La réunification de la Moldavie avec la Roumanie, une « voie de secours » pour les partisans de l’adhésion à l’UE

De part et d’autre de la frontière, les mouvements unionistes ne sont pas l’apanage d’une extrême droite nationaliste et eurosceptique. De nombreux responsables pro-européens soutiennent cette idée, dans le cas où une adhésion de la Moldavie tarderait à se concrétiser.

Mai 31, 2026 - 09:22
Mai 31, 2026 - 09:23
La réunification de la Moldavie avec la Roumanie, une « voie de secours » pour les partisans de l’adhésion à l’UE
ANDREI PUNGOVSCHI POUR « LE MONDE »

C’est un rituel : chaque fois qu’il traverse la frontière entre la Roumanie et la Moldavie, le « Prietenia » – un train dont le nom signifie « amitié » en roumain – marque une halte de plusieurs heures dans la ville d’Ungheni, du côté moldave. En cette nuit fraîche du mois d’avril, tandis que les douaniers contrôlent les papiers de voyageurs à moitié endormis, les cheminots s’activent sous les wagons pour en changer les essieux dans un vacarme métallique. L’écartement des rails s’élargit au moment de passer du standard européen au standard russe, toujours en vigueur en Moldavie, pays de l’ancienne Union soviétique situé aux marges de l’espace Schengen.

Le train « Amitié », reliant Chisinau à Bucarest, à la gare centrale de Chisinau, le 25 avril 2026.

Cette curiosité ferroviaire, ainsi que l’atmosphère surannée de ce train de nuit, attire de plus en plus de touristes étrangers. Tapis, vieux samovars, moquette rouge et rideaux dorés : le décor n’a quasiment pas changé depuis des décennies. Le « dernier train soviétique d’Europe » est devenu, au fil du temps, un symbole politique. Cette ligne, qui reliait à l’origine la Bulgarie à l’URSS via la Roumanie, a été baptisée « Amitié » après l’indépendance de la Moldavie, en 1991, en référence aux liens culturels, historiques et linguistiques entre ce petit pays et son voisin roumain. Plus récemment, en octobre 2025, elle a été prolongée jusqu’à Kiev, depuis que les aéroports ukrainiens ont fermé à la suite de l’invasion russe, en 2022.

Ce train est si emblématique qu’il a inspiré une chanson folk punk de Zdob si Zdub, groupe moldave populaire des deux côtés de la frontière, qui a représenté le pays à l’Eurovision en 2022. Derrière la mélodie festive de Trenuletul(« le petit train »), plébiscitée par le public, les paroles revêtent une tout autre dimension : « [Le train ] avance et je ne comprends pas/Quel pays est-ce ?/Où commence-t-il ?/Vieux pays, nouveau pays/C’est comme un seul, c’est comme deux. » Un message volontairement ambigu, qui renvoie à un débat ancien et toujours sensible : celui d’une possible réunification de la Moldavie avec la Roumanie.

En janvier, la présidente moldave pro-européenne Maia Sandu, élue en 2020 et réélue en 2024, a remis le sujet sur la table lors d’un entretien au podcast britannique « The Rest Is Politics » (« le reste, c’est de la politique »), en affirmant qu’elle voterait oui si un référendum sur la réunification était organisé. Elle a réitéré cette position en avril, dans un entretien au Monde, en faisant valoir qu’une réunification permettrait à la Moldavie d’entrer « plus rapidement dans l’Union européenne [UE] ». Cette décision, rappelait-elle toutefois, appartient aux Moldaves : si, pour l’heure, une majorité soutient l’adhésion à l’UE, « environ 40 % d’entre eux sont en faveur de la réunification ». Selon certains observateurs, ses propos s’adressaient à Bruxelles, mais aussi à Moscou, laissant entendre qu’il existe des alternatives à l’adhésion à l’UE – si celle-ci venait à être retardée.

Dans une cabine du train de l’Amitié, Elena Bacanaru joue avec sa fille de 4 ans sur une couchette en velours. Comme nombre de Moldaves, elle vit en Roumanie et ne retourne au pays que deux fois par an, à l’occasion de Noël et, au printemps, pour la « Pâque des morts ». Cette mère de famille, qui travaille dans la gestion des fonds européens, ne plaide pourtant pas pour la réunification. Familière des exigences de Bruxelles, elle juge le chemin encore long avant que la Moldavie, candidate à l’entrée dans l’UE depuis 2022, en devienne membre. « Il sera difficile d’entrer dans l’UEavant 2030, nous avons encore beaucoup de choses à apprendre, soutient-elle. Si ceux qui nous gouvernent sont pro-européens, ça ira, mais s’ils changent d’ici là, nous n’aurons plus la voie libre vers l’intégration européenne. »

La rivière Prout, qui sépare la Moldavie de la Roumanie, à Albita (Roumanie), le 26 avril 2026.
L’Académie de musique, de théâtre et des beaux-arts, installée dans le bâtiment où le Conseil législatif de la République démocratique moldave a voté, le 27 mars 1918, en faveur de l’union avec le royaume de Roumanie. A Chisinau, le 25 avril 2026.

