Le nouveau pouvoir malgache cherche à rassurer Paris après son rapprochement avec Moscou

Le président, Michaël Randrianirina, tente de diversifier ses partenaires. Un empressement qui soulève des questionnements sur ses priorités.

Jan 24, 2026 - 08:15
Le nouveau pouvoir malgache cherche à rassurer Paris après son rapprochement avec Moscou
Le colonel Michaël Randrianirina, président de la refondation de Madagascar, lors de sa cérémonie d’investiture, à Antananarivo, le 17 octobre 2025. MAMYRAEL / AFP

Certes, ce n’est pas une déclaration d’amour. Mais après le trou d’air provoqué par l’intervention de la France, le 12 octobre 2025, pour exfiltrer le président malgache Andry Rajoelina, contesté par la génération Z, le communiqué commun publié, mardi 20 janvier, par le ministre des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, et son homologue, Christine Razanamahasoa, à l’issue de leur entrevue parisienne, exprime une ostensible volonté d’apaisement.

Les chefs de la diplomatie ont réaffirmé « leur attachement à [une] relation bilatérale amicale et intense » et se sont félicités « du caractère unique du lien entre les deux pays, marqués par la présence de plusieurs dizaines de milliers de ressortissants de Madagascar en France », et réciproquement. Ils ont annoncé la préparation d’un « cadre de partenariat renouvelé aligné sur les priorités de la refondation » de Madagascar.

La rencontre intervient dix jours après l’arrivée d’instructeurs russes à Antananarivo pour consolider la formation de l’armée malgache et renforcer la sécurité de Michaël Randrianirina, le colonel à la tête du pays depuis le départ d’Andry Rajoelina. Une évolution qui n’est pas sans inquiéter Paris, compte tenu du travail de sape auquel se prête la Russie pour fragiliser la France. En particulier en soutenant les revendications de Madagascar pour la restitution des îles Eparses, ce chapelet de terres situé au milieu du canal du Mozambique, conservé par la France après l’indépendance du pays en 1960.

« Les relations entre la France et Madagascar ne sont pas abîmées, même si nous souhaitons qu’elles évoluent. Elles reposent sur notre histoire commune », assure au Monde Christine Razanamahasoa, en défendant « la diplomatie pragmatique, ouverte à tous les partenaires sans distinction » prônée par le chef de la junte, au nom de l’urgence à satisfaire les besoins immenses de la Grande Ile.

Les ponts ne sont donc pas coupés, mais la France est ramenée à un rang de partenaire parmi d’autres. Le soutien apporté par Paris au régime prédateur d’Andry Rajoelina a nourri un ressentiment persistant. Dans les manifestations de la « gen Z », déclenchées fin septembre 2025, le téléphérique d’Antananarivo, construit au prix d’un endettement de 150 millions d’euros garanti par la France, a été brandi en exemple de cette collusion contraire aux intérêts de la population, privée d’eau et d’électricité.

A ce jour, aucune explication officielle n’a été donnée par l’Elysée aux raisons qui ont conduit, mi-octobre, à organiser la fuite d’Andry Rajoelina dans un avion militaire français. Après un long silence, Emmanuel Macron a sobrement assuré, le 28 novembre, lors d’un échange téléphonique avec Michael Randrianirina, de la volonté de la France « d’accompagner et soutenir le processus de transition en cours, conformément aux aspirations exprimées par le peuple malgache ».

Coopération avec la Russie

Dans un contexte d’extrêmes tensions internationales – dont l’accès aux minerais critiques n’est pas le moindre des enjeux –, Madagascar devient soudainement un pays paré de beaucoup d’attraits, et plusieurs pays, Russie et Etats-Unis en tête, n’ont pas perdu de temps pour se rapprocher du nouveau pouvoir. L’émirat d’Abou Dhabi a invité le président de la refondation à participer à sa Semaine du développement durable, mi-janvier, où il a été notamment question d’investissements dans les énergies renouvelables.

Toutefois, c’est la Russie qui a été la première à pousser son avantage. Les 20 et 21 décembre, la visite d’une importante délégation conduite par le général russe Andreï Averianov, chef adjoint du renseignement militaire russe, qui supervise aussi le groupe paramilitaire Africa Corps, a posé les jalons d’un nouvel accord pour le renforcement des capacités de l’armée malgache. Selon les détails fournis par le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, artisan de ce rapprochement accru avec Moscou, « seize drones kamikazes, cinquante armes de poing et cinquante kalachnikovs » ont d’ores et déjà été livrés.

Les deux pays entretiennent une coopération dans le domaine de la défense depuis l’époque soviétique et l’essentiel de l’équipement militaire – souvent vieillissant – a été fourni par Moscou. Un mois plus tard, des instructeurs sont déjà à pied d’œuvre, à en croire les photos postées sur la page Facebook de la présidence de la refondation. Ces formations ciblent jusqu’à présent uniquement la garde présidentielle, afin de sécuriser le palais d’Iavoloha, dont les visiteurs témoignent de sa transformation en bunker. Aucune information n’a filtré sur les contreparties offertes par Antananarivo.

La construction d’une usine d’armement – cette fois-ci par une société chinoise – a aussi été évoquée, le 15 janvier, par Michaël Randrianirina. Une déclaration qui n’a pas manqué de soulever des questionnements sur le choix de ses priorités. La commission épiscopale Justice et Paix lui a ainsi suggéré de s’intéresser davantage à la sécurité alimentaire du pays, et à ses besoins en matériel agricole plutôt qu’en armes.

Feuille de route attendue

Si, sur le principe, cette diplomatie « tous azimuts » est plutôt vue comme une bonne chose pour permettre à la Grande Ile de rééquilibrer ses alliances et trouver les moyens de financer le redressement de l’économie, l’empressement du président de la refondation est aussi perçu de manière critique.

« Le colonel Michaël n’a pas été élu. Ce que les Malgaches attendent, c’est une réponse aux urgences de la population et qu’il prépare une feuille de route qui conduira aux prochaines élections. Le pays est sollicité de toutes parts. Mais, dans cette période transitoire, le pouvoir doit se garder de décisions qui nous engageraient dans des choix que nous pourrions regretter », avertit le président du parti Fivoi, Antoine Rajerison Randriamampianina, très engagé dans le mouvement contre l’ancien régime.

Lors d’une courte visite à Pretoria, le 16 janvier, Michaël Randrianirina s’est vu pressé de remettre cette feuille de route avant le mois de mars par Cyril Ramaphosa, président de l’Afrique du Sud et de l’organisation régionale de la Communauté de développement d’Afrique australe, dont est membre Madagascar.

De son côté, le premier ministre, Herintsalama Rajaonarivelo, met aussi en garde contre la tentation de rompre avec les partenaires financiers traditionnels. Le pays n’en a tout simplement pas les moyens, a-t-il répété à plusieurs reprises. C’est du reste dans ce dessein que le changement de pouvoir a été conduit, de manière à ne pas violer les règles constitutionnelles. En 2009, le renversement du président Marc Ravalomanana par Andry Rajoelina avait immédiatement été sanctionné par la suspension des flux d’aide.

Mais, « dans le contexte géopolitique actuel, est-il possible de prétendre avoir le même degré d’amitié avec tout le monde ? », s’interroge un diplomate en poste à Antananarivo. C’est en tout cas le message qu’a voulu adresser la ministre malgache des affaires étrangères pour rassurer Paris.

[Source: Le Monde]