L’Indonésie de Prabowo Subianto à l’heure du virage autoritaire : « Nous n’imaginions pas que cela irait aussi vite »
Arrestations massives de manifestants et élargissement du rôle de l’armée : les méthodes de gouvernance du président, arrivé au pouvoir en octobre 2024, pour transformer l’Indonésie en puissance riche et respectée, rappellent les heures sombres du régime de Suharto.
Confection de repas gratuits pour les écoliers, production de médicaments dans des laboratoires militaires, projets agricoles et création de « 100 nouveaux bataillons actifs dans les secteurs de la santé et de l’agriculture », telles sont les missions civiles inédites confiées aux forces armées indonésiennes. Elles figurent dans une pleine page de publicité, payée par le ministère de la défense et publiée, le 22 septembre 2025, dans Kompas, le quotidien le plus influent du pays, sous le slogan : « Bien plus que le militaire : la défense globale à l’indonésienne ».
Cet élargissement du rôle de l’armée indonésienne n’est pas un hasard. Depuis son accession au pouvoir, en octobre 2024, Prabowo Subianto, un ancien commandant des forces spéciales sous la dictature du général Suharto, dont il était le gendre, fait de l’armée un pilier des ambitions nationales. Démis en 1998, lors de la chute de Suharto, accusé de violation des droits humains et un temps exilé, il a su reconquérir le pouvoir par des alliances politiques habiles et malgré de cuisants échecs aux urnes – jusqu’à son triomphe lors de l’élection de 2024.
Parvenu, à l’âge de 72 ans, à la tête du plus grand pays musulman et de la troisième démocratie mondiale, Prabowo avait exposé sa vision en 2021 dans un livre intitulé On the Art of Military Leadership (« l’art du leadership militaire », 2021, non traduit) : le combat militaire est le socle de la nation et du leadership. Son ouvrage suivant, Strategic Transformation of the Nation : Towards Golden Indonesia 2045 (« transformation stratégique de la nation : vers une Indonésie dorée en 2045 », 2023, non traduit), y assigne un objectif : transformer l’Indonésie en golden nation, moderne et développée, pour le centenaire de l’indépendance, en 2045.
Le concept d’« Indonésie dorée 2045 » est né sous la présidence de Joko Widodo (2014-2024), qui avait fait de Prabowo, en 2019, son ministre de la défense, puis son successeur désigné. Vision technocratique axée sur les grands travaux et l’industrialisation à l’époque, elle devient, chez Prabowo, plus souverainiste : Etat et armée, érigés en piliers de la « défense globale », doivent viser une croissance « agressive » pour transformer le pays en profondeur.
Chantier de « défense globale »
En un peu plus d’un an de pouvoir, l’ancien général s’est lancé dans la mise en œuvre de son programme avec une ardeur redoutable. D’un bout à l’autre de l’archipel, plus de 10 000 cuisines centrales fournissent les écoles en repas gratuits – au prix d’un nombre record d’intoxications alimentaires. En Papouasie et à Bornéo, des millions d’hectares sont réaffectés à la production de carburants et à des cultures jugées stratégiques – ce programme est dénoncé comme excessivement dirigiste. L’Etat resserre son emprise : nouveau fonds souverain créé, budget des provinces rogné, vastes concessions saisies – des millions d’hectares repris à des groupes d’huile de palme et miniers, accusés d’abus de permis. Les campagnes sont priées d’installer 80 000 coopératives rouge et blanc – les couleurs du drapeau –, censées briser les monopoles qui rendent la vie chère…
Cette myriade d’initiatives liées à ce vaste chantier de « défense globale » a alimenté des mouvements de protestation, culminant à l’été 2025 avec des manifestations monstres dans plus de 200 villes. En première ligne, la société civile découvre alors le retour de pratiques autoritaires : les militants et la presse engagée évoquent de plus en plus souvent l’« ordre nouveau » de Prabowo, en écho au nom par lequel se désignait le régime de Suharto. N’est-ce pas le nouveau président, l’ex-gendre du dictateur, qui, le 10 novembre 2025, a officiellement réhabilité ce dernier comme « héros de la nation » ?
