La stratégie de Jean-Luc Mélenchon face aux médias : « Je choisis où je vais »
A un an de l’élection présidentielle, le leader de La France insoumise, qui a développé sa communication sur les réseaux sociaux, se réjouit de ne plus être dans une « situation de dépendance » à l’égard des « médias dominants ».
Jean-Luc Mélenchon n’en est toujours pas revenu. Son lancement de campagne à la présidentielle a été d’une redoutable efficacité : entre son passage sur TF1 et son entretien sur Brut, le leader aurait touché en quelques jours « 25 millions de personnes », selon son décompte. S’il continue de se rendre dans les médias traditionnels, le leader « insoumis » réserve plus que jamais sa parole. « Je choisis où je vais », a-t-il confié le 6 mai, lors d’une de ses conférences destinées aux « médias numériques ».
Dans ce format, inauguré le 24 mars, le fondateur de La France insoumise (LFI) exclut les médias de « l’officialité », et convie essentiellement des influenceurs, plutôt acquis à la cause du parti. A sa première édition, deux d’entre eux étaient, par exemple, présents sur des listes aux élections municipales (Lola-Fleur Whittaker dans le 15e à Paris ou Samora Curier-Araque à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis).
Voilà plusieurs années que LFI développe ses propres canaux : publication maison (l’Insoumission), diffusion en direct sur YouTube de toutes les prises de parole de Jean-Luc Mélenchon, et mise en place d’émissions, comme « #AlloMelenchon », tout droit inspirée d’« Aló Presidente », l’émission de propagande de l’ex-président vénézuélien Hugo Chavez, où le leader de LFI devise avec des députés de son camp. Selon ses calculs, les treize plus gros comptes « insoumis » toucheraient 94 millions de personnes. Une force de frappe considérable pour distribuer sur les réseaux sociaux une kyrielle de vidéos découpées et montées des prises de paroles du mouvement.
Devant des journalistes, Jean-Luc Mélenchon s’est donc félicité de ne « plus être dans la même situation de dépendance » qu’il y a quinze ans à l’égard des « médias dominants », selon la terminologie marxiste. Cette stratégie d’évitement s’est accompagnée ces dernières semaines d’une surenchère verbale à l’égard de la presse, qualifiée de « caste », « d’officialité » tandis que les journalistes étaient traités de « vieux croûtons », de « vieilles barbes » (comme au meeting de Lyon, le 26 février) ou d’êtres « sinueux », « visqueux » et « menteurs », (lors de la conférence de presse avec les médias numériques, le 6 mai).
Une « difficulté à accepter un débat pluraliste »
L’hostilité du leader « insoumis » à l’égard de la presse n’est pas nouvelle. Le politiste Philippe Marlière, qui a longtemps milité avec lui au Parti socialiste, se souvient de l’homme vantant les mérites de Pour lire pas lu, un journal satirique, autoproclamé « Le journal qui mord et qui fuit », publié entre 2000 et 2005 et qui décernait dans chaque numéro une « laisse d’or » au journaliste jugé « le plus servile ». « Je me souviens d’un Mélenchon qui disait : “Voilà enfin une presse libre, qui n’hésite pas à montrer les connivences” », se remémore-t-il.
L’historien Marc Lazar, (auteur de Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle, Gallimard, 2025), perçoit dans l’attitude de Jean-Luc Mélenchon à l’égard des médias le symptôme d’un « populisme classique du “tous pourris” » allié à une stratégie « léniniste » liée à son passé. Le quadruple candidat à la présidentielle a milité dans sa jeunesse au Parti ouvrier indépendant, qui « fustigeait la presse bourgeoise » tout en utilisant des « idiots utiles », autrement dit, des journalistes jugés accommodants, poursuit l’historien.
S’il assure une fois arrivé au pouvoir vouloir « démanteler les trusts » et « séparer les médias et l’argent » (dans « #AlloMelenchon »), le leader « insoumis » dénigre aussi le service public. A Lyon, devant plusieurs milliers de militants, il s’est même fendu d’une longue diatribe contre le chef du service politique de France Info. « C’est très populiste. Cela montre sa difficulté à accepter un débat pluraliste. Il souhaite un journalisme de convenance où on ne le contredit pas et où on ne lui rappelle pas ses dérapages », tranche Philippe Marlière.
Comment se comporterait le leader de gauche, héritier autoproclamé de la Révolution française, dont la liberté d’expression est l’un des fondements, à l’égard de la presse, s’il arrivait au pouvoir ? Interrogé par l’intellectuel révolutionnaire Frédéric Lordon, l’ancien sénateur lui a répondu de façon inquiétante : « Je vais leur dire, “vous n’avez pas idée de ce qu’on va vous faire. Ça dépasse votre entendement”. » Concrètement, M. Mélenchon, en pleine phase de dédiabolisation en ce début de campagne, reste toutefois évasif. Mais ce ne sera pas « l’autogestion », a-t-il répondu à l’Association de la presse présidentielle, qui l’a reçu en mai. « La façon dont on gagne le pouvoir raconte aussi quelque chose de la manière dont on va l’exercer », analyse le politiste Rémi Lefebvre, qui blâme « un discours machiavélien assumé ».
[Source : Le Monde]