Le temps presse pour les Moldaves qui veulent ancrer leur pays dans l’espace européen et refusent de le voir revenir dans le giron de la Russie, comme la Géorgie après les élections législatives de 2024. « Pour nous, adhérer à l’UE n’est pas qu’un rêve, c’est aussi une stratégie de survie en tant qu’Etat démocratique », affirmait Maia Sandu dans son récent entretien au Monde. Une élection présidentielle, à laquelle elle ne pourra plus se présenter, doit se tenir en 2028, puis des législatives l’année suivante. Le Parti action et solidarité (PAS), qu’elle a fondé, a remporté haut la main le scrutin législatif de septembre 2025. Mais alors que Moscou multiplie menaces hybrides et campagnes de désinformation, tout peut changer d’ici là. Dans ce pays de 2,5 millions d’habitants, le oui au référendum sur l’adhésion à l’UE ne l’a emporté en 2024 que de justesse, en grande partie grâce à une diaspora d’environ 1 million de personnes.

L’idée d’une réunification n’est pas nouvelle, mais ces dernières années le sujet était resté marginal. Qu’il soit ainsi assumé de manière explicite par la cheffe de l’Etat a provoqué de nombreuses réactions, en Moldavie comme à l’étranger. A la presse qui l’interrogeait sur les déclarations de son homologue moldave, le président roumain, Nicusor Dan, élu en mai 2025, a répondu : « S’il existe une majorité pour ce projet, nous sommes prêts. » Le Parlement a déjà formalisé cette disponibilité en adoptant, en 2018, une déclaration solennelle selon laquelle la Roumanie est prête à « accueillir toute manifestation organique de réunification de la part des citoyens de la République de Moldavie, comme expression de leur volonté souveraine ». D’autres responsables, à l’instar des premiers ministres moldave et roumain, Alexandru Munteanu et Ilie Bolojan, ont également déclaré qu’ils voteraient oui en cas de référendum.

Ces prises de position peuvent surprendre, car elles sont souvent associées, des deux côtés de la frontière, à des mouvements d’extrême droite nationalistes et hostiles à l’UE. Mais ce désir de réunification est transpartisan, et ce depuis ses débuts : en Roumanie, le président centriste et pro-européen, Nicusor Dan, est depuis longtemps favorable à une union entre les deux pays, estimant dès 2016 que la Roumanie a une « responsabilité » envers les « Roumains vivant en Moldavie ».

D’après un sondage Inscop publié le 7 mai, 71,9 % des Roumains interrogés déclarent qu’ils voteront pour la réunification, avec un soutien plus marqué parmi les électeurs centristes que chez ceux de l’extrême droite. Pour beaucoup, il s’agirait là d’une forme de réparation historique : le pacte Ribbentrop-Molotov de 1939, qui a placé la Bessarabie – la région correspondant en grande partie à l’actuelle Moldavie – sous contrôle soviétique, « était illégal », selon Maia Sandu, puisqu’« il n’y avait alors ni consultation ni référendum ».

L’original de la déclaration d’union entre la Moldavie et la Roumanie, datée du 27 mars 1918, conservée aux Archives nationales, à Chisinau, le 24 avril 2026.
Tudor Ciobanu, historien et archiviste, consulte la collection de documents anciens, aux Archives nationales, à Chisinau, le 24 avril 2026.

Pour saisir l’histoire complexe de cette région ballottée entre les empires, rendez-vous aux Archives nationales de Moldavie, à Chisinau, la capitale. Dans les rayonnages, des documents, dont certains remontent au XVe siècle, retracent le destin de la principauté de Moldavie du voïvode Etienne le Grand (1433-1504), d’abord indépendante puis vassale de l’Empire ottoman. Sa partie occidentale se trouve aujourd’hui en Roumanie, sur la rive droite du Prout, la rivière qui sépare les deux pays. En roumain, on distingue aujourd’hui la Moldova, région roumaine, de la Republica Moldova,l’Etat actuel.

