Les ados sur Strava : « J’ai arrêté d’activer l’appli pour aller au lycée à vélo, j’arrivais tout en sueur »

Dans sa chronique, Guillemette Faure met en lumière les transformations invisibles de notre époque. Cette semaine, l’application qui transforme la pratique sportive des adolescents en compétition permanente.

Juin 7, 2026 - 09:24
Les ados sur Strava : « J’ai arrêté d’activer l’appli pour aller au lycée à vélo, j’arrivais tout en sueur »
Cap’ de courir un marathon ? De pédaler 100 kilomètres cet après-midi ? A l’âge des défis entre copains et des records, Strava agit comme un huissier numérique qu’on trimballe avec soi et qui authentifie tout. LAURENCE MOUTON/ZENSHUI / PHOTONONSTOP

Dans la bataille familiale pour décider quelles applications les ados ont le droit d’installer sur leur smartphone, certaines bénéficient d’une étrange indulgence parentale. Celles directement en lien avec la scolarité bien sûr, type Pronote, mais aussi souvent Strava, l’appli qui quantifie les efforts sportifs. Sur les forums de la plateforme Reddit, on trouve même des parents pour se demander quelles solutions permettraient à leur jeune athlète de 7 ou 9 ans d’utiliser Strava, parce que, « plus tard, il sera content de voir ses progrès » (il faut avoir 13 ans pour pouvoir ouvrir un compte). Et pourtant, après chaque « nouveau record personnel », certains parents hésitent entre le pouce levé et le rendez-vous chez le kiné.

C’est arrivé près de chez nous

En apparence, l’utilisation de Strava par des ados ressemble au vieux rêve parental : des jeunes dehors, qui courent, font du vélo et se couchent tôt avant une compétition. Il faut parfois un peu de temps aux parents pour comprendre que l’application fonctionne également comme un réseau social compétitif, où on partage ses statistiques, dénivelés et segments chronométrés.

Avec ses likes rebaptisés « kudos », ses photos de soi et ses performances mises en scène (certains masquent les sorties jugées trop ordinaires), Strava, créée en 2009, a le même âge que ses utilisateurs adolescents. Et elle s’appuie sur les mêmes ressorts que les autres réseaux sociaux, ceux justement accusés d’abîmer les ados. Mais n’est-ce pas acceptable si ça les fait troquer le scroll contre le sprint ? Pas étonnant que l’appli communique sur l’idée que, « pour chaque 2 minutes passée sur l’application, l’abonné Strava passe 60 minutes à faire du sport ».

Cap’ de courir un marathon ? De pédaler 100 kilomètres cet après-midi ? A l’âge des défis entre copains et des records, Strava agit comme un huissier numérique qu’on trimballe avec soi et qui authentifie tout. La génération à qui l’on a remplacé les notes par des couleurs à l’école primaire, pour préserver l’estime de soi, tient désormais à tout quantifier et à tout comparer (« Je suis 4e sur un segment près de chez moi »).

Quand les parents de cette génération d’ados mi-athlètes mi-community managers d’eux-mêmes débarquent à leur tour sur Strava, ils découvrent à cette occasion que leur enfant est « KOM » de la rue (« King of the Mountain », le meilleur temps sur un segment). La daronnie n’a pas vraiment le droit de commenter ces performances, mais elle est autorisée à prendre les photos et vidéos qui viendront les documenter.

On aurait dû s’en douter

Du point de vue des parents, il n’y avait initialement aucune raison de freiner la migration de leur progéniture sur Strava. Beaucoup trouvent même rassurant de pouvoir connaître la position de leurs enfants quand ils partent courir ou faire du vélo.

Lu et entendu

« Natation en soirée trop banger. » « Reprise chill. » « Tentative de 100 kilomètres empêchée par une chute. » « Tu peux me remettre du temps d’écran pour que je poste mes photos sur Strava ? » « Sur le polygone de Vincennes, le KOM est à 67 km/h. » « J’ai arrêté de l’activer pour aller au lycée à vélo, j’arrivais tout en sueur. » « Je préfère que mes darons me suivent sur Instagram plutôt que sur Strava. Sur Strava, y a toute ma vie. » « Sur Insta, tu mets ce que tu veux, mais un tracé GPS, c’est quand même plus personnel. » « J’enregistre toutes mes sorties à vélo, même celles à 15 km/h avec mon père. » « Quand t’es mature, t’arrêtes ta séance quand t’as fini. Sinon, tu rajoutes de la distance pour terminer sur un chiffre rond pour Strava. » « Si je ne peux pas emporter mon téléphone au camp cet été, je vais perdre mon streak [série sans interruption] de 12 semaines. »

Effet immédiat

Des ados qui n’ont jamais fait autant de sport. D’autres qui ne voient parfois pas plus l’intérêt de faire du sport sans le mesurer que réviser un devoir qui ne serait pas noté. Des parents tiraillés entre admiration du temps au kilomètre de leur rejeton et une certaine perplexité à l’égard du prof de sport de leur gamin qui salue sa performance sans le mettre en garde contre les records de vitesse à vélo en ville et les risques pour la santé à faire un marathon au pied levé.

Risques de débordement

Une étude intitulée « Strava Made Me Do It », menée par des chercheurs de l’université de Salzbourg (Autriche), montre que les utilisateurs ayant une faible estime d’eux-mêmes sont aussi ceux qui se comparent le plus aux autres sur la plateforme. « Si ces plateformes renforcent la motivation, les liens sociaux et l’attention à soi, elles accentuent également la pression liée à la comparaison et, chez certains utilisateurs, nuisent au bien-être. » En clair, Strava aide à sortir courir… mais rappelle aussi, à chaque sortie, qu’il y a souvent quelqu’un qui court plus vite.

[Source : Le Monde]