Le bilan des dix ans de mandat d’Emmanuel Macron embarrasse ses héritiers, candidats à la présidentielle

Gabriel Attal et Edouard Philippe ne cessent d’être renvoyés au chef de l’Etat. S’ils cherchent à se détacher de la figure présidentielle afin d’incarner une rupture, ils se posent, sur certaines thématiques, dans la continuité des deux mandats écoulés.

Juil 1, 2026 - 10:31
Le bilan des dix ans de mandat d’Emmanuel Macron embarrasse ses héritiers, candidats à la présidentielle
Edouard Philippe et Gabriel Attal, lors du meeting de campagne de Pierre Bournazel, candidat a la mairie de Paris investi par Renaissance et Horizons pour l’élection municipale, à Paris, le 10 février 2026. BLONDET ELIOT/ABC/ANDIA.FR

Changement de braquet avant la trêve estivale. Soucieux de ne pas s’enfermer dans le duel qui l’oppose au président du parti Horizons, Edouard Philippe, dans la course à l’Elysée, le secrétaire général de Renaissance, Gabriel Attal, avait choisi de débattre, lundi 29 juin, avec des représentants du Rassemblement national (RN) et de La France insoumise (LFI).

Sur le plateau de LCI, les arguments qu’il a convoqués ont consisté à dénoncer « le pacte nationalo- “insoumis” » entre Jean-Luc Mélenchon – « le nouveau Trump français » – et les « habits poutiniens » du RN. Des éléments de langage taillés sur mesure pour un électorat angoissé à l’idée d’un second tour de la présidentielle de 2027 où le bloc central serait effacé au profit des « deux extrêmes ».

Pour briser cette « tenaille », le candidat du parti présidentiel juge qu’il faut « tout changer », tant « le monde a changé ». Mais cette stratégie s’avère à double tranchant. Si le face-à-face entre Gabriel Attal et le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, puis celui avec le vice-président du RN Sébastien Chenu ont souvent tourné au dialogue de sourds, ses opposants n’ont cessé de renvoyer l’ancien premier ministre (de janvier à septembre 2024) d’Emmanuel Macron à sa principale difficulté, identifiée par ses soutiens, dans la course à la présidentielle : réussir à incarner l’alternance après une décennie au pouvoir.

« Aujourd’hui, vous pouvez vous présenter comme un homme neuf dans cette campagne présidentielle. Le problème, c’est que vous portez votre bilan. (…) Pourquoi vous faire confiance pour faire demain ce que vous n’avez pas fait sur les dix dernières années ? », a assené Manuel Bompard, interpellant Gabriel Attal sur sa gestion de la canicule lorsqu’il était chef du gouvernement. Le lieutenant de Jean-Luc Mélenchon a brandi par surprise une copie du décret signé par l’ex-premier ministre en février 2024 pour freiner le dérapage des finances publiques ; soit 10 milliards d’euros d’économies décidées en urgence, dont près de 2 milliards soutirés à l’écologie.

« Vous avez endetté le pays », a ensuite attaqué Sébastien Chenu, en référence à un autre stigmate du legs macroniste : les 3 500 milliards d’euros de dette publique. Le vice-président (RN) de l’Assemblée nationale s’est amusé à dépeindre la candidature de Gabriel Attal comme la « maison témoin du macronisme ».

Constats d’« échecs »

Pour le trentenaire, qui a enchaîné les postes ministériels entre 2018 et 2024, cette expérience gouvernementale crédibilise sa primo-candidature à la présidentielle. Mais le revers de la médaille, pour celui qu’Emmanuel Macron présentait, en juin 2024, comme son « petit frère », est coûteux : être tenu comptable d’un héritage en partie indésirable.

« Le bilan contesté d’Emmanuel Macron et l’impuissance de l’exécutif pèsent beaucoup dans les représentations actuelles des Français sur le jeu politique, analyse le politiste Luc Rouban. Il y a cette idée que le macronisme n’a pas trouvé de solution réelle au malaise français durant cette décennie. »

Gabriel Attal espère qu’une année effrénée de campagne lui permettra de déconstruire cet a priori. Pour mieux se détacher de la figure surplombante d’Emmanuel Macron, le député des Hauts-de-Seine a fait de la dissolution de l’Assemblée nationale de 2024, vécue comme une trahison, la justification de son émancipation.

