliminées et la plaie est nettoyée, non pas seulement sur l’animal, comme nous l’observons sur nos propres plaies, mais sur le fragment. Les cellules saines vont pouvoir se multiplier.

Autant d’activités qui nécessitent une source d’énergie. Aucun problème pour notre holothurie, le nom scientifique de cette grande famille comptant plus de 1 200 espèces : le fragment la trouve dans les nutriments présents dans l’océan, qu’il absorbe et métabolise.

« Projet zombie »

Sara Jobson admet être allée de surprise en surprise au cours de cette recherche. « Chaque fois que nous pensions avoir atteint le sommet du bizarre, nous découvrions une nouvelle prouesse. La forme qui change, la couleur… Au bout d’un an, ces fragments semblaient venir de l’espace ou d’un monde surnaturel. Nous avons baptisé cette étude le “projet zombie”. »

Chez les holothuries, la repousse de morceaux est bien documentée. Le phénomène a été décrit chez de nombreuses autres espèces, à commencer par la fameuse queue du lézard. « Sauf que, là, c’est comme si le lézard repoussait à partir de la queue », précise l’étudiante. Une blague ? « Nous n’avons pas d’éléments pour le dire, mais la croissance lente et progressive du fragment, son changement d’apparence, l’évolution de la proportion des types cellulaires – épiderme, tissu conjonctif, muscle – peuvent laisser penser qu’il se restructure pour mieux survivre en tant que nouvelle entité complète. »

« On a envie de savoir si d’autres concombres de mer font pareil, comment cette faculté est apparue, à quoi ça leur sert », réagit, enthousiaste, Frédéric Ducarme, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, et spécialiste du groupe. Le monde médical devrait lui aussi saliver. Régénérescence et lutte contre le vieillissement y sont des voies de recherche privilégiées. Or, les concombres de mer apparaissent suffisamment éloignés pour sortir du viseur des comités d’éthique et des associations animalistes. « Il n’y aurait même pas besoin de sacrifier des individus pour collecter des tissus, ajoute la chercheuse. Alors, si nous parvenons à comprendre comment et pourquoi l’immortalité de ces tissus est possible, qui sait où cela peut nous mener ? » Les zombies ont de beaux jours devant eux, et c’est tant mieux.

[Source : Le Monde]