Wimbledon 2026 : Corentin Moutet, un joueur « fantasque » taraudé par ses démons
Le tennisman français parvient à faire déjouer des adversaires beaucoup plus puissants que lui grâce à son sens tactique et à son instinct. Des armes dont il aura besoin, mardi 30 juin, face à l’Américain Marcos Giron, au 1ᵉʳ tour de Wimbledon.
Selon les données de l’ATP, la taille moyenne des 50 meilleurs joueurs de tennis de la planète ressort à 1,89 mètre, soit une quinzaine de centimètres de plus que celle de Corentin Moutet. Sur un circuit dominé par de gros serveurs, plus puissants que lui, le Français, 30e mondial et opposé à l’Américain Marcos Giron, mardi 30 juin, au premier tour de Wimbledon, parvient pourtant à tirer son épingle du jeu.
A défaut de pouvoir s’appuyer sur une première balle à 220 km/h, le natif de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 27 ans, dispose d’une palette technique étendue : variations permanentes, coup droit bombé, revers à deux mains slicé (coupé), lobs surprises, amorties, services à la cuillère… De quoi perturber les métronomes les mieux réglés.
« Beaucoup de ses rivaux redoutent son intelligence tactique. Grâce à son coup d’œil, il est capable d’exploiter la moindre faiblesse », explique Arnaud Clément, ancien 10e mondial, qui commente désormais le tennis sur Eurosport et Amazon Prime. « C’est un joueur fantasque, qui cherche à surprendre son adversaire pour le déstabiliser, confirme Fabrice Santoro, ex-17e mondial, actuellement consultant pour Prime Video. [Corentin Moutet] est unique par sa créativité, qui ne s’apprend pas dans une école de tennis. »
Talent précoce, le gaucher, qui a touché sa première raquette à l’âge de 3 ans, a accumulé les titres nationaux chez les jeunes depuis ses 12 ans, avant de se lancer sur le circuit professionnel, à 15 ans. Cependant, tout n’a pas été simple. Dans la chanson LUV, sortie en janvier, ce passionné de musique et de littérature revient sur son parcours et les sacrifices qui l’ont accompagné : « Je suis juste un homme qui a grandi loin des siens. Qu’a pas vu sa famille, crois-moi c’est pas facile. Partir à 13 ans à peine. Dans ma tête, c’est le tourment. »
Coups de sang
Il lui a surtout fallu composer avec la déception. Celle de découvrir un milieu à des années-lumière de celui qu’il imaginait. « Il y a une montagne d’obligations. On n’a plus de vie privée. Tout est filmé… Nous sommes des produits que les gens consomment, déclarait-il au Monde, en mars, à l’occasion du tournoi de Monte-Carlo. C’est un monde d’images, où les personnes sont attirées par la lumière, où certains vivent à travers ce qu’on dit d’eux. Pour moi, ç’a été très dur de comprendre tout ça. »
D’une correction exemplaire hors du terrain, le joueur a la fâcheuse tendance de perdre le contrôle de ses nerfs sur un court, contestant l’arbitrage, insultant l’adversaire, le public… Il détient probablement, avec le Russe Daniil Medvedev, le record du nombre de raquettes cassées durant un match. Ses coups de sang, qui font la joie des compilateurs sur les réseaux sociaux, lui ont aussi taillé une réputation de caractériel. Si bien que, en novembre 2022, la Fédération française de tennis (FFT) a décidé de lui retirer ses aides financières ainsi que le coach qu’elle avait mis à sa disposition. « Le comportement de Corentin Moutet sur le court ne correspond pas aux valeurs que la FFT veut transmettre », avançait-elle alors en guise de justification.
Prenant conscience de l’urgence qu’il y avait à maîtriser ses émotions, Corentin Moutet a amorcé un gros travail dans ce domaine en 2025, et ce, sans l’aide d’un préparateur mental. Il gaspille désormais moins d’énergie dans d’incessantes palabres. Ce nouvel état d’esprit lui a permis d’être sélectionné au sein de l’équipe de France de Coupe Davis.
Après des débuts réussis face à la Croatie, un geste raté, en novembre 2025, contre le Belge Raphaël Collignon – une tentative d’amortie en demi-volée à l’aveugle entre les jambes, alors qu’il était en position de conclure facilement le point d’un smash au filet – lui a valu de cinglantes critiques. « Parfois, on sent des choses qui ne sont pas vraiment rationnelles. Il faut avoir du courage pour les tenter. Il y a des gens qui préfèrent répéter les mêmes schémas de jeu. Ce n’est pas mon cas », remarque le Francilien, qui ne s’est pas laissé déstabiliser par cet incident.
« Capable de s’auto-analyser »
Corentin Moutet ne ménage pas ses efforts, mais le chemin vers l’équanimité demeure cahoteux. Le moindre soupçon d’injustice peut toujours le faire sortir de ses gonds. Ainsi, au Challenger de Phoenix (Arizona), en mars, le Français, qui comptait un set et un break d’avance face à l’Américain Marcos Giron, s’est sabordé, puis, de rage, a lancé sa raquette dans les tribunes.
En mai, Moutet a écopé d’un avertissement pour avoir enlevé son short en pleine rencontre face à Alejandro Davidovich Fokina au tournoi de Hambourg. En juin, il a été sanctionné d’une amende de 40 000 dollars (34 900 euros) pour avoir prononcé à sept reprises le mot « fuck » lors de son interview d’après-match sur le court après son succès au premier tour du Queen’s, à Londres, face à Giovanni Mpetshi Perricard.
N’avoir encore jamais remporté de tournoi sur le circuit ATP – il a disputé trois finales – ne l’empêche pas de nourrir de grandes ambitions. Depuis mars, il fait équipe avec Mikael Tillström, ancien entraîneur de Gaël Monfils, et voit plus loin que le top 50. « Il peut y arriver, estime Arnaud Clément. Il peut viser une deuxième semaine en Grand Chelem. Il a progressé dans les secteurs du jeu où il était perfectible. Il lui arrive encore de s’énerver, mais c’est quelqu’un d’hyper intelligent, capable de s’auto-analyser. »
Fabrice Santoro partage ce constat : « Corentin n’a pas de complexe à avoir face à 95 % des joueurs du plateau, lâche-t-il. Mis à part [Carlos] Alcaraz, [Jannik] Sinner, [Alexander] Zverev et [Novak] Djokovic, dans un bon jour, il peut faire déjouer n’importe qui. On insiste sur son talent, mais c’est aussi quelqu’un de très professionnel, qui travaille dur. »
Joueur imprévisible, Corentin Moutet aime jouer sur gazon, même si Wimbledon ne lui a jamais réussi. Il n’a jamais dépassé le 2e tour au All England Lawn tennis and croquet club. L’an dernier, il avait livré une belle partie face au Bulgare Grigor Dimitrov, cédant en quatre sets (7-5, 4-6, 7-5, 7-5). Si ses démons le laissent en paix, il peut espérer faire mieux en 2026.
[Source: Le Monde]