La Centrafrique, dernier Etat africain à s’accrocher à « ses » Wagner

Les mercenaires russes doivent passer sous la coupe d’une nouvelle structure, Africa Corps, placée sous l’autorité du ministère de la défense russe. Une transition qui soulève de nombreuses questions, tant financières que sécuritaires, dans cet Etat d’Afrique centrale.

Jan 2, 2026 - 09:48
La Centrafrique, dernier Etat africain à s’accrocher à « ses » Wagner
Inauguration de la statue à l’effigie d’Evgueni Prigojine (à gauche), chef du groupe de mercenaires Wagner, et de son bras droit, Dmitru Outkine (à droite), érigée devant la Maison Russe à Bangui, le 3 décembre 2024. ANNELA NIAMOLO / AFP

La fresque est apparue autour de la mi-décembre sur la route poussiéreuse qui mène à l’aéroport de Bangui. On y voit, sur fond de drapeaux centrafricain et russe entremêlés, les présidents Faustin-Archange Touadéra et Vladimir Poutine se serrant amicalement la main, entourés pour le premier de son état-major, pour le second d’hommes en armes non identifiés.

Comme tout ce qui touche à la présence russe en Centrafrique, l’œuvre – son auteur, ses commanditaires, leur intention… – est mystérieuse.

Il n’empêche, impossible de ne pas songer à cette autre curiosité de la capitale centrafricaine, érigée fin 2024 sur les rives de l’Oubangui, devant la « Maison russe » – un centre culturel créé par le groupe Wagner – : l’imposante statue métallique représentant les deux fondateurs de l’organisation, Evgueni Prigojine, talkie-walkie en main, et son second, le néonazi Dmitri Outkine, doigt sur la détente d’une kalachnikov.

Les deux hommes, représentés ici plus grands que nature, sont morts en août 2023, dans le crash de leur avion, deux mois après l’échec de la mutinerie qu’ils avaient lancée, en Russie.

Un putschiste manqué et sa cible, honorés – presque – à égalité dans une capitale africaine, la chose a de quoi étonner. L’apparition de la fresque est-elle le signal que la présence russe en Centrafrique est désormais l’affaire du Kremlin ? Est-elle une initiative de Wagner, un gage de loyauté envoyé à Moscou ? Avant la chute de son chef, le groupe avait acquis un pouvoir faramineux, devenu inacceptable pour le Kremlin, à la faveur des guerres en Syrie et en Ukraine.

Remplacement des troupes

L’avenir du partenariat russo-centrafricain a constitué le grand non-dit de la campagne pour l’élection présidentielle du 28 décembre. Présent dans toutes les têtes, le sujet n’a pas été abordé publiquement, alors même que la présence du groupe Wagner, depuis 2018, a été le principal instrument de la stabilisation de la Centrafrique. Ce sont ses forces qui ont empêché la chute de Bangui, fin 2020. Ce sont elles, aidées de contingents rwandais et burundais, qui ont ensuite repris à différents mouvements rebelles l’essentiel du territoire national.

Les données du problème sont connues : après la mutinerie ratée de l’été 2023, Moscou a décidé la dissolution du groupe Wagner. Ses activités, qui allaient du mercenariat à l’extraction de minerai, en passant par les opérations d’influence, ont été dépecées et redistribuées à des acteurs loyaux au Kremlin. Une poignée de combattants ont été exilés en Biélorussie, recyclés en instructeurs militaires ; les autres ont été intégrés à l’armée russe.

Reste l’Afrique, terrain de prédilection du groupe Wagner. Au Mali, en Libye, au Burkina Faso, les filiales de la firme sont passées sous la coupe d’une nouvelle structure, Africa Corps, placée sous l’autorité du ministère de la défense russe.

Cette transition, menée de manière plus ou moins officielle, s’est surtout traduite par le remplacement de certains cadres et l’intégration des combattants – ou des instructeurs, selon les cas – dans une chaîne de commandement claire remontant à Moscou. Le remplacement des troupes se fait au fil du temps, à la faveur des rotations.

La République centrafricaine, elle, s’accroche à « ses » Wagner, dont le nombre est estimé par une source militaire française à environ 1 500. Tout au long de l’année, le feuilleton a agité les deux capitales, au rythme des voyages à Moscou des officiels centrafricains ou de ceux du vice-ministre de la défense russe Iounous-bek Evkourov à Bangui. A plusieurs reprises, la signature d’un contrat formalisant l’arrivée d’Africa Corps en Centrafrique a été présentée, de manière officieuse, comme imminente.

Durant l’été, le média Africa Intelligence évoquait un ultimatum fixé à la fin août. Mais la partie centrafricaine a freiné des quatre fers, Faustin-Archange Touadéra allant jusqu’à ignorer une invitation à Moscou, au printemps.

Désormais, les observateurs estiment que la transition pourrait avoir lieu une fois la phase électorale passée (les résultats officiels de la présidentielle sont attendus le 20 janvier). Moscou aurait en effet compris le danger d’une déstabilisation du pouvoir centrafricain à l’orée d’un scrutin à risques.

