Le mégaprojet gazier de TotalEnergies au Mozambique se fera sans le Royaume-Uni… et sans les Pays-Bas

Londres a annulé son financement de 1,15 milliard de dollars promis au groupe français, jugeant l’investissement trop risqué en raison de la menace djihadiste sur le site. Tandis que les Pays-Bas réfléchissaient aussi à sortir du projet, TotalEnergies a devancé leur décision, en décidant de se passer de leur garantie de financement couvrant un prêt bancaire.

Déc 2, 2025 - 11:20
Le mégaprojet gazier de TotalEnergies au Mozambique se fera sans le Royaume-Uni… et sans les Pays-Bas
Des policiers surveillent le site GNL de TotalEnergies à Afungi, dans la région de Cabo Delgado (Mozambique), le 29 septembre 2022. CAMILLE LAFFONT / AFP

Folle journée que ce lundi 1er décembre pour TotalEnergies et son projet controversé de production de gaz naturel liquéfié au Mozambique, qui a perdu coup sur coup deux financeurs publics. Le matin, le gouvernement britannique a annoncé se retirer du financement de 1,15 milliard de dollars (environ 1 milliard d’euros) accordé à Mozambique LNG par le biais de l’agence de crédit à l’exportation UK Export Finance (UKEF), confirmant une information du Financial Times.

En cause, selon la déclaration écrite du secrétaire d’Etat au commerce et à l’industrie, Peter Kyle : « les risques liés au projet », « accrus depuis 2020 », et un investissement qui, estime l’exécutif britannique, ne servira ni « les intérêts des contribuables » ni « les intérêts [de notre] pays ». En mars 2021, une attaque meurtrière de la milice Al-Chabab, affiliée à l’organisation Etat islamique, causait plus de 1 400 morts ou disparus, selon l’estimation du journaliste d’investigation Alex Perry, dont un citoyen britannique. De quoi pousser TotalEnergies à suspendre le projet, dès le mois suivant, pour cas de « force majeure ».

Lundi en toute fin d’après-midi, deuxième secousse, cette fois en provenance des Pays-Bas. Dans une lettre adressée au parlement néerlandais, dont Le Monde a eu connaissance, le gouvernement néerlandais, autre créancier public de Mozambique LNG, a également révélé la fin de sa participation au financement, pour la partie couvrant un important prêt bancaire. Selon la lettre, cette sortie s’effectue… à l’initiative de TotalEnergies. Et ce, alors que la multinationale pétrogazière entend pourtant redémarrer le chantier prochainement, ayant fait part aux autorités mozambicaines, le 25 octobre, de son intention de lever l’état de force majeure.

Un rapport indépendant

Le groupe français a-t-il voulu devancer un éventuel retrait des Pays-Bas, qui étaient eux aussi en plein réexamen de leur participation au mégaprojet gazier ? Toujours est-il qu’il a informé les autorités néerlandaises de son intention de se passer de la police d’assurance couvrant le financement (pour 640 millions de dollars) qu’elles avaient apportée à l’une des banques prêteuses, Standard Chartered – l’autre garantie apportée, une garantie à l’export, étant maintenue pour des raisons juridiques. Contacté par Le Monde, TotalEnergies renvoie simplement aux déclarations de son PDG Patrick Pouyanné fin avril, selon lesquelles les actionnaires ont « désormais décidé de poursuivre le projet » et « [pourraient] le financer avec [leurs] fonds propres ». L’entreprise française est à la fois le pilote et l’actionnaire principal à hauteur de 26,5 %, aux côtés d’investisseurs mozambicains et asiatiques.

Sans commenter le fond de la décision prise par le groupe de M. Pouyanné, le gouvernement néerlandais a choisi de publier, en marge de sa lettre au Parlement, le contenu d’un rapport indépendant qu’il avait commandé sur les violations des droits humains possiblement commises envers les civils par les soldats mozambicains dans la province du Cabo Delgado.

Très négatif, ce document de 42 pages daté du 7 novembre, également consulté par Le Monde, confirme l’existence de violations structurelles des droits humains par les forces de sécurité mozambicaines dans la région, et estime crédibles les révélations du site Politico sur les actes de violence et de barbarie commis à l’été 2021 par les soldats chargés de surveiller le site gazier, pour partie financés par TotalEnergies. Autre point fort : le rapport pointe une situation sécuritaire toujours instable dans le Cabo Delgado, où est implanté Mozambique LNG, et une prise en compte insuffisante de risques de court et long terme jugés « considérables ».

Quoi qu’il en soit, la sortie du Royaume-Uni et des Pays-Bas rebat les cartes financières du projet. De là à fragiliser ou à compromettre sa poursuite ? Certes, sur le plan strictement financier, les contributions britannique et néerlandaise ne représentaient qu’une petite partie de l’enveloppe globale de Mozambique LNG, qui se chiffre à quelque 20 milliards de dollars et implique une trentaine d’institutions financières publiques ou privées. Et la multinationale française des hydrocarbures peut notamment compter sur le soutien de l’administration Trump, l’Agence américaine de crédit à l’exportation ayant déjà approuvé un prêt de 4,7 milliards de dollars. Mais il n’empêche : les annonces du 1er décembre obligent désormais TotalEnergies à trouver de nouveaux financements.

Des atrocités

Elles ont aussi pour effet de conforter les ONG de défense des droits humains et de l’environnement, fermement opposées à ce projet qu’elles qualifient notamment de « bombe carbone » – le gaz étant une énergie fossile, responsable du dérèglement climatique. Diverses plaintes ou enquêtes sont en cours, qui alertent sur les dangers encourus par la population locale.

La dernière plainte en date a été déposée le 17 novembre pour « complicité de crimes de guerre » contre TotalEnergies et contre X, auprès du Parquet national antiterroriste français, par l’European Center for Constitutional and Human rights (ECCHR). Elle vise les exactions révélées par Politico, des faits de séquestration et de torture documentés ensuite par la cellule d’enquête vidéo du Monde. Préoccupé par ces atrocités, Londres avait d’ailleurs commandé une enquête sur la question du respect des droits de l’homme dans le cadre du projet gazier, le plus gros investissement privé sur le sol africain.

« TotalEnergies estime avoir toujours pris les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de ce projet et protéger les droits humains, mais manifestement, le gouvernement britannique n’en a pas été convaincu », a réagi auprès du Monde,le 1er décembre, Henri Thulliez, l’un des avocats des plaignants dans l’information judiciaire ouverte en France sur le massacre de mars 2021.

Mozambique LNG reste à ce jour un projet clé dans la stratégie de TotalEnergies, qui symbolise sa volonté de mettre de plus en plus l’accent sur le gaz, outre ses activités historiques dans le pétrole et celles plus récentes d’électricien. En juin 2019, lorsque la multinationale française avait entériné sa décision d’investir dans le projet, le danger djihadiste était déjà une réalité dans cette région d’Afrique australe où des raids s’étaient répétés depuis l’automne 2017.

[Source: Le Monde]