Dans un Venezuela frappé de stupeur, tous les regards se tournent désormais vers Delcy Rodriguez
Depuis l’intervention américaine et l’enlèvement de Nicolas Maduro, la vice-présidente a été propulsée présidente par intérim par la Cour suprême et a été reconnue comme telle par les Forces armées bolivariennes.
Le Venezuela s’est réveillé, dimanche 4 janvier, dans un état de stupeur et de sidération, sans parvenir à croire que, pour la première fois de son histoire, le pays avait subi un bombardement aérien la veille. Les rues de Caracas, restées vides samedi, commençaient à reprendre vie, au ralenti. Les seuls endroits vraiment fréquentés étaient les supermarchés et les stations essence : comme à leur habitude lorsqu’une crise se profile, les Vénézuéliens font des réserves en anticipation de possibles pénuries.
Les appels du chavisme à manifester pour protester contre l’enlèvement, dans la nuit de vendredi à samedi, du dirigeant Nicolas Maduro par un commando américain n’ont rassemblé que des groupes épars. Le fils du président a lui-même exhorté ses partisans à se mobiliser et à descendre dans la rue. Le gouvernement avait appelé, samedi, à la lutte armée.
Dans quelques quartiers, des colectivos, des groupes civils de choc, ont été déployés. En province, des mobilisations sporadiques ont eu lieu, comme dans l’Etat de Yaracuy (nord du pays), où le gouverneur, Leonardo Intoci, a publié sur Instagram des vidéos de lui, arme automatique en bandoulière ou haranguant des manifestants. Mais dans l’ensemble, les Vénézuéliens sont restés chez eux.
Les habitants des quartiers voisins des lieux bombardés, eux, constataient, impuissants, les dégâts sur des maisons ou des immeubles endommagés par le souffle des déflagrations. Aucun bilan n’a été fourni par les autorités vénézuéliennes sur de possibles victimes civiles ou militaires. Dimanche, le ministre de la défense, le général Vladimir Padrino Lopez, a accusé les Etats-Unis d’avoir « assassiné de sang-froid une grande partie de l’équipe de sécurité [de Nicolas Maduro] ». Mais il n’a fourni aucun chiffre.
Une organisation regroupant des médecins au Venezuela a fait état auprès de l’Agence France-Presse d’environ 70 morts et 90 blessés, sans que ces chiffres puissent être confirmés. Selon le New York Times, qui cite un haut fonctionnaire vénézuélien ayant requis l’anonymat, au moins 80 personnes seraient mortes lors de l’attaque, entre civils et membres de forces de sécurité.
Dimanche soir, le président cubain, Miguel Diaz-Canel, a reconnu que 32 de ses compatriotes avaient été tués au Venezuela et il a décrété deux jours de deuil national. De nombreux Cubains formaient en effet une partie de la garde rapprochée du président Maduro. Quelques minutes plus tôt, Donald Trump avait affirmé à bord de l’Air Force One que « beaucoup de Cubains sont morts hier ».
Des scènes de liesse de la diaspora vénézuélienne se sont produites un peu partout dans le monde pour célébrer la capture du « dictateur » Maduro, à Madrid, à Santiago du Chili, à Miami (Floride), à Cucuta – de l’autre côté de la frontière avec la Colombie –, même si elles étaient parfois clairsemées. A Rio de Janeiro, à peine une vingtaine de Vénézuéliens avaient répondu présent, devant le célèbre hôtel Copacabana Palace. « Nous voulons la démocratie, nous voulons la liberté ! », a scandé William Clavijo, 35 ans, chercheur en politique publique qui raconte avoir été persécuté politiquement après avoir travaillé pour un maire de l’opposition. A ses yeux, le bombardement a été une « surprise positive ». « Cet homme [Nicolas Maduro] mérite ce qui lui est arrivé ! », se réjouit-il.
Tous les manifestants ne partageaient pas le même enthousiasme quant à l’annonce de Donald Trump de vouloir diriger le pays et exploiter ses vastes réserves de pétrole. « J’ai peur qu’il prenne des décisions qui ne bénéficient qu’à ses propres intérêts », confie Danessa Urbina, une jeune entrepreneuse de 31 ans.