« Il n’y a jamais rien de transparent quand il s’agit de défense », justifie Pascal Bida Koyagbele, ministre des grands travaux, et l’un des artisans du dialogue avec Moscou, ajoutant : « C’est un problème interne russe, c’est leur restructuration. » Un diplomate occidental confie que l’ambassadeur russe à Bangui, Alexandre Bikantov, reconnaîtrait lui-même ne pas s’y retrouver dans le dossier.

Un financement en question

Le point le plus problématique pour la partie centrafricaine concerne le financement. Le système Wagner a pour avantage, aux yeux des Centrafricains, d’être « gratuit » : la compagnie se paie sur la bête. La seule extraction d’or rapporterait au groupe Wagner quelque 60 millions de dollars (50,9 millions d’euros) par an, selon une source occidentale.

A cela il faut ajouter le diamant, le bois, et d’autres activités connexes. Un « maquis » russe [sorte de bar en extérieur], où se vend une bière produite dans une brasserie tenue par le groupe Wagner, a récemment ouvert à Bangui. Cette rente profite à nombre d’acteurs au sommet de l’Etat centrafricain, qui n’ont aucun intérêt à une redistribution des cartes.

Moscou voudrait, en effet, une remise à plat complète de ce système, exigeant un paiement en devises pour l’action d’Africa Corps. « Les militaires n’ont aucune envie d’exploiter ouvertement des mines, explique le journaliste russe Ilia Barabanov, coauteur de La mort est notre business : La véritable histoire du groupe Wagner et de son fondateur Evgueni Prigojine. Ils savent que ça les laisserait à la merci du FSB et les exposerait à des poursuites en Russie. »

Les sommes évoquées varient fortement, de 4 à 15 millions de dollars (3,4 à 12,7 millions d’euros) par mois, mais elles représentent toutes un fardeau insoutenable pour un Etat centrafricain exsangue. C’est sans doute à cette aune qu’il faut comprendre l’activisme diplomatique dont font preuve les autorités centrafricaines. Bangui s’est ainsi réconciliée avec les Occidentaux, Français en tête, et multiplie les contacts avec les Emirats arabes unis.

Une hypothèse, jugée crédible par plusieurs observateurs, serait qu’Abou Dhabi prenne en charge une partie de la facture d’Africa Corps, en échange de l’utilisation du territoire centrafricain comme base arrière pour ses actions au Soudan, où les Emirats soutiennent les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) dans leur guerre contre Khartoum.

« L’impunité est totale »

La remise en cause du statu quo représente aussi, aux yeux des Centrafricains, une menace sécuritaire. Les mercenaires russes du groupe Wagner assurent la sécurité personnelle du président – ils sont « son assurance-vie », disent ses opposants, ainsi que des observateurs extérieurs.

Ils ont aussi acquis une connaissance intime de l’écosystème centrafricain, et ont mis au service du pouvoir leurs outils de désinformation et d’intimidation. Leur chef, Dmitri Sytyi, arrivé officiellement dans le pays comme traducteur, est devenu un conseiller personnel du président.

La même incertitude concerne l’action sur le terrain de la branche armée de la compagnie. « Les Wagner vont au carton quand il le faut », résume une source militaire française, alors qu’Africa Corps n’a encore guère fait ses preuves. Le Mali constitue à cet égard un contre-exemple parlant : le contingent Africa Corps, fort de quelque 2 500 hommes, ne peut guère s’y targuer de succès face aux djihadistes, installés jusqu’aux abords de la capitale, Bamako.

En Centrafrique, dans certaines localités éloignées, les Russes ne sont qu’une dizaine, en plus d’éléments décrits comme les « Wagner noirs », en majorité maliens, mais leur présence contribue à la stabilisation – le plus souvent par la peur qu’ils inspirent, tant aux membres des groupes armés qu’à la population.

Même au sein de la Minusca, la mission des Nations unies forte de quelque 15 000 militaires et policiers, ce travail est loué, de manière officieuse. Seuls les Rwandais, présents au sein de la Minusca mais aussi en vertu d’accords bilatéraux entre Bangui et Kigali, sont considérés comme aussi efficaces.

« Les Russes se sont acclimatés, plaide, plein d’admiration, le ministre Pascal Bida Koyagbele. Ils mangent du singe et du serpent s’il le faut, connaissent la brousse et la forêt. Ils prennent des femmes centrafricaines, s’installent… »

Le ministre ne s’appesantit en revanche pas sur les exactions, bien documentées, y compris par des experts de l’ONU, attribuées aux mercenaires du groupe Wagner – exécutions extrajudiciaires et viols en particulier. Dans la population comme au sein de l’élite, les sentiments vis-à-vis des Russes oscillent entre un fort rejet et la reconnaissance de leurs succès contre les rebelles.

« L’impunité est totale », témoigne le représentant d’une ONG centrafricaine, évoquant des cas de viols, y compris sur des soldats des forces armées centrafricaines. La mort de trois journalistes russes, tués en 2018 alors qu’ils enquêtaient sur la société d’Evgueni Prigojine, n’a jamais fait l’objet d’une enquête sérieuse.

[Source: Le Monde]