Escalade verbale entre l’Ukraine et la Biélorussie sur fond de militarisation de leur frontière
Le président ukrainien dénonce la construction de positions d’artillerie à proximité de la frontière ukrainienne par l’armée de Biélorussie. Le dirigeant du pays, Alexandre Loukachenko, rétorque être prêt à utiliser « tous les moyens » pour prévenir une agression contre son pays.
La Biélorussie militarise sa frontière avec l’Ukraine et cette dernière redoute une répétition de l’offensive russe de février 2022 visant Kiev, qui se trouve à moins de 100 kilomètres. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a alerté le 17 avril, sur sa chaîne Telegram : « [Minsk] construit des routes vers le territoire ukrainien et on met en place des positions d’artillerie. Nous pensons que la Russie va à nouveau tenter d’impliquer la Biélorussie dans sa guerre. » Il y a quatre ans, l’armée biélorusse n’avait pas directement participé à l’invasion, laissant l’armée russe utiliser son territoire pour attaquer l’Ukraine. Pour dissuader son homologue biélorusse, M. Zelensky lui a rappelé « les récents événements au Venezuela », une allusion à l’enlèvement de Nicolas Maduro par les forces spéciales américaines, le 3 janvier.
M. Zelensky avait déjà attiré l’attention, le 23 mars, sur l’installation programmée par la Russie de quatre bases de contrôle de drones à long rayon d’action sur le territoire biélorusse. Un équipement destiné à faciliter les frappes quotidiennes menées par l’armée russe sur le territoire ukrainien.
Le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, s’est gardé de répondre frontalement. « Ma tâche est d’avertir mes voisins : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, peut-être dans une certaine mesure l’Ukraine. Que Dieu les garde d’une agression contre la Biélorussie. » En cas de menace existentielle contre la Biélorussie, « nous utiliserons tous les moyens à notre disposition » avec l’aide de la Russie, a-t-il déclaré le 20 avril sur la chaîne de propagande russe Russia Today.
Très dépendante de la Russie sur les plans économique, diplomatique et militaire, la Biélorussie est le plus proche allié de Moscou. Elle a autorisé depuis 2023 le déploiement d’armes nucléaires tactiques russes sur son territoire et son industrie d’armement contribue massivement à l’effort de guerre russe.
« Aucun risque majeur »
Un autre élément qui inquiète Kiev est l’annonce par Alexandre Loukachenko, le 1er avril, d’une forte hausse des effectifs de l’armée biélorusse. Comptant aujourd’hui entre 140 000 et 200 000 soldats, cette armée devra s’élever à « 500 000 personnes en cas de conflit », a affirmé le chef d’Etat, qui a aussi ordonné de nombreux exercices militaires depuis le début de l’année. « Nous nous préparons à la guerre. Nous ne pouvons pas parler de véritable temps de paix », avait alors justifié M. Loukachenko, au pouvoir depuis trente et un ans.
Les experts sont partagés sur la réalité d’une menace biélorusse. Pour Artyom Shraibman, analyste au Carnegie Russia Eurasia Center, les constructions auxquelles M. Zelensky fait référence « étaient planifiées depuis 2022, rien de nouveau. Il s’agit d’équipements d’infrastructure pour la 37e brigade d’assaut aéroportée, dans le cadre de la création du nouveau commandement opérationnel du Sud ». Le cercle de réflexion biélorusse spécialisé dans les questions de sécurité iSANS précise au Monde que la 37e brigade dispose de 2 000 militaires et ne représente « aucun risque majeur pour l’Ukraine ».
Plus largement, l’armée biélorusse dans son ensemble, en posture offensive face à une armée ukrainienne surentraînée et solidement retranchée, « subirait de lourdes pertes de personnel, avec un succès improbable ou extrêmement limité. En dépit de la rhétorique officielle belliqueuse, l’armée biélorusse en est bien consciente », conclut iSANS.
M. Shraibman souligne qu’il « ne reste aujourd’hui que de 1 500 à 2 000 militaires russes sur le territoire biélorusse, qui travaillent dans des installations militaires existant de longue date ». L’expert biélorusse en exil ne voit pas de signe que des pressions russes sont à l’œuvre aujourd’hui sur Minsk, mais il reconnaît que « si Poutine poursuit un tel objectif, il disposera de leviers suffisants pour forcer la Biélorussie à entrer en guerre ».
« Moscou met une très forte pression sur Minsk pour l’entraîner dans la guerre au même niveau que la Corée du Nord[qui a envoyé des dizaines de milliers de soldats en Russie], pense au contraire l’expert militaire ukrainien Yevhen Diki. La Russie a besoin d’ouvrir un nouveau front de faible intensité pour obliger l’armée ukrainienne à dégarnir le front principal. » Pour l’expert ukrainien, Loukachenko emploie toutes les mesures dilatoires pour ne pas entrer dans le bourbier et Kiev se garde de lui fournir un prétexte. « Or, nous voyons que Loukachenko commence à plier. C’est pourquoi nous lui rappelons qu’il doit avoir peur de nous autant que de Moscou. »
[Source: Le Monde]