En 1812, la partie orientale de la principauté de Moldavie, la Bessarabie, située entre le Prout et le Dniestr, est annexée par l’Empire russe. Elle reste sous sa coupe jusqu’à la révolution bolchevique de 1917, date à laquelle elle devient indépendante sous le nom de République démocratique moldave, qui adopte le roumain comme langue officielle. A peine né, le nouvel Etat se sent menacé par les bolcheviques : au printemps 1918, son conseil législatif vote en urgence l’union avec le royaume de Roumanie.

La même année, la Roumanie s’agrandit vers le nord-ouest avec la Transylvanie et d’autres régions issues de l’Empire austro-hongrois en pleine dislocation : c’est la « Grande Roumanie ». « Pour certains analystes contemporains, les parallèles entre aujourd’hui et 1918 sont frappants : une période d’instabilité régionale, d’incertitude sur les frontières et la question de la sécurité pour les petits Etats, observe le directeur des Archives nationales moldaves, l’historien Igor Casu. Dans cette perspective, la réunification de la Moldavie avec la Roumanie est parfois présentée comme un rempart potentiel contre une nouvelle agression russe. »

Retrouvailles sur le Prout

Avec le pacte germano-soviétique de 1939, la Roumanie perd la Bessarabie et la Bucovine du Nord, annexées par l’URSS, tandis que la Transylvanie est amputée au profit du royaume de Hongrie, allié d’Hitler. Après la chute du roi Carol II, en 1940, le régime qui prend le pouvoir à Bucarest est fasciste et antisémite : il s’allie à l’Allemagne nazie l’année suivante et récupère la Bessarabie. Celle-ci est reprise en 1944 par l’Armée rouge, au cœur de ces « terres de sang » de l’Europe orientale, selon l’expression de l’historien américain Timothy Snyder, marquées par les famines, les massacres de civils et les tueries antisémites lors de la seconde guerre mondiale.

La Moldavie devient ensuite une république soviétique, jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. Aux Archives nationales, des centaines de dossiers conservent des rapports de victimes des famines et des déportations orchestrées par le régime soviétique dans les années 1940. La langue officielle, qui n’est autre que le roumain, est rebaptisée « moldave » et écrite en alphabet cyrillique, afin d’effacer toute « roumanité ». Même si la Roumanie appartient elle aussi au bloc de l’Est, la frontière qui épouse le cours du Prout demeure presque hermétique.

Les drapeaux de la Moldavie et de l’Union européenne dans une librairie, à Chisinau, le 25 avril 2026.
Une femme vend du vin fait maison et des fleurs dans une rue proche du marché central, à Chisinau, le 25 avril 2026.

Après la chute du dictateur roumain Nicolae Ceausescu, en décembre 1989, et les premières élections libres organisées au printemps 1990 en République socialiste soviétique de Moldavie, un nouveau désir de réunification voit le jour. Le 6 mai 1990, lors du Podul de flori (« pont des fleurs »), près de 1 million de Moldaves et de Roumains franchissent ou longent la frontière sur le Prout, le temps de quelques heures d’ouverture exceptionnelles. Ces retrouvailles donnent lieu à des scènes de liesse évoquant la chute du mur de Berlin, survenue quelques mois plus tôt.

Malgré la disparition de l’URSS et la proclamation de l’indépendance de la Moldavie, le 27 août 1991, l’espoir de réunification est vite douché. En 1992 éclate la « guerre du Dniestr », entre les forces armées moldaves et les russophones séparatistes de Transnistrie. Ces derniers sont soutenus par la Russie, qui voit d’un mauvais œil l’indépendance du pays et ses velléités de rattachement à la Roumanie. La région séparatiste de Transnistrie, à l’est du Dniestr, échappe toujours au contrôle des autorités moldaves. Environ 1 500 soldats russes y sont encore stationnés aujourd’hui, et son indépendance n’est reconnue par aucun Etat membre des Nations unies.

L’historien Anatol Taranu, député du premier Parlement moldave indépendant de 1990 à 1993, se souvient que, au-delà de la question transnistrienne, « la société n’était pas prête pour la réunification » et que « le pourcentage de citoyens moldaves se reconnaissant comme roumains était insignifiant après des décennies de russification ».

