Iran : les monarchies du Golfe profondément divisées quant à la poursuite de la guerre

En visite dans la région, le ministre des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, a rencontré des alliés aux positions opposées sur une éventuelle reprise des frappes américaines, qui déclencherait une riposte iranienne. Ils sont aussi en quête d’une plus grande autonomie pour leur défense.

Mai 3, 2026 - 09:41
Iran : les monarchies du Golfe profondément divisées quant à la poursuite de la guerre
Le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, accueille le premier ministre et ministre des affaires étrangères du Qatar, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, au Quai d’Orsay, à Paris, le 9 octobre 2025. CHRISTOPHE PETIT TESSON VIA REUTERS

Avant l’orage, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, prenait le pouls des monarchies du Golfe : une visite sur les rives du détroit d’Ormuz censée préparer l’après-guerre. Elle s’est achevée vendredi 1er mai sous la menace d’une reprise du conflit. L’Arabie saoudite s’attend, dans les prochaines quarante-huit heures, à de nouvelles frappes américaines contre les infrastructures civiles de son voisin iranien. De tels bombardements, des crimes de guerre que le président Trump avait menacé de commettre dès la fin mars, susciteraient – Téhéran a de nouveau prévenu – une riposte de même nature contre les pays du Golfe.

La France cherchait à influer sur les négociations qui s’enlisent entre les Etats-Unis et l’Iran, durant le cessez-le-feu fragile qui s’étire depuis près de trente jours. Mais il apparaît difficile de coordonner une réponse entre les Européens, inquiets du coût économique colossal du blocage du détroit d’Ormuz sur leurs économies, et ces Etats du Golfe qui en subissent directement les effets, tout en refusant encore d’engager un dialogue avec l’Iran.

Les monarchies du Golfe semblent profondément divisées face à la menace. Riyad, jusqu’ici relativement épargné par les frappes iraniennes, ne souhaite pas l’escalade. Les Emirats arabes unis, qui ont subi l’essentiel des tirs de Téhéran pendant plus de trente jours, encouragent pour leur part Washington et Israël à poursuivre la guerre.

« Occasion »

A long terme cependant, Paris devine une possible cause commune entre alliés affaiblis par l’administration Trump, qui sape les fondements de leur sécurité, mais trop dépendants du parapluie sécuritaire américain pour que leur voix porte à Washington. « Comme les Européens, les pays du Golfe entendent renforcer leur résilience et leur souveraineté, en matière de défense comme de sécurité économique. C’est une occasion pour nos deux régions d’y travailler ensemble », estimait, vendredi, le ministre Jean-Noël Barrot.

Paris explore de nouveaux partenariats militaires avec ces Etats qui lui sont reconnaissants de les avoir aidés, dès les premiers jours, à intercepter les drones et les missiles iraniens qui visaient leur territoire. La France constate que les monarchies passent en revue leur architecture de défense : leurs capacités de brouillage, leur défense sol-air, leur flotte d’hélicoptères. Elle souligne que les avions de chasse américains de la flotte saoudienne sont bridés, inférieurs à ceux dont dispose Israël, dans la région, contrairement aux Rafale français. Elle s’intéresse, enfin, aux vastes projets d’infrastructures de transport dont la région redessine les tracés à long terme, et qui la rendraient moins dépendante du détroit d’Ormuz.

Depuis plusieurs années, des Etats du Golfe ont cherché à diversifier leurs partenariats internationaux, afin de réduire leur dépendance à un allié américain capricieux, dont ils ont constaté amèrement les limites. Paris y fait valoir son offre. « Cependant, cette crise altère rapidement leur calcul stratégique, avertissait récemment Amr Hamzawy, analyste au centre de réflexion américain Carnegie, dans la revue Foreign Affairs. Les Etats du Golfe deviennent encore plus dépendants des capacités militaires américaines – notamment pour leurs systèmes de défense aérienne avancés, le partage de renseignements – et des forces américaines basées dans la région. »