« Moi, je suis comptable de ce que j’ai fait dans les postes qui m’ont été confiés », s’était dédouané sur Brut, début mai, celui qui dirige pourtant aujourd’hui le parti présidentiel et son groupe de députés. Du reste, l’ex-premier ministre égraine les constats d’« échecs » aussi bien sur le logement ou la sécurité et l’immigration. Mais « on ne gagne pas une élection en regardant dans le rétro », se rassure un proche de Gabriel Attal.

Edouard Philippe, qui tient, dimanche 5 juillet, son premier grand meeting de campagne, doit, lui aussi, composer avec le défi de se réinventer au-delà du macronisme. « Je ne propose pas de refaire 2017. Je propose de reprendre ce qui a marché, de reconnaître ce qui n’a pas fonctionné et d’aller beaucoup plus loin dans la transformation de l’Etat », a-t-il avancé dans un entretien aux Echos, le 29 juin.

Le maire du Havre (Seine-Maritime) se limite à la défense des réformes portées lors des trois premières années du premier quinquennat Macron (travail, éducation, réduction du déficit…) qui coïncident avec son bail à Matignon. Une manière de répondre aux critiques de ceux qui lui rappellent sa responsabilité dans la crise des « gilets jaunes », dans celle du Covid-19 ou dans l’échec de la réforme des retraites à points.

Lors d’une réunion de campagne en visioconférence, le 25 juin, le président d’Horizons a concédé que son « plus gros échec » était d’avoir décrété en 2018 une limitation de la vitesse à 80 km/h sur le réseau secondaire. Un acte de contrition qui s’ajoute à sa volonté de dédramatiser son lien politique et personnel avec Emmanuel Macron, qu’il avait pourtant appelé à la démission au lendemain de la chute du gouvernement Lecornu I.

S’il juge toujours avec sévérité « les effets délétères du pari raté » de la dissolution de l’Assemblée nationale, l’ancien secrétaire général de l’Union pour un mouvement populaire (l’ancien nom du parti Les Républicains) reconnaît, à l’instar de Gabriel Attal, « une forme de continuité » avec Emmanuel Macron, sur les dossiers internationaux, la politique de l’offre ou la défense.

« L’anti-macronisme pas porteur »

Une ambivalence vis-à-vis du bilan de la décennie écoulée, reflet de la difficile reconquête de l’électorat macroniste de 2022. « Attal comme Philippe ont compris que l’anti-macronisme n’était pas porteur pour mobiliser l’électorat de premier tour, en plus d’offrir une image d’ingratitude », observe un proche du chef de l’Etat.

Dans une note pour la Fondation Jean Jaurès parue en mai, le politiste Antoine Bristielle souligne que les électeurs d’Emmanuel Macron sont aujourd’hui éclatés entre un tiers d’« héritiers », un quart tenté par une offre de droite, un autre quart penchant à gauche, tandis que le reste se retrouve « désabusé ».

Pour ne pas se les aliéner et même élargir leur socle, les candidats du bloc central se doivent « d’abord de proposer un projet politique capable de répondre à la forte demande de changement qui traverse désormais l’ensemble de cet électorat – y compris son segment le plus fidèle », analyse le chercheur. Une demande de rupture intégrée par les candidats à la succession d’Emmanuel Macron, mais aussi par certaines figures du camp présidentiel qui entendent survivre à la recomposition politique qui interviendra après 2027.

Lors de la Fête de la démocratie organisée, le 28 juin, à Versailles, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a estimé que « pour être crédible, celui ou celle qui sera élu devra s’engager à rendre le pouvoir aux Français ». Faisant l’impasse sur les promesses déçues des deux quinquennats, il a plutôt présenté la « fatigue démocratique » ou « la colère grandissante des classes moyennes et populaires » comme les conséquences de « décennies d’aveuglement des élites » et « d’excès de technocratie ». « Emmanuel Macron paye aujourd’hui quarante ans de mauvais choix », juge, lui aussi, le sénateur (Renaissance) de la Côte-d’Or François Patriat.

Une clémence qui ne vaut pas pour tout le monde en Macronie. En dépit d’une intense tournée médiatique, l’ancien ministre de l’économie Bruno Le Maire, en quête d’une nouvelle place pour 2027, reste irradié par l’étiquette de « l’homme aux 1 000 milliards de dette » que lui a attribuée le président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau. Une responsabilité que ses comparses lui laissent volontiers endosser.

[Source: Le Monde]