Depuis les années 1990, des formations unionistes éphémères ne sont pas parvenues à structurer de véritable mouvement. Fervent défenseur de la réunification, Anatol Taranu fustige ceux qui se prétendent « unionistes » par opportunisme, selon lui –, comme l’oligarque Vladimir Plahotniuc, qui tenait les rênes du pays jusqu’en 2019, avant la victoire aux élections législatives de l’alliance pro-européenne ACUM (« maintenant »), formée autour de Maia Sandu. Plus récemment, le parti Democratia Acasa (« démocratie à la maison »), soutenu par l’extrême droite roumaine, est entré au Parlement moldave en 2025, en se revendiquant lui aussi unioniste. « C’est un parti pseudo-unioniste, sans idéologie claire, qui peut au contraire desservir ce mouvement », estime l’historien.

Anatol Taranu rappelle que Iurie Rosca, ex-leader chrétien-démocrate et acteur central du mouvement unioniste dans les années 1990, est accusé de relayer la propagande du Kremlin et d’avoir servi d’agent d’influence au bénéfice de Moscou – ce qu’il nie. « Aujourd’hui, les unionistes se montrent très méfiants envers les responsables qui se disent partisans de la réunification, car certains sont soupçonnés d’empêcher la structuration d’une véritable force unioniste et pro-européenne », souligne l’historien. Selon lui, il n’existe pas encore de volonté politique affirmée en faveur d’un rattachement, malgré les récentes déclarations de Maia Sandu. « La Moldavie n’a aucune chance de stabilité et de sécurité à long terme sous la forme d’un Etat séparé de la Roumanie », tranche-t-il, allant jusqu’à penser qu’elle deviendrait un « cheval de Troie russe » si elle entrait seule au sein de l’UE, « tant qu’existe la possibilité de prise de pouvoir par des forces anti-européennes, comme c’est le cas actuellement ».

Même si le désir de réunification ralliait une majorité de Moldaves, sa mise en œuvre se heurterait à de sérieux obstacles. Les disparités économiques demeurent importantes entre la Moldavie et la Roumanie, qui compte quelque 19 millions d’habitants. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant en Roumanie (17 900 euros en 2024) est près de trois fois supérieur à celui de la Moldavie (6 400 euros en 2024), l’un des plus faibles d’Europe avec celui de l’Ukraine, selon le Fonds monétaire international. « Il faudra que l’Etat roumain aligne les retraites et les salaires du secteur public, et emprunte pour réduire les écarts », concède Silviu Plopa, président de la Ligue des étudiants de Bessarabie. Cette association estudiantine, implantée en Moldavie comme en Roumanie, milite pour l’intégration européenne et la réunification – un horizon également très présent chez une partie de la jeunesse.

« Restitution » de la nationalité roumaine

Selon des estimations récentes de la presse économique roumaine, la Roumanie devrait verser entre 60 et 80 milliards d’euros sur quinze ans, alors que le pays traverse une grave crise économique. « Ce n’est pas insurmontable, avance Silviu Plopa. Chisinau, avec ses 700 000 habitants, deviendrait la deuxième ville du pays, et, à long terme, les bénéfices seraient plus importants : davantage d’investissements dans la région, plus d’aides européennes, mais aussi plus de sécurité. Nous entrerions dans l’UE, l’OTAN et l’espace Schengen. »

Silviu Plopa se montre toutefois pragmatique : « La priorité reste l’adhésion à l’UE, mais la réunification ne doit pas être reléguée au second plan. » Pour le directeur des Archives nationales, Igor Casu, l’entrée dans l’UE constituerait déjà une forme de réunification : « De fait, elle résoudrait les problèmes fondamentaux qui nous préoccupent depuis la seconde guerre mondiale, avec l’ouverture de la frontière et la libre circulation des personnes. »

Le rapprochement de la Roumanie avec la Moldavie s’est déjà concrétisé de multiples façons ces dernières années. Selon les estimations, environ 1 million de Moldaves possèdent aujourd’hui la citoyenneté roumaine, à l’instar de leur présidente, Maia Sandu, grâce au processus de « restitution » de la nationalité mis en place en 1991 pour les personnes dont un ancêtre a vécu dans la Grande Roumanie. Beaucoup sont déjà impliqués dans la politique roumaine, y compris au Parlement.

Des pylônes de la ligne à haute tension dite « Indépendance », qui devrait fonctionner à partir de juin. Elle est destinée à relier la Moldavie aux marchés énergétiques roumains et européens, dans les environs de Bacioi (Moldavie), le 24 avril 2026.
La statue du prince de Moldavie, Stefan cel Mare (Etienne le Grand), dans un parc du centre-ville de Chisinau, le 25 avril 2026.

