En Syrie, la fin des subventions et la libéralisation de l’économie accentuent la paupérisation de la société : « Il n’y a pas de stratégie, c’est le chaos »

La flambée des prix de l’électricité et la dégringolade de la livre syrienne face au dollar accentuent la perte de pouvoir d’achat et la colère des ménages contre le gouvernement d’Ahmed Al-Charaa, accusé de ne pas avoir de réelle politique économique.

Juil 14, 2026 - 12:00
En Syrie, la fin des subventions et la libéralisation de l’économie accentuent la paupérisation de la société : « Il n’y a pas de stratégie, c’est le chaos »
ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE

Dans l’appartement de Fatima, dans le sud de Damas, seul le réfrigérateur fonctionne. La pièce qui fait office de salon, avec quelques matelas posés au sol, étouffe sous la chaleur de l’été syrien. Cette mère au foyer de 56 ans veille à consommer le moins d’électricité possible. Depuis la hausse des tarifs, en octobre 2025, elle n’ose plus aller récupérer ses factures auprès de la compagnie publique d’électricité, sachant qu’elle ne pourra pas les payer. « Une facture d’électricité pour deux mois équivaut au salaire de mon mari − 13 500 livres syriennes [SYP - environ 135 euros]. Avant l’augmentation, on payait 300 LS (3 euros) », explique Fatima (le prénom a été changé).

L’électricité peut lui être coupée à tout moment. Et, avec l’installation prévue de nouveaux compteurs fonctionnant par prépaiement, il ne sera bientôt plus possible d’être alimenté sans avoir payé à l’avance.

Fatima ne sait pas où elle va trouver l’argent. Son budget mensuel ne dépasse pas 200 euros entre le salaire de son mari, fonctionnaire, et l’argent que leur envoie leur fils de 26 ans, serveur en Irak. Propriétaires de leur logement, ils n’ont pas à se soucier du loyer. Ils doivent néanmoins compter chaque dépense : les transports du père et des deux filles, étudiantes à l’université, une bouteille de gaz, le pain, les médicaments, etc. Au total : 11 650 SYP. Ils mangent de la viande une fois par an et n’achètent plus de vêtements. Fatima s’est déjà endettée à hauteur de 450 000 SYP (environ 4 500 euros).

Fatima, 56 ans, dans le sud de Damas, le 27 juin 2026.

« J’espérais qu’après la chute du régime [du dictateur Bachar Al-Assad, en décembre 2024], la situation s’améliorerait, mais tout est devenu plus cher, et le nouveau gouvernement a mis fin aux subventions sur l’énergie et le pain. C’est vraiment injuste. Il prend l’argent des pauvres au lieu de les aider », estime Fatima. Elle a participé à trois manifestations, à Damas, contre la hausse des prix de l’électricité. « Lors de la dernière, nous avons été attaqués par des chabbihas [des hommes armés]. Ils nous ont accusés de soutenir l’ancien régime », déplore-t-elle. Les autorités ont imputé ces attaques à des tierces parties.

« Je n’attends plus rien de positif de ce gouvernement. Il ne nous écoute pas. Ils nous demandent d’être patients pendant qu’eux ont des vies confortables. Certains sont payés plusieurs milliers de dollars quand d’autres vivent avec moins de 90 euros par mois. Les trois quarts des Syriens souffrent », dénonce la mère de famille. Le nouveau pouvoir favorise l’emploi de personnes qui ont gravité au sein de son administration dans l’enclave rebelle d’Idlib durant la guerre civile et, par le biais de « contrats extérieurs », les paie davantage que les fonctionnaires issus de l’administration d’Al-Assad, précise une source qui a requis l’anonymat.

Fatima a répondu à l’appel lancé sur les réseaux sociaux par l’avocat Hadi Bazerlan pour contester devant le tribunal administratif la décision du ministère de l’énergie d’augmenter les prix de l’électricité. « Cette décision contrevient à l’article 11 de la Déclaration constitutionnelle [du 10 mars 2025], qui stipule que l’économie nationale vise la justice sociale et l’amélioration du niveau de vie des citoyens. Le prix de l’électricité ne permet pas aux citoyens de vivre dignement, de payer leurs soins de santé, l’éducation… C’est un abus d’autorité », estime l’avocat de 49 ans, qui représente 71 plaignants.

Hadi Bazerlan, avocat, à Damas, le 1ᵉʳ juillet 2026.
Devant la banque centrale de Syrie, à Damas, le 24 juin 2026.

