La Chine, soutien du régime iranien et principal acheteur de son pétrole, exprime sa colère après les attaques américaines et israéliennes

Pékin, qui consommait 80 % du pétrole exporté par Téhéran, a protesté verbalement contre l’attaque, mais ne s’est pas impliquée au-delà.

Mar 3, 2026 - 13:58
La Chine, soutien du régime iranien et principal acheteur de son pétrole, exprime sa colère après les attaques américaines et israéliennes
Le président iranien, Massoud Pezeshkian, et son homologue chinois, Xi Jinping, à Pékin, le 2 septembre 2025. SITE DE LA PRESIDENCE IRANIENNE/WANA VIA REUTERS

Pékin affiche sa colère à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran et à l’impact de celles-ci jusqu’au sommet du régime iranien. Le ministre des affaires étrangères chinois, Wang Yi, a jugé, dimanche 1er mars,« inacceptable » d’attaquer l’Iran en pleines négociations, « et encore plus d’assassiner le dirigeant d’un pays souverain pour y provoquer un changement de régime », a déclaré M. Wang. La Chine a appelé ses ressortissants à évacuer l’Iran au plus vite et le ministère des affaires étrangères chinois a annoncé, lundi, la mort d’un de ses citoyens à Téhéran.

La Chine, de loin le premier importateur de pétrole de la planète avec plus de onze millions de barils achetés à l’étranger chaque jour, est très directement exposée au tarissement soudain du trafic maritime au Moyen-Orient, qui menace son approvisionnement. En provenance de pays comme l’Arabie saoudite, l’Irak et les Emirats arabes unis, la moitié du pétrole importé par la Chine vient ainsi du golfe Persique et passe par le détroit d’Ormuz, actuellement bloqué par des frappes sur les pétroliers s’y aventurant. L’Iran, qui couvre 13,4 % des importations de pétrole de la Chine par voie maritime selon le cabinet Kpler spécialisé dans les données maritimes, est également un partenaire-clé.

Outre le risque pour l’approvisionnement énergétique chinois, l’offensive américaine fait par ailleurs vaciller un régime ami de la Chine, le deuxième en à peine deux mois après l’enlèvement, le 3 janvier, du président vénézuélien, Nicolas Maduro. Le président iranien, Massoud Pezeshkian, comptait ainsi parmi les invités aux côtés du Russe, Vladimir Poutine, et du Nord-Coréen, Kim Jong-un, le 3 septembre 2025, à l’immense défilé militaire donné par Xi Jinping pour les 80 ans de la fin de la seconde guerre mondiale. L’occasion d’afficher un front antioccidental assumé.

« Faire attention »

Pour autant, lorsqu’il en va de leur défense, ces régimes ne peuvent s’en remettre à leur parrain chinois, une des limites de plus en plus évidentes de la solidarité entre ces Etats.

La Chine était un fournisseur majeur d’armes à l’Iran durant les années 1980 lors de sa guerre contre l’Irak, livrant notamment à Téhéran des missiles de croisière. Mais ce soutien s’est tari avec l’imposition d’un embargo international en 2006, même si la Chine a continué à lui fournir du perchlorate de sodium utilisé pour faire le propergol, combustible utilisé dans les missiles.

Les douze jours de frappes menées par Israël, puis par les Etats-Unis, en juin 2025, contre les programmes balistique et nucléaire iraniens ont toutefois mis Pékin face au constat d’un déséquilibre des forces, l’incitant à aider Téhéran à reconstituer son arsenal. Le Wall Street Journal a raconté comment l’armée américaine a saisi, en novembre 2025, au large du Sri Lanka, la cargaison d’un navire en provenance de Chine et à destination de l’Iran, contenant des éléments pour aider à rebâtir le stock de missiles iranien.

Plus récemment, l’agence Reuters a révélé, le 24 février, que Téhéran s’approchait d’un accord avec la Chine pour lui acheter des missiles supersoniques, d’une portée de 290 kilomètres, difficiles à intercepter par leur célérité et leur faible altitude et qui auraient compliqué la tâche des forces navales américaines déployées dans le golfe Persique. La transaction était en discussion depuis plus de deux ans mais les tractations se sont accélérées après que Téhéran a sollicité avec plus d’insistance ses deux principaux partenaires, la Russie et la Chine, au lendemain de la guerre de juin 2025. L’accord toutefois n’était pas finalisé.