Chaque régression démocratique avance de façon opportuniste. « Nous n’imaginions pas que cela irait aussi vite : en un an de mandat, les signes d’un recul démocratique se multiplient », s’inquiète Bivitri Susanti, juriste à l’école de droit Jentera, à Djakarta, et cofondatrice du Centre indonésien de recherche en droit et politiques publiques. Ce groupe de réflexion, impliqué dans le débat public depuis la reformasi (« réforme »), qui désigne l’ère post-Suharto, se mobilise aujourd’hui pour défendre près d’un millier de manifestants détenus depuis la fin d’août 2025. Leur nombre a même augmenté depuis, la police trouvant sur les réseaux sociaux des « preuves » d’incitation à la violence et de complicité présumée avec d’autres internautes. « Jamais, depuis 1965, il n’y avait eu autant de personnes arrêtées », précise la juriste. « Cela rappelle la “méthode de Djakarta” – quand les communistes étaient emprisonnés, au motif qu’ils étaient coupables par association », dit-elle, évoquant les rafles anticommunistes qui ont suivi la prise de pouvoir par Suharto.
Parmi les détenus figurent plusieurs militants d’organisation non gouvernementale, dont Delpedro Marhaen, vice-directeur de Lokataru, une fondation connue pour l’aide juridique qu’elle fournit aux lycéens. Accusé, entre autres faits, d’avoir « incité des mineurs à manifester », il a été arrêté le 1er septembre 2025 par une dizaine de policiers dans les locaux de la fondation à Djakarta. Après plus de quatre mois de détention, la lecture de l’acte d’accusation a donné lieu à une scène devenue emblématique.
« Si la liberté d’expression est considérée comme un acte d’incitation, ce n’est pas nous qui sommes jugés, mais la démocratie elle-même », a-t-il déclaré devant des dizaines de partisans réunis dans la salle du tribunal. « Delpedro Marhaen a œuvré pour recenser 600 lycéens arrêtés pendant les manifestations. Il connaissait évidemment beaucoup d’entre eux. Mais comptabiliser les arrestations et exiger de la police qu’elle agisse correctement quand elle inculpe ces adolescents ne revient pas à les inciter à attaquer la police », réagit Andreas Harsono, l’un des représentants de Human Rights Watch à Djakarta.
A l’origine, c’est la décision des parlementaires, le 25 août 2025, de s’octroyer des indemnités de logement de 50 millions de roupies indonésiennes (2 550 euros environ) par mois – près de dix fois le salaire minimum à Djakarta – qui avait précipité la jeunesse indonésienne dans la rue. Parmi les premiers manifestants, des milliers d’« ojol », les livreurs à moto des plateformes en ligne, qui avaient déjà défilé en mai pour réclamer de meilleures conditions de travail.
Le spectre de la loi martiale
Le 28 août, la vidéo devenue virale de la mort de l’un d’entre eux, Affan Kurniawan, 21 ans, percuté par un blindé policier, embrase tout. Les condoléances exprimées au domicile des parents de la victime par le président Prabawo n’y changent rien. Jusqu’alors en retrait, les syndicats d’étudiants se joignent au mouvement. Les jours qui suivent sont marqués de violences inédites de la part de manifestants masqués. Pour la première fois depuis l’accession de l’Indonésie à la démocratie, des commissariats et un parlement local sont incendiés, les résidences d’un ministre et de parlementaires sont saccagées. Le pays retient son souffle.
Le paradoxe, c’est qu’après les manifestations d’août, la police se retrouve elle-même clouée au pilori pour usage excessif de la force. La réforme de cette institution, au cœur de plusieurs scandales ces dernières années, s’impose alors comme une exigence-clé du collectif de manifestants et de représentants de la société civile reçu au Parlement, dans les premiers jours de septembre 2025.
Ce basculement qu’ont constitué les manifestations d’août a révélé l’ambiguïté du nouveau pouvoir. Dans une enquête, publiée le 7 septembre 2025, le très sérieux magazine Tempo révèle le rôle, dans les émeutes, de mystérieux provocateurs, possiblement liés à diverses officines militaires. Selon le média, le ministère de la défense, dirigé par Sjafrie Sjamsoeddin, commandant militaire de Djakarta sous Suharto, aurait suggéré au président d’instaurer la loi martiale.
