En Centrafrique, Etat failli et menacé par les groupes armés, un scrutin présidentiel sous haute surveillance

Déc 28, 2025 - 10:00
En Centrafrique, Etat failli et menacé par les groupes armés, un scrutin présidentiel sous haute surveillance
Faustin-Archange Touadéra, président de la République centrafricaine et candidat du Mouvement Cœurs unis, danse lors de son dernier meeting avant l’élection présidentielle, à Bangui, le 28 décembre 2025. ANNELA NIAMOLO / AFP

Faustin-Archange Touadéra court sur la piste du grand stade de Bangui. Faustin-Archange Touadéra danse sur la scène installée au centre de la pelouse défraîchie. Le message est clair : à 68 ans, le président centrafricain sortant, qui brigue un troisième mandat, est sain et fort. « Premier tour KO ! », hurlent les haut-parleurs grésillants. « Premier tour KO », répète le candidat, pour promettre l’écrasement de ses concurrents dès le dimanche 28 décembre, premier tour du scrutin.

La foule venue assister au dernier meeting présidentiel au Stade de 20 000 places, vendredi 26 décembre, exulte. On en oublierait presque que la quasi-totalité des spectateurs ont monnayé leur présence : de 1 000 à 2 000 francs CFA (de 1,50 à 3 euros), un t-shirt, une casquette, et une collation – petit déjeuner sommaire pour les uns, sachet de « whiskey russe » pour les autres, un alcool fort produit par les mercenaires du groupe Wagner, dans une distillerie des environs de Bangui.

Derrière ces cris de joie, il y a aussi une forme de soulagement. Le scrutin du 28 décembre s’annonce sous de bons auspices, résumés par un autre slogan martelé par le président, celui-là en sango : « Mbi ga na ala siriri » [« Je vous ai amené la paix »].

La paix, la sécurité, le retour au calme, voilà les principaux – peut-être les seuls – arguments de campagne de M. Touadéra et de son Mouvement Cœurs unis. Le président n’a pas même besoin d’insister beaucoup, un simple coup d’œil en arrière suffit.

Défi logistique

Il y a cinq ans, le 27 décembre 2020, le précédent scrutin présidentiel avait plongé la République centrafricaine (RCA) dans le chaos. A l’époque, une coalition de mouvements rebelles s’était formée, en rupture des accords de paix signés l’année précédente, avec l’objectif de fondre sur Bangui. Des combats s’étaient déroulés à ses abords jusque dans le courant du mois de janvier.

La capitale n’était finalement pas tombée, mais l’élection n’avait pu se tenir que sur 30 % du territoire. Faustin-Archange Touadéra faisait alors figure de miraculé, à la tête d’une « République de Bangui » atrophiée et portée à bout de bras par les mercenaires russes du groupe Wagner, arrivés en 2018, et la force des Nations unies, la Minusca.

Cinq ans plus tard, ce ne sont plus les villes tenues par les rebelles dont on égrène le nom, mais celui des localités où le matériel électoral arrive à bon port. Le défi n’est pas seulement sécuritaire mais logistique, dans ce pays à peu près grand comme la France (623 000 kilomètres carrés), qu’il faut plusieurs semaines pour traverser par la route. L’essentiel du travail a été accompli par la Minusca, seule à disposer d’une flotte d’avions et d’hélicoptères conséquente.

Un Casque bleu zambien de la Minusca assure la sécurité tandis que des personnes font la queue pour retirer leurs cartes d’électeur à Birao, le 12 décembre 2025.

Moins médiatisé – mais peut-être aussi important que la présidentielle – un scrutin municipal doit également avoir lieu dimanche. Une première depuis 1988, et comme la promesse de mieux répondre aux attentes des habitants des régions éloignées et à celles des ethnies minoritaires.