Choc existentiel

Pour l’heure, Téhéran peut se satisfaire d’avoir semé la division parmi ses voisins. Les frappes iraniennes étaient apparues erratiques durant les premières semaines du conflit, touchant jusqu’à la Turquie et l’Azerbaïdjan. Cependant, l’Iran a bien maîtrisé son escalade. En dépit de la destruction d’une bonne part de ses centres de commandement et de contrôle, qui ont relégué la responsabilité des tirs à des officiers de provinces autonomes, les directives établies de longue date ont manifestement fonctionné. Elles ont contribué à diviser les Etats du Golfe, entre des voisins jugés conciliants, relativement épargnés (Arabie saoudite, Qatar et Oman, où le ministre Jean-Noël Barrot a également fait halte), et ceux qui ont subi l’essentiel de ses foudres : les Emirats arabes unis et Bahreïn, seuls à avoir normalisé leurs relations avec Israël, en 2020.

« Le Qatar, qui a interrompu sa production de gaz naturel liquéfié dès le début du conflit, a récolté le fruit de cette capitulation en recevant moins de frappes que ses voisins », relève l’analyste émirati Mohammed Baharoon, à Dubaï. Quand bien même les attaques contre ses installations gazières ont heurté durablement l’émirat.

Pour les Emirats, cette guerre a produit un choc existentiel. Abou Dhabi ne croit pas à un accord de paix avec l’Iran. Son armée a ainsi attaqué deux installations pétrolières iraniennes après le cessez-le-feu du 8 avril. Les Emirats ont poussé avec Israël en faveur du blocus d’Ormuz par l’armée américaine et paraissent aujourd’hui résignés à la reprise de la guerre, souhaitant à terme l’écroulement du régime iranien.

« Selon les Emiratis, seuls trois pays leur sont venus en aide durant la guerre : les Etats-Unis, Israël et la France », explique une source diplomatique. Le site Axios et le Financial Times ont révélé, ces derniers jours, que l’Etat hébreu avait déployé aux Emirats des systèmes de défense sophistiqués – dont le Dôme de fer (Iron Dome) et le système laser Faisceau de fer (Iron Beam) – ainsi que les soldats capables de les diriger.

Forme de rage

Abou Dhabi déplore un manque de leadership régional et a relancé brutalement sa querelle avec la puissance tutélaire de la région, l’Arabie saoudite, en quittant l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), pour mettre son pétrole à la disposition de la Maison Blanche, sans quotas de production. Cette rivalité entre alliés arabes a tout pour ravir Téhéran. En coulisses, des sources en Arabie saoudite expriment au Monde une forme de rage contre cet allié indiscipliné. Riyad envisage des mesures de rétorsion, à l’heure où la fermeture d’Ormuz rend les Emirats dépendants du trafic terrestre et de leur voisin saoudien.

Pour sa part, l’Arabie saoudite cherche à animer un forum de conciliation régionale, afin de se donner de l’air contre la logique d’agression américaine et israélienne. Elle se rapproche de la Turquie, de l’Egypte et du Pakistan, puissance nucléaire avec laquelle elle a signé un accord de défense en 2025. Cette démarche nouvelle a déjà offert un espace de médiation pour les pourparlers de paix, à Islamabad. Elle pourrait fournir la base d’un accord de non-agression avec Téhéran, estiment les spécialistes de la région Maria Fantappie et Vali Nasr, dans la même revue Foreign Affairs. A condition que Riyad parvienne à y impliquer l’ensemble du Golfe, et reçoive en retour des garanties collectives de non-agression.

La France observe avec circonspection ce forum en gestation, qui n’implique aucune puissance occidentale. Le ministre Jean-Noël Barrot se félicite cependant que des alliés arabes cherchent aujourd’hui un cadre, pour peser sur les négociations dans lesquelles les Etats-Unis s’enlisent, en tête à tête avec l’Iran. « Les pays du Golfe comptent sur les Etats-Unis pour traiter la question du nucléaire iranien », relève-t-il, après avoir tenté de coordonner les exigences et les moyens de pression dont les Européens et les Etats du Golfe disposent. Cependant, « ils envisagent les négociations sur le programme balistique de l’Iran dans un cadre régional, dont le format reste à définir ».

[Source : Le Monde]