Les Kurdes, plus que jamais pris en étau entre Damas, Ankara et Téhéran

La survie des Forces de défense du peuple en Syrie, les pressions exercées par l'Iran sur le Kurdistan irakien et l'évolution de l'équilibre des pouvoirs sont en train de redéfinir l'avenir du mouvement kurde.

Août 11, 2026 - 16:08
Les Kurdes, plus que jamais pris en étau entre Damas, Ankara et Téhéran
Le président syrien Ahmad al-Sharaa (à droite) serre la main du président de la Région du Kurdistan, Nechirvan Barzani, avant leur rencontre à Damas, le 3 août 2026. (Crédit : Présidence de la Région du Kurdistan en Irak/AFP)

De l’intégration incertaine des forces kurdes syriennes aux frappes iraniennes dans le nord de l’Irak, les mouvements kurdes sont contraints de s’adapter à un ordre régional de plus en plus façonné par de puissants États voisins.

Dans ce contexte, l’arrivée de Nechirvan Barzani à Damas lundi revêt une importance qui dépasse largement les relations entre la Syrie et la région autonome du Kurdistan irakien. Cette visite, la première d’un président du Kurdistan irakien depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, intervient alors que les acteurs kurdes de quatre pays de la région sont confrontés à une profonde transformation de leur environnement politique, même si ces changements prennent des formes différentes selon les contextes.

Les conditions de la survie des Kurdes en Syrie

À l’entrée du palais présidentiel de Damas, deux drapeaux imposants — le drapeau syrien et le drapeau kurde irakien — occupent le devant de la scène. M. Barzani est accueilli par le président syrien Ahmad al-Sharaa pour discuter des relations avec l’Irak et le Kurdistan irakien, de la sécurité régionale, des réfugiés, du commerce et de la coopération économique.

Mais l’avenir encore incertain des FDS pèse inévitablement sur la rencontre. Plus tôt cette année, Erbil avait contribué à la médiation entre les FDS et Damas à la suite de plusieurs semaines d’affrontements dans le nord et le nord-est de la Syrie. L’accord qui en a résulté a mis fin à l’offensive et lancé un processus visant à intégrer les institutions militaires et civiles kurdes au sein de l’État syrien.

Habitué à entretenir des canaux de communication avec Ankara, Téhéran et les capitales occidentales, Barzani s’est imposé comme un interlocuteur clé sur les questions régionales sensibles.

Damas, par ailleurs, semble considérer sa relation avec Erbil comme s’inscrivant dans une stratégie plus large à l’égard de la population kurde syrienne. Le 22 juillet, The National a rapporté qu’une délégation du ministère syrien des Affaires étrangères s’était rendue à Erbil pour faire avancer les projets d’ouverture d’un consulat.

La question principale n’est désormais plus de savoir si les FDS resteront entièrement en dehors de l’État syrien. L’accord de janvier prévoit l’intégration de ses combattants dans les structures militaires et de sécurité nationales, tout en autorisant les forces de sécurité intérieure kurdes à rester temporairement dans les villes à majorité kurde. La question est désormais de savoir si les FDS conserveront une structure distincte au sein de l’armée et dans quelle mesure leur autonomie administrative sera préservée.

« Ce qui joue en faveur de Mazloum Abdi, c’est qu’Ahmad al-Sharaa n’exerce pas un contrôle total sur la Syrie et doit donc rester prudent », explique Henri Barkey, professeur de relations internationales à l’université de Lehigh et chercheur au Council on Foreign Relations.

Ankara cherche également à désamorcer son conflit avec le PKK en Turquie, tout en s’opposant au maintien d’une entité kurde autonome en Syrie. Selon M. Barkey, Ankara devrait donc exercer sa pression par l’intermédiaire de Damas, car une offensive ouvertement hostile contre les FDS risquerait de susciter la colère des Kurdes de Turquie.