Ces allégations ont été démenties avec véhémence, et Tempo, objet d’incessantes intimidations tout au long de l’année 2025 – des têtes de porc et des rats décapités ont été envoyés à ses bureaux –, risque des poursuites pour diffamation. « Prabowo a été éduqué à Eton, la prestigieuse public school britannique, et il veut se débarrasser de cette image du passé qui l’associe à la dictature », analyse Yenny Wahid, fille de l’ancien président Abdurrahman Wahid (1999-2001), premier dirigeant post-Suharto démocratiquement élu, et directrice du Wahid Institute. « Mais jouer la démocratie n’exclut pas d’autres options », confie-t-elle, soutenant que la loi martiale a bien été évoquée par des « sources internes » au pouvoir au moment des manifestations. « Prabowo n’a pas vu les émeutes comme l’expression du mécontentement populaire, mais comme une tentative de coup d’Etat », conclut-elle.
La colère populaire ne visait pourtant pas directement le nouveau président, mais surtout le Parlement. L’opposition, réduite au seul Parti démocratique indonésien de lutte (PDIP) et coincée dans des jeux de pouvoir, y évite toute forme de confrontation, préférant se poser en parti de « rééquilibrage », selon les mots de la présidente du PDIP, Megawati Sukarnoputri. « Les Indonésiens n’ont plus confiance dans les institutions, notamment dans le Parlement, souligne Agus Setiawan, 24 ans, chef du syndicat d’étudiants de l’université d’Indonésie de Djakarta. Beaucoup estiment que les méthodes conventionnelles, telles que les discussions ou les manifestations classiques, ne suffisent plus à changer la situation. »
« Renvoyez l’armée dans les casernes ! »
En septembre 2025, le président Prabowo opte pour la conciliation. Il promet de répondre aux demandes des manifestants sur la police et crée une commission pour l’accélération de la réforme policière. Face à une délégation de hautes personnalités, dont des membres de la famille Wahid, qui s’inquiète des arrestations massives dans le pays, il se veut rassurant. Trois mois plus tard, l’échec est patent. La réforme s’enlise. Les procès qui débutent, dont celui de Delpedro Marhaen, choquent par la sévérité et l’étendue des accusations. Ils sont « une mise en scène visant un public précis – la jeunesse indonésienne, [leurs] parents, les universités et l’opinion –, avec un avertissement : ne recommencez pas ce qui s’est produit à la fin du mois d’août, lorsque des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue à travers l’Indonésie pour protester contre le gouvernement du président Prabowo Subianto », dénonce Abdul Khalik, rédacteur en chef du site d’analyse politique Omong-Omong Media, dans une tribune du Jakarta Post datée du 15 décembre 2025.
La crispation sécuritaire ne faiblit pas. Le 20 décembre, la police et l’armée ont interrompu un débat, dans une localité de l’est de l’île de Java, à l’occasion de la publication du livre #Reset Indonesia (septembre 2025, Ed. Indonesia Tera), au prétexte que les organisateurs n’avaient pas reçu les autorisations nécessaires. Un incident qui, selon Tempo, fait planer une fois de plus sur l’ère Prabowo l’« ombre de l’ordre nouveau ». L’ouvrage, signé par quatre journalistes, se présente comme un contre-projet politique à la vision de Prabowo. Il brosse le portrait d’une Indonésie en pleine mutation sociétale et économique, dont la jeunesse s’interroge. « Les licenciements se sont succédé ces derniers mois, notamment dans l’industrie et le textile, en raison du commerce électronique et de la concurrence chinoise, et l’emploi a migré vers la gig economy [“économie à la tâche”] : livreurs “ojol”, chauffeurs VTC, analyse Andi Achdian, historien à l’université nationale de Djakarta. Le secteur informel, précaire, est donc en pleine croissance, à un moment où les provinces voient leurs budgets amputés. »
Comme ces volcans qui parsèment l’archipel et libèrent périodiquement les tensions tectoniques accumulées, les manifestations d’août 2025 ont été précédées de tremblements annonciateurs. En février 2025, les étudiants avaient manifesté pendant près d’une semaine, dans les grandes villes du pays, pour protester contre les choix budgétaires de Prabowo : des coupes drastiques annoncées dans les sommes allouées à l’éducation, pour financer l’une de ses mesures phares, la distribution de repas gratuits à 83 millions d’écoliers d’ici à la fin de son mandat, en 2029, pour lutter contre la sous-nutrition infantile. Le slogan qui émerge alors, « Indonesia Gelap » (« sombre Indonésie ») est une réplique à sa promesse d’« Indonésie dorée ».