C’est cette crainte de la marginalisation – ou de l’inégalité devant l’accès aux ressources – qui a constitué le ferment des violences qui déchirent la RCA depuis le début des années 2000, même si la plupart des groupes armés ont peu à peu basculé dans une simple logique de banditisme et de survie.

« Ces élections sont l’occasion de montrer au monde que la problématique sécuritaire a été réglée, veut même croire Pascal Bida Koyagbele, ministre des grands travaux, et proche du président Touadéra. Il n’y aura aucun incident, dans aucune région. » Sans être aussi catégoriques, les représentants de la communauté internationale se disent eux aussi confiants.

Stabilisation relative

En réalité, plusieurs zones suscitent encore des craintes : le Haut-Mbomou, dans l’extrême sud-est du pays, où des milices de l’ethnie Zandé ont pris les armes contre l’armée et les groupes peuls ; la Vakaga, dans le nord, sujette aux infiltrations des milices soudanaises des Forces de soutien rapide (FSR) ; ou le Nord-Ouest, où des résidus de la rébellion peule des 3R (Retour, réclamation et réhabilitation) restent actifs.

La nervosité des hommes en armes qui accompagnent le président, au stade comme ailleurs, est un indicateur du caractère tout relatif de la stabilisation. La composition de cette garde prétorienne, mercenaires russes et soldats des forces spéciales rwandaises, rappelle, elle, la déliquescence d’un Etat centrafricain incapable d’assurer la sécurité de ses représentants.

Il n’empêche. Voilà désormais l’ancien professeur de mathématiques Touadéra, décrit à son arrivée au pouvoir en 2016 comme falot et effacé, solidement campé dans son rôle d’homme fort. Sa voix douce, autrefois synonyme de timidité, a aujourd’hui les accents de l’assurance.

Le pouvoir s’est même payé le luxe de laisser concourir à la présidentielle des opposants historiques, sans toutefois dissiper le doute sur le caractère démocratique de l’exercice. Anicet-Georges Dologuélé, le plus important d’entre eux, arrivé deuxième aux deux derniers scrutins, a affronté de lourds obstacles administratifs durant sa campagne. Il s’est vu privé d’accès à des avions ou à des terrains pour ses meetings, parfois directement par des Russes.

Des partisans du président de la République centrafricaine et candidat du Mouvement Cœurs unis, Faustin-Archange Touadéra, participent à son dernier meeting, à Bangui, le 26 décembre 2025.

« Je n’accepterai pas que Touadéra se proclame vainqueur au premier tour, alors que son vrai soutien se situe aux alentours de 20 % », prévient M. Dologuélé, qui dénonce « un système conçu pour la triche », et se dit prêt à mobiliser ses partisans dans la rue. L’opposant, qui a renoncé à sa nationalité française pour concourir, envoie aussi des signaux aux Russes, assurant « ne pas chercher leur départ à tout prix ».

Système autoritaire

Le système politique n’a cessé de se verrouiller depuis 2020, devenant de plus en plus autoritaire. La modification de la Constitution, en 2023, a marqué un tournant : M. Touadéra a fait supprimer la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels, s’offrant le droit de rester au pouvoir indéfiniment. Ce « coup d’Etat institutionnel », comme le qualifiel’autre figure de l’opposition Martin Ziguélé, a conduit une partie de l’opposition à boycotter le scrutin de 2025.

Le contrôle que M. Touadéra exerce sur son pays dépend, malgré tout, encore beaucoup de l’étranger. C’est grâce à l’engagement au combat du groupe Wagner (quelque 1 500 hommes aujourd’hui, appelés à terme à rejoindre la structure Africa Corps, dirigée par le ministère de la défense russe) et des Rwandais (présents à la fois en vertu d’accords bilatéraux et au sein de la Minusca, dont ils constituent le contingent le plus important) que le pouvoir central a pris l’ascendant sur les groupes armés, dont certains ont par ailleurs été lâchés par leur parrain tchadien.