Avec la guerre en Ukraine, ce processus s’est encore accéléré, tandis que la Moldavie s’éloigne de l’influence du Kremlin. Le 2 avril, le Parlement moldave a approuvé le retrait officiel de la Communauté des Etats indépendants, considérée comme un instrument d’influence économique russe. Le pays s’est tourné depuis une décennie vers le marché européen, désormais son premier partenaire commercial, avec la Roumanie en tête.

Chisinau s’est aussi affranchi de sa dépendance au gaz russe et s’est synchronisé avec le réseau électrique européen en 2022. Là encore, la Roumanie joue un rôle crucial, en assurant l’approvisionnement de la Moldavie en électricité et en gaz via de nouvelles connexions construites entre les deux pays avec des fonds européens. Une nouvelle ligne à haute tension, baptisée « Indépendance », doit entrer en service à partir de juin. Contrairement à l’infrastructure actuelle, elle ne passe pas par l’Ukraine ni par la Transnistrie. Deux autres lignes sont en cours de réalisation entre la Roumanie et la Moldavie, ainsi que de nouvelles connexions ferroviaires et routières, dont des ponts au-dessus du Prout, comme le « Pont des fleurs » à Ungheni, en référence aux retrouvailles du 6 mai 1990. Il est aussi question d’unifier l’écartement des rails entre les deux pays, afin d’aligner la Moldavie sur le standard européen.

Le « droit à l’autodétermination »

Malgré tout, le directeur des Archives nationales, Igor Casu, se montre sceptique quant à une possible réunification. Le projet unioniste, explique-t-il, repose sur une conception de la nation telle que la définissait l’Allemand Johann Gottfried von Herder à la fin du XVIIIe siècle : « Je suis roumain de naissance, je parle roumain, donc je suis roumain, et par conséquent je suis unioniste et adhère à l’idée qu’il faut un Etat de tous les Roumains. » Il dit lui préférer l’analyse de l’universitaire américain Charles King, spécialiste de la Moldavie. Celui-ci, résume l’historien, « rappelle que nous avons cet héritage tsariste et soviétique. La Bessarabie n’a fait partie de la Roumanie que pendant vingt-cinq ans. Nous, les Moldaves, avons donc une conception particulière de ce que signifie être roumain. »

Igor Casu évoque d’autres obstacles, comme la situation de la région séparatiste et majoritairement russophone de Transnistrie, mais aussi celle de la Gagaouzie, dans le sud du pays, où vit une minorité turcique de religion orthodoxe. Ce territoire d’environ 100 000 habitants a obtenu en 1994 une forme d’autonomie, sur la base de critères ethniques et culturels. Si, pendant la période de la Grande Roumanie, dans l’entre-deux-guerres, les Gagaouzes ont soutenu les autorités roumaines, ils sont aujourd’hui majoritairement russophones et prorusses, et s’informent principalement auprès des médias russes, qui présentent les Roumains comme des « fascistes » prêts à « annexer » la Moldavie.

« Dans la législation spécifique à cette région, une clause prévoit un droit à l’autodétermination si le statut de la Moldavie venait à changer, notamment en cas de perte de souveraineté, par exemple dans l’hypothèse d’une union avec la Roumanie », explique Igor Casu. Et même si cette clause n’était pas appliquée après un éventuel rattachement de la Moldavie à la Roumanie, l’actuelle autonomie de la Gagaouzie – et, le cas échéant, de la Transnistrie si elle était réintégrée – se heurterait à la Constitution roumaine. Celle-ci ne reconnaît pas les régions autonomes. Selon l’historien, cela ouvrirait la voie à des revendications similaires, en particulier de la minorité hongroise sicule en Transylvanie. « En aucun cas Bucarest ne l’accepterait », soutient-il.

Si l’adhésion à l’UE devait tarder et que la Russie devait menacer sérieusement la souveraineté de la Moldavie, la plupart des interlocuteurs pro-européens rencontrés partagent le même avis : le rattachement à la Roumanie serait une « voie de secours » pour écarter le danger russe et préserver la démocratie. Igor Casu insiste sur la manière dont une telle décision devrait être prise : « par le peuple ou les représentants du peuple, et non par les élites », et sur la nécessité qu’elle soit reconnue par les instances internationales. Un ancien ministre pro-européen, qui souhaite rester anonyme, se dit, lui, « très inquiet » vis-à-vis de la menace russe dans les années à venir et n’écarte plus le scénario d’une réunification, qui lui semblait auparavant peu plausible. « Le monde a radicalement changé, conclut-il, tout est désormais possible. »

[Source : Le Monde]