Un mois plus tard, des étudiants et des militants prodémocratie brûlent des pneus devant le Parlement pour protester contre l’adoption, jugée précipitée, d’un amendement à la loi sur les forces armées. Les officiers en activité pourront intégrer davantage d’institutions publiques. Sous Suharto, la doctrine du dwifongsi (« double fonction », civile et militaire) gangrenait les institutions et les entreprises publiques. Prabowo remet les militaires au cœur du pouvoir.
Cela explique le retour, dans toutes les manifestations, du slogan phare de 1998 : « Renvoyez l’armée dans les casernes ! » Il figure ainsi parmi les 25 demandes listées par la société civile au lendemain des émeutes d’août. « Prabowo veut contrôler les choses. Pourquoi fait-il appel à l’armée ? Parce qu’il ne fait pas confiance aux fonctionnaires », explique John Muhammad, l’un des leaders du Parti vert d’Indonésie, une organisation qui se veut le bras politique de la société civile, mais n’a pas de représentation au Parlement. « C’est aussi le meilleur moyen de consolider son pouvoir », ajoute le militant, qui fut aussi leader étudiant en 1998. La société civile, dit-il, « se prépare au cas où la crise s’aggraverait ».
Ambitions internationales
« L’expansion du rôle de l’armée est majeure et elle n’a pas attendu la nouvelle loi », estime Made Supriatma, spécialiste des forces armées indonésiennes et chercheur invité au sein du programme d’études indonésiennes de l’ISEAS-Yusof Ishak Institute, basé à Singapour. L’agence gouvernementale, créée ex nihilo pour gérer le programme de cantines gratuites, a, par exemple, recruté 30 000 jeunes diplômés, formés par l’armée et intégrés à la réserve nationale. Plusieurs centaines de « cuisines centrales » sont aussi gérées par l’armée.
Au niveau du district, signale le chercheur, des « bataillons de développement du territoire » vont être formés pour répondre aux objectifs d’autosuffisance alimentaire, c’est-à-dire en établissant leurs propres exploitations agricoles et d’élevage. « Imaginez des paysans privés d’eau par les plantations militaires : le chef de district s’opposera-t-il à l’armée ? », interroge Made Supriatma. Selon le chercheur, au moins 500 000 nouvelles recrues pourraient rejoindre l’armée indonésienne : « Prabowo veut renforcer l’armée, il pense qu’il va y avoir une guerre mondiale. Son inquiétude est peut-être légitime, mais est-ce pertinent de miser sur les effectifs plutôt que sur la modernisation ? »
Car les ambitions du nouveau président s’expriment aussi à l’international. Prabowo Subianto ambitionne une Indonésie multialignée, respectée comme un « pont entre le Nord et le Sud global ». Là où Joko Widodo se tenait à distance des grandes scènes diplomatiques, le cosmopolite Prabowo, formé en Occident, les investit pleinement : sommet des BRICS, que Djakarta a officiellement rejoints en janvier 2025, tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, où un président indonésien ne s’était pas exprimé depuis dix ans. Nationaliste assumé, Prabowo s’est engagé sur le dossier israélo-palestinien, s’est rendu à deux reprises à Moscou, où il a été reçu par Vladimir Poutine, sans rompre pour autant avec ses partenaires occidentaux.
L’Indonésie a resserré ses liens sécuritaires avec l’Australie et poursuivi ses achats d’armement en Europe (avions de chasse Rafale et sous-marins en France, équipements navals en Italie), avant de créer la surprise en passant une commande de chasseurs à la Chine. Mais cette ambition tous azimuts se heurte à une contrainte majeure : le budget de la défense plafonne, malgré une hausse marquée, faute de ressources suffisantes. Doter l’armée d’une double assise stratégique et économique sur le territoire national, par une mainmise renforcée sur l’économie, pourrait-il y remédier ? Le pari est audacieux, et les secousses internes se font déjà sentir.
[Source: Le Monde]