« Slop IA » : tout comprendre à cette « bouillie numérique » qui inonde Internet
Derrière le concept on trouve une multitude de contenus – images, vidéos, textes – aux qualités variées et plus ou moins bien intentionnés.
Dans son acception la plus répandue, un slop IA renvoie à des photos et des vidéos qu’on identifie au premier coup d’œil comme conçues par IA. Certains y rangent aussi les morceaux de musique et les textes – comme les romans écrits au kilomètre –, ou encore les vidéos si réalistes qu’elles paraissent avoir été réellement filmées – mais cela ne fait pas consensus.
La qualité des images est au cœur des débats : le mot « slop » décrit en anglais une nourriture de mauvaise qualité comme la pâtée ou la bouillie. « On l’utilise aujourd’hui souvent pour décrire des contenus racoleurs conçus pour produire une réponse émotionnelle plutôt que de communiquer une information », explique au Monde Emily Thorson, universitaire américaine experte en désinformation. Beaucoup d’internautes ont la désagréable impression d’être trompés lorsqu’ils visionnent ce type d’images. Certains ont même quitté les plateformes où le slop circule le plus, rapporte le magazine Wired.
Chez d’autres, le slop suscite au contraire un réel engouement. Des dizaines de millions d’internautes se sont abonnés à des chaînes YouTube spécialisées dans la diffusion de slops, selon une étude de Kapwing, start-up éditrice d’un outil de montage vidéo en ligne. Selon les internautes, la même vidéo peut donc être perçue comme une pollution dérangeante ou un bon divertissement. Voire, occasionnellement, comme une forme d’art.
« Des artistes utilisent cette esthétique pour produire des vidéos complexes et difficiles à réaliser, racontant toute une histoire, observe Albertine Meunier, une artiste numérique, coautrice d’une installation intitulée Slop Machine. Ces artistes refusent généralement ce label [le slop], mais les internautes qui voient leur travail les classent souvent dans cette catégorie. »
Enfin, dans sa définition la plus libérale, le slop est tout simplement la totalité des images générées par IA.

Un usage entre humour, arnaques et désinformation
Impossible de dresser la liste exhaustive des usages. Mais le cœur du slop, ce sont des vidéos de divertissement pensées pour être mignonnes ou drôles. On y retrouve aussi des images de personnages attirants – ou difformes – ainsi que le sous-genre « brainrot », où pullulent photos ou vidéos portant à l’extrême le goût de l’absurde, du grotesque, et du choquant.
Des créateurs, dans l’intention de gagner de l’argent en cumulant les vues, cherchent à susciter des émotions franches, en mettant en scène des catastrophes, en racontant des histoires émouvantes, voire en revisitant le passé – certains vont jusqu’à mettre en scène la Shoah.
Loin du divertissement, le slop s’emploie de plus en plus dans la communication au sens large : dans la publicité mais aussi en politique, comme dans une vidéo montrant Donald Trump aux manettes d’un avion de chasse déversant des excréments sur des manifestants.
C’est en outre une arme redoutable pour les arnaques en ligne. Mais également pour la désinformation : faux crimes, attaques qui n’ont pas existé, bourrage d’urne imaginaire, etc.
Des contenus principalement véhiculés par les réseaux sociaux
Peu de grands médias relaient les slops IA. Wikipédia chasse ces contenus de ses pages. C’est sur les réseaux sociaux qu’on en voit actuellement le plus, et les IA seraient même l’avenir de ceux-ci, comme l’a déclaré Mark Zuckerberg en octobre 2025. Plusieurs des plateformes du patron de Meta proposent d’ailleurs un outil de génération pour créer facilement des photos et des vidéos relevant du slop.
Pour le patron de YouTube, Neal Mohan, l’IA va révolutionner la création de vidéos, comme l’ont fait jadis le synthétiseur pour la musique ou le logiciel Photoshop pour les images. Prochainement, les membres de la plateforme pourront créer des vidéos par IA mettant en scène une version synthétique d’eux-mêmes. Aux yeux d’Albertine Meunier, « les plateformes voient le slop comme un contenu idéal pour créer de l’engagement ».
Ces deux dirigeants se déclarent toutefois attentifs aux enjeux des vidéos de très mauvaise qualité. Seul le patron de YouTube a sévi franchement en supprimant en 2025 plusieurs importantes chaînes consacrées au slop, comme Cuentos Facianantes ou Imperio de Jesus, selon The Verge.
La plateforme de partage d’images Pinterest modère timidement les slops : un bouton caché dans un menu active l’option « afficher moins [de contenus] modifiés par IA ». TikTok teste actuellement une option équivalente. Encore faudrait-il que leur système de détection automatique de contenus produits par IA fonctionne correctement.
Des faux difficiles à détecter
Quand est donnée la consigne d’être le plus réaliste possible, les meilleures IA parviennent à générer des photos et des vidéos avec peu ou pas d’erreurs franches, comme les mains à trois ou six doigts qu’elles produisaient jadis. Dans leur majorité, il est devenu difficile, voire impossible, d’identifier ces images à l’œil nu.
De nombreuses plateformes avertissent leurs utilisateurs en apposant une petite étiquette sur les images synthétiques. Mais une étude publiée en octobre 2025 par le site spécialisé Indicator rapporte que, sur 560 photos et vidéos créées par IA publiées sur YouTube, TikTok et Instagram, seulement un tiers ont été correctement marquées.
En dernier recours, les internautes peuvent consulter des services de détection, qui donnent un pourcentage de probabilité qu’une image soit produite par une IA. Leur fiabilité est imparfaite, et leur usage demande de prendre le temps de sortir des flux des réseaux sociaux.
Quelles conséquences sur la perception du réel ?
Le slop est accusé de dénaturer notre perception de la réalité en inondant les fils de nos réseaux sociaux avec des photos et des vidéos complètement fabriquées, modelées selon les opinions, les fantasmes, les idées reçues ou les intentions manipulatrices de leurs créateurs. On voit, par exemple, dans une vidéo vue 36 millions de fois sur TikTok, le dirigeant russe Vladimir Poutine symbolisé par un ours géant, et le chinois Xi Jinping par un immense dragon.

Certains chercheurs craignent que le slop fasse dériver, petit à petit, de la réalité la perception de personnages, de pays, d’ethnies. Dans un débat en ligne, Nadja Spiegelman, éditrice de la rubrique Opinion du New York Times, se questionne : « Comment pouvons-nous tomber d’accord dans un monde où nous ne pouvons même plus savoir si les images sont réelles ? » D’autres chercheurs nuancent en rappelant que nous n’accordons pas la même confiance à une image issue d’un compte TikTok obscur qu’à celle d’un journal télévisé.
L’économiste norvégien Dag Oivind Madsen ajoute que le slop se caractérise par sa grande abondance, qui « crée un bruit, rendant l’information fiable difficile à identifier ». Le constat rappelle la stratégie de Steve Bannon, compagnon de route de Donald Trump, qui déclarait au média Bloomberg en 2018 : « Le vrai opposant, ce sont les médias. La manière de s’en occuper est de noyer la zone avec de la merde. » Donald Trump a, depuis, rompu avec son ancien conseiller. Mais les comptes sociaux de la Maison Blanche fabriquent et diffusent aujourd’hui du slop à grande échelle.
[Source: Le Monde]