Le Kurdistan irakien pris entre ses voisins

Depuis le début, en février, de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, le Kurdistan irakien a été frappé à plusieurs reprises par des missiles et des drones. Certaines attaques ont visé des positions américaines aux alentours d’Erbil. D’autres ont pris pour cible des partis kurdes iraniens implantés dans le nord de l’Irak depuis plusieurs décennies. L’Iran a directement frappé certaines de ces organisations, tandis que des factions irakiennes proches de Téhéran sont largement soupçonnées d’être à l’origine de certaines attaques contre des installations américaines. Malgré leurs divergences idéologiques, ces partis partagent une opposition commune à la République islamique et une présence de longue date au Kurdistan irakien.

« Parmi toutes les composantes de l’opposition iranienne, les groupes kurdes ont toujours été les plus lourdement armés. Ils sont également les mieux entraînés et les mieux organisés », note Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Leur importance ne se mesure toutefois pas uniquement à leur puissance militaire. Ils disposent de profondes racines sociales des deux côtés de la frontière et occupent une position géographique stratégique qu’aucune autre force d’opposition iranienne ne peut égaler : près de 450 kilomètres de frontière continue entre le Kurdistan irakien et le Kurdistan iranien.

Au début de la guerre, Washington et Israël auraient envisagé de les utiliser pour ouvrir un front interne contre Téhéran, une affirmation que les groupes concernés démentent. « Les Américains et les Israéliens ne les considèrent pas comme une véritable menace pour le régime, mais plutôt comme un moyen de détourner son attention et ses ressources », explique Barkey. Pour Téhéran, la simple possibilité d’une coopération entre ces groupes, Israël et les États-Unis suffit à justifier des mesures préventives.

En vertu de l’accord de sécurité irano-irakien de 2023, ces groupes ont été éloignés de la frontière et soumis à des restrictions strictes, sans pour autant être entièrement désarmés ni expulsés. Selon M. Bakawan, Téhéran pourrait préférer les maintenir concentrés et sous surveillance au Kurdistan irakien plutôt que de les voir se disperser.

Les frappes visent donc à la fois à les affaiblir et à les dissuader de coopérer avec Washington ou Israël. Jusqu’à présent, cet avertissement semble avoir porté ses fruits. Malgré leur opposition déclarée à la République islamique, les principales organisations basées en Irak ont évité de franchir la frontière ou de s’engager ouvertement dans la guerre.

Par ailleurs, selon un article de Middle East Eye publié le 31 juillet, Ankara a demandé à Téhéran de modérer ses frappes, craignant qu’une pression excessive ne pousse ces groupes vers Israël et ne compromette son propre dialogue avec le PKK.

La stratégie de survie d’Erbil

Alors que l’opinion publique kurde attend d’Erbil qu’elle fasse preuve de solidarité avec les Kurdes d’Iran, les partis au pouvoir raisonnent et agissent avant tout en tant qu’acteurs étatiques. « Ils adoptent une approche plus pragmatique et se considèrent comme responsables de la défense des intérêts du Kurdistan irakien », explique Bakawan.

Maintenir cet équilibre délicat devient de plus en plus difficile. La réduction prévue de la présence militaire américaine, dans le cadre de la fin programmée de la mission de la coalition le 30 septembre, menace encore davantage cet équilibre. Le retrait des systèmes Patriot la semaine dernière affecte également Erbil, car certains des projectiles iraniens visant les infrastructures de la province avaient été interceptés par ces systèmes.

Mais ce retrait pourrait aussi priver l’Iran d’une des justifications qu’il invoque pour frapper la région. « Si cette présence disparaît, le Gouvernement régional du Kurdistan, qui entretient de bonnes relations avec l’Iran, pourra dire à Téhéran : “Vous n’avez plus aucune justification pour nous frapper” », explique M. Bakawan. Rien ne garantit toutefois que ce calcul s’avérera exact. Erbil devra donc continuer à jongler entre ses relations avec Washington, Ankara et Téhéran pour préserver son autonomie sans devenir un front permanent dans les guerres régionales.

« Le mieux que les Kurdes puissent espérer, c’est que le statu quo soit maintenu en Irak », déclare M. Barkey. Quant aux groupes kurdes iraniens, ils devraient rester armés mais satisfaits, dans l’attente d’un éventuel changement dans l’équilibre des pouvoirs à Téhéran.

Cet article a été traduit de L’Orient-Le Jour par Joëlle El Khoury, puis retraduit en français par EDGE news.

[Source : L’Orient Today]