Au Venezuela même, cependant, l’heure restait à la prudence pour l’opposition, qui s’est fait discrète. Même Maduro neutralisé, tous redoutent la répression de manifestations, comme cela a été le cas après l’élection présidentielle de juillet 2024, faisant 27 morts et des centaines de détenus. « Tout le monde est content, mais personne n’est dans la rue », assure une jeune Vénézuélienne contactée au téléphone. « Au sein de l’opposition de gauche, beaucoup sont à la fois soulagés par le départ de Maduro, mais révoltés par le scénario de l’intervention », explique Olivier Compagnon, professeur à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine.
Les regards sont désormais tournés vers la vice-présidente, Delcy Rodriguez, propulsée présidente par intérim par la Cour suprême pendant quatre-vingt-dix jours, et reconnue comme telle par les Forces armées bolivariennes. Samedi, dans une allocution télévisée, elle avait assuré Nicolas Maduro de son soutien inconditionnel, « seul et unique président du Venezuela » dont elle exigeait « l’immédiate libération ». « Nous sommes prêts à défendre nos ressources naturelles qui doivent servir au développement national, avait-elle alors asséné. Nous ne redeviendrons jamais des esclaves, nous ne redeviendrons jamais une colonie d’un empire quelconque ! »
Une « fidèle parmi les fidèles »
Dans une interview accordée au magazine The Atlantic, Donald Trump avait, lui, déclaré que Delcy Rodriguez « paiera[it] cher, probablement plus cher que Maduro » si elle « ne fai[sai]t pas ce qu’il faut ». Et son secrétaire d’Etat, Marco Rubio, de renchérir lors d’une interview à la chaîne CBS : les Etats-Unis travailleront avec les responsables vénézuéliens en place « s’ils prennent de bonnes décisions ».
Dimanche soir, le ton de Mme Rodriguez avait déjà radicalement changé : « Nous accordons la priorité à des relations internationales équilibrées et respectueuses entre les Etats-Unis et le Venezuela, a-t-elle écrit sur Telegram. Nous invitons le gouvernement américain à travailler conjointement à un agenda de coopération. »
Femme à poigne de 56 ans connue tant pour sa capacité de dialogue que pour son adhésion sans failles aux idéaux chavistes, Delcy Rodriguez est une « fidèle parmi les fidèles » du régime, précise Olivier Compagnon. Fille d’un guérillero marxiste, elle a suivi des études de droit, en France notamment. Elle a gravi rapidement les échelons politiques, d’abord sous la présidence d’Hugo Chavez (1999-2013) puis sous celle de Nicolas Maduro, devenant ministre de la communication puis des affaires étrangères.
Nicolas Maduro, qui la qualifie de « tigresse », l’a nommée vice-présidente en juin 2018, ajoutant à son portefeuille en août 2024 le ministère des finances et du pétrole. Elle a réussi à faire évoluer, lentement mais sûrement, la production d’hydrocarbure qui était au plus bas et sous sanctions américaines, ce qui lui a valu la considération de nombre de fonctionnaires américains. Delcy Rodriguez a cependant été elle-même sanctionnée tant par l’Union européenne que par les Etats-Unis, accusée d’avoir participé à la détérioration de la démocratie dans son pays.
« Quelqu’un a trahi Maduro »
Aujourd’hui, une question prend corps au Venezuela : Delcy Rodriguez a-t-elle trahi Nicolas Maduro ? « Beaucoup s’interrogent sur la capacité des Etats-Unis à enlever le président en une heure et spéculent autour de trahisons qui auraient pu avoir lieu au sein du premier cercle de Maduro », pointe M. Compagnon.
« Une opération de ce type, malgré la supériorité technologique des équipements militaires américains, n’aurait pas pu être menée à bien dans ces conditions s’il n’y avait pas eu une trahison envers Maduro, estime Jesus Nuñez Villaverde, codirecteur de l’Institut d’études sur les conflits et l’action humanitaire, sur le site espagnol laSexta. Par conséquent, quelqu’un a trahi Maduro. (…) Si nous dressons une liste des suspects, de ceux qui ont changé de camp ou qui tentent de survivre non seulement personnellement mais aussi politiquement, Delcy est la première sur la liste. »
Delcy Rodriguez, qui a réuni dimanche son premier conseil des ministres, devait prendre officiellement ses fonctions de présidente par intérim lundi 5 janvier, en même temps que la nouvelle Assemblée nationale issue des élections législatives du 25 mai 2025. Ce même jour, le Conseil de sécurité des Nations unies avait prévu de se réunir à la demande de Caracas.
[Source: Le Monde]