À Ceuta, l'ombre de la Russie: comment des comptes liés à l'armée de Moscou ont envahi les réseaux après l'afflux de migrants
Des comptes liés à la Russie ont diffusé des fausses informations en masse sur les réseaux à propos de la crise de Ceuta, affirme le quotidien britannique The Guardian ce vendredi 7 août. "Plus de 720.000 vues en l'espace de six heures" ont été générées d'après une plateforme de lutte contre la désinformation.
La pratique russe est bien connue. Lorsque les usagers des réseaux sociaux s'agitent, s'émeuvent, débattent autour d'un sujet polémique, des comptes liés à la Russie débarquent. Dernière manifestation en date: la crise dans le territoire espagnol de Ceuta, enclave située au nord du Maroc. 72.000 migrants ont traversé la frontière entre les deux pays entre le 31 juillet et le 1er août. Même si au moins 70.000 ont été renvoyés au Maroc, cet épisode d'ampleur, qui a ému sur les réseaux sociaux, a aussi provoqué une vague de haine anti-migrants.
Des comptes liés à la Russie suspectés de s'être organisés pour diffuser de la désinformation sur la situation à Ceuta, afin d'alimenter une rhétorique liée à l'extrême-droite. C'est ce que rapporte le quotidien britannique The Guardian, qui a pu consulter un rapport du groupe "411", une plateforme de lutte contre la désinformation. "411" affirme que dans les jours qui ont suivi la crise à Ceuta, 500.000 personnes ont été confrontées, sur les réseaux sociaux, à des publications de comptes présentant des liens avec l'armée russe et promouvant des messages d'extrême-droite.
"720.000 vues en l'espace de six heures"
Selon The Guardian, les analystes mentionnent une rhétorique d'extrême droite car les publications en question ont dépeint les événements de Ceuta comme un "assaut coordonné", potentiellement encouragé par les autorités. Différents comptes ont également associé les migrants à des propos islamophobes (le Maroc étant un pays à majorité musulmane). Enfin, certains raisonnements suggéraient des théories du complot antisémites.
Selon le journal britannique, cette rhétorique a très rapidement été traduite et adaptée en différentes langues. Cela "a généré plus de 720.000 vues en l'espace de six heures le 1er août", le lendemain, donc, du pic de la crise. "411" a aussi expliqué que les publications appelaient des nationalistes à se rassembler à Ceuta pour "patrouiller" autour des commerces et des maisons.
Ces incursions de la propagande russe dans l'espace numérique européen sont courantes. Mais le Guardian et "411" expliquent que ce qui rend cette campagne de désinformation particulière, est le fait que les actions aient été coordonnées et rapides. "Ned Mendez, le chercheur principal de 411, estime que la désinformation à propos de la crise de Ceuta s'est propagée bien plus rapidement qu'en mai 2021", détaille le journal, en référence à un épisode migratoire où 8.000 migrants avaient traversé la même frontière.
Lors de cet épisode, des appels à se rassembler similaires avaient été émis, mais il avait fallu un plus large délai aux nationalistes pour atteindre le centre de Ceuta, selon "411". Cette fois-ci, le rassemblement s'est fait "en quelques jours".
"On pourrait comparer ce processus à une autoroute de l’information hautement spécifique et organisée. [...] Si un contenu ou une désinformation est placé sur cette autoroute privilégiée, il bénéficiera alors d’un niveau d’amplification et de visibilité auquel d’autres types de contenus n’ont tout simplement pas accès. Des événements comme celui-ci, observés à travers l’Europe, suggèrent que certains contenus sont sélectionnés pour accéder à cette autoroute, et que ces contenus partagent des caractéristiques similaires", a détaillé Ned Mendez, cité par le Guardian. "C'est ce mécanisme-là dont nous devons nous préoccuper, pas la crise en elle-même", a-t-il conclu.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans cette crise. Déjà, c'est par les réseaux sociaux que s'est répandue la rumeur selon laquelle la frontière espagnole était ouverte. Mais il y a aussi des théories du complot qui fleurissent sur le sujet. Le fait que cette action soit coordonnée et volontaire, par exemple, en est une, démentie par "411". La plateforme de désinformation explique que les interactions entre les migrants sur les réseaux sociaux étaient spontanées, par le biais de commentaire sous des publications, ce qui témoigne, selon eux, de l'absence d'organisation.
Toutefois, plusieurs analystes estiment que le royaume du Maroc a pu jouer un rôle dans l'instrumentalisation de la crise. Pour le directeur de l’Observatoire de Ceuta et Melilla, Carlos Echeverria Jesus, interviewé par le quotidien français Le Monde, "la priorité" de l'État marocain était de "montrer la faiblesse de Ceuta". Ce qui expliquerait que le royaume ait mis du temps à réagir pendant la crise, afin de "mettre la pression sur l'Espagne" sur des dossiers sensibles, comme le statut du Sahara occidental, revendiqué par le Maroc.
Une autre théorie du complot qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux affirme que les États-Unis et Israël auraient fomenté la crise pour punir l'Espagne de ses positions sur la guerre à Gaza ou la guerre en Iran. Le chercheur n'y croit "pas du tout" et appelle à "être sérieux".
[Source : TV5Monde]