Cette reconquête s’est effectuée au prix d’exactions bien documentées, s’agissant de la milice dirigée jusqu’à sa mort en 2023 par Evgueni Prigojine, et d’une mise en coupe réglée du pays, notamment dans le secteur minier (or et diamant). Malgré cela, Bangui a réussi à ne pas se laisser enfermer dans un tête-à-tête exclusif avec Moscou ou Kigali. Le pouvoir centrafricain, en manque chronique de liquidités, a su multiplier les partenariats. Même avec la France, longtemps cible d’attaques, la relation a été restaurée. « Les Centrafricains sont plus que polygames », résume une source diplomatique – M. Touadéra lui-même a deux épouses.

« Il y a une forme d’habileté chez Touadéra, et de machiavélisme, note Charles Bouëssel, consultant pour l’International Crisis Group. La politique sécuritaire mise en place est efficace sur le court terme, mais aussi dangereuse, avec l’usage de milice proxy et l’instrumentalisation de tensions communautaires qui maintiennent ouvertes les fractures du pays, en particulier entre éleveurs et agriculteurs. »

Dans certaines régions, le contrôle de l’Etat ne dépasse pas les grandes villes, et celui-ci se révèle par ailleurs incapable d’y déployer autre chose que ses forces armées. La Minusca essaie de contribuer à cet effort en soutenant l’installation d’une poignée d’institutions publiques. Mais la tâche est immense et la mission de l’Organisation des Nations unies soumise à une forte pression pour réduire ses coûts.

Stabilité précaire

Difficile, dès lors, de mesurer si la période actuelle constituera une simple pause dans le cycle des violences ou une bascule durable. La reddition de plusieurs chefs rebelles a été achetée, comme le prévoyaient les différents accords de paix, par la distribution de postes ministériels – et de la rente associée. Mais le gâteau centrafricain n’est guère copieux et, sur le terrain, les hommes en armes n’en voient pas même les miettes. « Dans les régions, rejoindre un groupe armé est parfois le seul emploi accessible », note la chercheuse Alexandra Lamarche, de l’université de Montréal.

Bello Issein (à droite), également connu sous le nom de Général Boungous, coordinateur des opérations de désarmement pour Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), s’adresse à des membres de l’UPC sur le site de « DDR » (désarmement, démobilisation et réintégration) de Maloum, le 24 juillet 2025.

De nombreux observateurs pointent la fragilité des processus dits de « DDR » (désarmement, démobilisation, réintégration), censés offrir une perspective aux miliciens déposant les armes, dans l’armée nationale ou avec une formation professionnelle. « J’étais la semaine dernière dans la ville de Zémio, avec un imam et un pasteur, raconte le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui. Là-bas, 4 000 membres d’une milice zandé espéraient être intégrés à l’armée. Mais l’Etat n’a pas les moyens de payer autant de soldes. Les jeunes sont repartis en brousse avec leurs armes. A cause de l’insécurité, les marchandises ne circulent pas et les enfants ne peuvent pas aller dans les écoles, où il n’y a de toute façon pas de maîtres. »

Le cardinal, figure respectée et influente de la vie publique centrafricaine, se réjouit que « la vie [ait] repris dans la majorité du pays » et que « la paix s’installe peu à peu ». Mais, prévient-il, dans les régions – qu’il ne cesse de sillonner – « beaucoup dépend encore de la peur qu’inspirent les Russes ».

Beaucoup dépendra, aussi, de la capacité des autorités et de la communauté internationale à profiter de l’accalmie sécuritaire pour résoudre les crises humanitaires et avancer sur la voie du développement, dans un pays qui se classe au 191ᵉ rang mondial (sur 193) s’agissant de l’indice de développement humain. Vendredi, au Stade de 20 000 places, M. Touadéra s’est montré lapidaire : « Beaucoup de problèmes sont encore non résolus, a-t-il déclaré en conclusion de son bref discours. Vous savez lesquels. »

[Source: Le Monde]