A Fnideq, près de Ceuta, la désillusion des jeunes Marocains après une traversée éclair en Europe

Alors que 50 000 personnes, de jeunes Marocains pour l’essentiel, se ruaient sur l’enclave espagnole jeudi et vendredi, Ceuta est désormais désertée, la plupart des candidats à l’exil ayant fait demi-tour.

Août 2, 2026 - 09:51
A Fnideq, près de Ceuta, la désillusion des jeunes Marocains après une traversée éclair en Europe
Des personnes ayant franchi la frontière espagnole retournent au Maroc, au départ de l’enclave espagnole de Ceuta, le 1ᵉʳ août 2026. BERNAT ARMANGUE/AP

Cette fois, c’est fini. La fièvre a disparu. Fnideq est redevenue une cité balnéaire banale. Samedi 1er août, il n’y a plus de trace de la crise migratoire sans précédent qui a secoué ces derniers jours cette ville marocaine collée à l’enclave espagnole de Ceuta, l’une des deux seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain.

Enfin, presque. Il y a des policiers partout : le long de la corniche, sur les buttes couleur terre cuite qui surplombent la Méditerranée, sur la mer et tout au long de la route menant vers le poste-frontière. Mais il est difficile d’imaginer qu’entre jeudi 30 et vendredi 31 juillet, quelque 50 000 personnes, selon le ministère espagnol de l’Intérieur, se sont subitement ruées vers ce bout d’Europe, souvent à la nage.

Dès le vendredi, ce mouvement inédit s’est inversé : la plupart ont fait marche arrière, épuisés par des jours d’errance, le manque de sommeil et la faim. A Ceuta, ils disent n’avoir trouvé que des forces de l’ordre, des rideaux de boutiques abaissés et des commerçants qui refusaient de les servir. La désillusion les a poussés à faire demi-tour.

De l’autre côté des barbelés, Ceuta s’est vidée de ces exilés éphémères. Cette fois-ci, la porte qui mène vers cet autre monde a été condamnée. Il n’en reste plus qu’une d’ouverte : celle qui reconduit cette jeunesse dans un quotidien qu’elle dit vivre en apnée. Selon les autorités espagnoles, plus de 48 000 personnes sont retournées dans leur pays.

Mais à Fnideq, l’errance a continué. Sans téléphone, sans argent, sans chaussures, beaucoup de ces jeunes se sont retrouvés à dormir sous les palmiers ou sur le bitume des trottoirs. Sans violence, et parfois avec compassion, les policiers les ont progressivement dispersés, leur répétant de rentrer à la maison. Certains ont attendu que des proches viennent les récupérer, d’autres ont fait du stop. Ils peuvent oublier Ceuta et l’Europe.

Frontière flottante

Quelque chose a désormais changé à Fnideq : les Espagnols viennent d’installer sur les flots de la Méditerranée une frontière flottante de 500 mètres de long. Cette barrière orangée défigure un peu plus encore un horizon coupé en deux.

Sous ce soleil cuisant, l’après-midi semble s’éterniser. En face du portail grillagé, gardé par les forces auxiliaires, de nombreuses mères attendent leur enfant. Elles voient défiler des jeunes de tous les âges venus de plusieurs régions du royaume, minés par ce retour précipité. Certains sont pieds nus ou en chaussettes, d’autres torse nu.

Ces mères sont inquiètes. Elles scannent chaque visage : est-ce leur enfant ? Elles arrêtent quelques garçons et leur montrent des photos : « Vous avez vu mon fils ? » L’une d’elles est en pleurs. Sa fille Rania, 15 ans, s’est fait la belle avec sa cousine, il y a deux jours. « Je ne savais pas qu’elle voulait partir », raconte-t-elle. Depuis, elle est assise devant la porte du retour, espérant revoir la silhouette et les longs cheveux bouclés de sa fille. Cette dame d’une cinquantaine d’années à la gandoura à bas prix a dormi la nuit de vendredi à samedi, près de l’immense rond-point à l’entrée de la ville, avec des centaines d’autres familles, et des jeunes qui espéraient encore se faufiler jusqu’à Ceuta.

Mouad Hossni et Achraf Mimoun, deux militants de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), écoutent attentivement ces mères et tentent de les rassurer. Ils sont venus de Tétouan, la grande ville la plus proche, pour échanger avec ces candidats à l’exil dans le but de rédiger un rapport sur cette traversée éclair. « On peut se demander si cet événement est spontané ou organisé, explique M. Hossni. Mais la question la plus importante demeure : quelles sont les causes sociales qui poussent des jeunes à prendre, en l’espace de quelques minutes, la décision de risquer leur vie en mer, quelles que soient les circonstances dans lesquelles cet événement s’est produit ? »

« On y retournera »

Les récits de ces migrants éphémères se ressemblent tous. Ces garçons - les jeunes femmes sont très rares - racontent leur traversée comme une aventure extraordinaire. Ils évoquent les réseaux sociaux qui les ont poussés à rejoindre l’enclave espagnole et leur déception de n’avoir pas pu démarrer une nouvelle vie là-bas.

Dans un long communiqué, l’AMDH a condamné « le silence inquiétant des responsables et des institutions » du pays qui n’ont toujours pas réagi publiquement à la crise. L’organisation exige l’ouverture d’« une enquête sérieuse et indépendante afin de faire toute la lumière sur les circonstances et les causes ayant conduit aux récentes vagues d’exode, et établir les responsabilités ». L’ONG fait état de « près de 130 victimes » alors que le ministre de l’intérieur espagnol, Fernando Grande-Marlaska, avance le chiffre de 67 morts.

Désormais, il faut apprivoiser la déception, et attendre la prochaine occasion. « De toute façon, Ceuta, ce n’est pas vraiment l’Europe, lâche un jeune homme. On y retournera. » En contrebas, sur la plage, un adolescent vient de se lancer à l’eau. Un militaire lui demande de remonter, le garçon se met à pleurer : « Pour l’amour de Dieu, laisse-moi y aller. » Il a dû renoncer.

Les heures passent, la chaleur est moins intense. Puis, des cris. De joie. Rania vient de passer la porte du retour. Sa mère la serre si fort qu’elle pourrait lui briser les os. Sa fille l’embrasse comme si elles ne s’étaient vues depuis des mois. Pourquoi est-elle partie ? « Je ne peux pas l’expliquer, répond Rania. J’ai le cerveau en stop. »