La Chine donne une nouvelle fois l’impression de faire trop peu, trop tard et de rester en retrait en période de crise sécuritaire, comme déjà en juin 2025. « La région est très sensible pour la Chine. Elle doit maintenir un équilibre avec chacun de ces pays qui, entre eux, ont des relations complexes. Donc elle doit faire attention. Elle fustige l’offensive américaine, qu’elle trouve particulièrement inacceptable en pleines négociations. Mais, au-delà de ça, elle ne peut pas faire grand-chose », constate Ma Xiaolin, doyen de l’Institut d’études du pourtour méditerranéen à l’université d’études internationales du Zhejiang, après avoir longtemps été correspondant de l’agence Chine nouvelle au Moyen-Orient.

« Fardeau »

La Chine est pourtant un grand soutien du régime iranien. Elle maintient son économie à flot par des achats de pétrole malgré les sanctions occidentales. Chargés pour la plupart sur l’île iranienne de Kharg, les pétroliers font à mi-parcours des escales pour des opérations de transbordement d’un navire à l’autre, destinées à maquiller l’origine du produit, souvent à proximité de la Malaisie. Le brut parvient ensuite sur les côtes chinoises, où il est acheté par des raffineries modestes pour éviter aux majors pétrolières étatiques chinoises Sinopec et Petrochina de s’exposer aux sanctions internationales. Au total, la Chine consomme environ 80 % du pétrole exporté par l’Iran, profitant d’un important rabais du fait des sanctions qui dissuadent les autres acheteurs.

Par le biais de ses entreprises, la Chine apporte également à Téhéran son savoir-faire en matière de surveillance de la population et de contrôle d’Internet, comme le souligne une récente enquête de l’ONG Article 19. Elle n’a par ailleurs cessé d’appuyer Téhéran diplomatiquement, lui ouvrant la porte de groupes dont l’Organisation de coopération de Shanghaï (2023) et les BRICS (2024). Son armée organise régulièrement des exercices militaires conjoints avec l’Iran et la Russie. Mais, sans alliance militaire formelle, la Chine ne se sent aucune obligation d’agir lorsque ces frères de lutte contre la domination occidentale se trouvent en détresse. D’autant que les Chinois jugent aussi durement l’inefficacité de ces gouvernements à développer leur pays et à assurer un environnement économique favorable, même s’ils mettent l’isolement d’abord sur le compte des pressions américaines. L’agence Bloomberg expliquait en octobre 2025 comment le constructeur automobile chinois Chery exporte en Iran ses véhicules en pièces détachées, en acceptant pour paiement des livraisons de cargaisons de cuivre et de zinc à une autre entreprise chinoise, un troc complexe destiné à éviter les sanctions occidentales.

Malgré ces coopérations, Téhéran ne s’est pas pour autant plié aux injonctions de Pékin, depuis longtemps critique de sa volonté de se doter de l’arme nucléaire. « De toute évidence des frappes quasi vitales contre l’un des partenaires majeurs de Pékin affectent aussi par ricochet le prestige chinois », dit Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’université du Peuple. « Mais l’Iran a aussi été pour la Chine un fardeau, au sens où elle lui a tant coûté dans sa relation avec les Etats-Unis et l’Europe sans pour autant s’aligner sur ses positions. »

La crise que Donald Trump vient d’ouvrir au Moyen-Orient va lourdement peser sur l’ambiance lors de la visite annoncée du président américain en Chine, du 31 mars au 2 avril, dont on ignore désormais si elle sera maintenue. La Chine devrait calibrer son indignation, elle qui se pose ces derniers mois en parangon du respect de l’ordre international, en opposition aux Etats-Unis. Mais elle voit aussi dans la malléabilité de Donald Trump une rare occasion d’obtenir des avancées sur les dossiers qui lui tiennent le plus à cœur, ce qui justifie de poursuivre le dialogue avec lui. Le républicain, après avoir dû renoncer à sa guerre des droits douaniers, a déjà accepté la vente par l’américain Nvidia de processeurs d’intelligence artificielle dont la Chine avait grand besoin. Xi Jinping veut maintenant savoir jusqu’où Donald Trump est prêt à reculer sur la question la plus importante à ses yeux, Taïwan. A chacun ses objectifs.

[Source: Le Monde]