Hadi Bazerlan estime que le gouvernement de transition n’avait pas autorité pour prendre cette décision, pas plus que celle de transformer la compagnie d’électricité en société publique à participation. « L’exécutif doit présenter son programme économique au Parlement, auquel il revient de discuter des lois », plaide-t-il. La nouvelle Assemblée n’a tenu sa séance inaugurale que le dimanche 12 juillet.

La compagnie d’électricité syrienne a décliné tout commentaire. La nouvelle administration a justifié cette hausse des prix par la nécessité de reconstruire le réseau électrique dévasté par des décennies de mauvaise gestion et quatorze ans de guerre civile. « On dispose désormais de dix-huit à vingt heures d’électricité par jour contre douze auparavant, mais cela ne vaut pas le prix que l’on paie. Ils augmentent les tarifs pour satisfaire les investisseurs et leur permettre de faire des profits », dénonce Ahmed Al-Chanane, un autre plaignant.

« Tout le monde cherche à partir »

La Syrie a conclu un accord énergétique de 7 milliards de dollars (6,1 milliards d’euros) avec un consortium dirigé par le qatari UCC Concession Investments, qui comprend les entreprises turques Kalyon GES Enerji Yatirimlari et Cengiz Enerji, ainsi que l’américaine Power International USA, pour réhabiliter son secteur électrique.

Ahmed Al-Chanane reçoit tous les deux mois une facture d’électricité de 22 000 SYP (220 euros) pour une consommation de 800 kilowatts, contre 1 800 SYP auparavant. « Je ne pourrais pas payer la facture sans l’aide de mon fils, qui travaille à Dubaï, et de ma sœur, qui vit à l’étranger. Mon salaire mensuel n’est que de 260 euros », dit ce technicien biomédical de 66 ans. Il n’a heureusement pas à payer de loyer, dont les prix ont triplé à Damas.

Il vit avec sa femme et son autre fils dans l’appartement familial du quartier de Mazzeh. Mais l’inflation est telle que la nourriture constitue désormais leur principale dépense. « Je ne suis pas très optimiste. La politique économique du gouvernement est catastrophique. La situation ne fait qu’empirer. Tout le monde se plaint et cherche à partir », ajoute-t-il.

Sur la place d’Al-Marjeh, dans le centre-ville de Damas, le 24 juin 2026.

Signe du marasme économique, la livre syrienne, qui s’était renforcée face au dollar lors de la prise de pouvoir du président de transition, Ahmed Al-Charaa, s’est de nouveau effondrée, accentuant la perte de pouvoir d’achat des ménages syriens.

« Le gouvernement a libéralisé l’économie sans préparer le pays, par la politique du choc, et sans élaborer de politique économique. Les promesses d’investissements en provenance des pays du Golfe et de l’Occident ne se concrétisent pas. Le secteur productif est quasi inexistant, déplore Abdul Razzaq Habza, secrétaire de l’Association de protection des consommateurs. Il y a encore trop d’importations à bas prix, qui font concurrence à l’industrie et à l’agriculture syriennes, dont les coûts de production sont élevés. Les commerçants augmentent les prix pour ne pas perdre d’argent, et les affichent en dollars car la livre syrienne n’est pas stable. »

La libéralisation de l’économie, leitmotiv des autorités, rend plus d’un expert sceptique. « Je ne suis pas contre, mais, au vu des circonstances dans lesquelles nous sommes – la pauvreté, le manque d’opportunités d’emploi, la faiblesse du secteur privé… –, prendre cette décision maintenant était une erreur, estime Racha Sirub, économiste à l’université de Damas. Nous n’avons pas d’institutions fortes pour contrôler le secteur privé ou pour protéger les consommateurs, donc la pauvreté augmente. Il n’y a pas de stratégie, c’est le chaos », déplore-t-il. L’experte de 46 ans pointe l’absence de plan économique national et le manque de transparence dans les décisions des nouvelles autorités, ce qui accentue la crise de confiance avec les citoyens syriens.

Racha Sirub, économiste, à Damas, le 29 juin 2026.

« Tout est fait pour les bénéfices personnels, non pour le bien public. Il faudrait investir dans la reconstruction de l’habitat, mais le pouvoir confie des monopoles à des personnes qui lui sont alliées, issues de Hayat Tahrir Al-Cham [l’ancien mouvement islamiste du président Al-Charaa] et à ses partenaires du Golfe, dans des secteurs liés aux infrastructures, pour en tirer des bénéfices sur le long terme », conclut Racha Sirub, qui redoute l’apparition d’un nouveau « capitalisme de connivence », comme au temps des Al-Assad.

[Source : Le Monde]