Le « gangsta fishing », cette pratique hors-la-loi qui procure le frisson : « On veut être libre de pêcher où on veut, quand on veut »

Des pêcheurs en quête d’adrénaline s’introduisent illégalement dans des propriétés privées ou des lieux interdits au public pour attraper des poissons, les prendre en photo puis les relâcher. Une pratique « individualiste » et risquée, selon la Fédération nationale de la pêche en France.

Jan 12, 2026 - 06:39
Le « gangsta fishing », cette pratique hors-la-loi qui procure le frisson : « On veut être libre de pêcher où on veut, quand on veut »
Le gangsta fisher Kirby, à l’entrée de la partie souterraine du canal Saint-Martin, où la pêche est interdite, dans le port de l’Arsenal, à Paris, le 1ᵉʳ novembre 2025. FLORIAN THÉVENARD POUR « LE MONDE »

Antoine (prénom modifié), 20 ans, sort du travail un soir de semaine. Il habite à Paris, dans le 4arrondissement. Avec un ami, il prend le RER A, puis le RER E. Il descend à la gare de Gretz-Armainvilliers, une commune de Seine-et-Marne. Après vingt minutes de marche, les deux jeunes hommes arrivent aux abords d’un château du XIIe siècle, ancienne propriété du roi du Maroc, repérée préalablement sur Google Maps. Habillés en jean et sweat à capuche, ils s’introduisent dans les jardins de la luxueuse demeure. Mais ils n’ont pas rendez-vous pour une visite touristique ou immobilière. Les acolytes se dirigent plutôt vers l’étang du domaine. Après s’être assurés que personne ne les surveillait, ils sortent leurs cannes à pêche et les plongent dans l’eau. « C’est un peu comme si on pêchait dans les jardins de Versailles. »

Antoine pratique le « gangsta fishing ». Une activité qui consiste à s’introduire illégalement dans des propriétés privées pour pêcher dans un plan d’eau à la campagne. Ou, dans sa variante urbaine, à appâter des poissons carnassiers en pleine ville en prenant quelques libertés avec la réglementation : pêcher la nuit ou dans des lieux interdits au public. « On fait du gangsta fishing, mais nous ne sommes pas des gangsters. On ne se prend pas trop au sérieux. C’est un nom ironique », se défend Kirby, pêcheur parisien de 44 ans, qui a requis l’anonymat.

Les poissons, eux, ne finissent jamais sur le gril d’un barbecue. Une fois attrapés et photographiés, ils sont relâchés dans l’eau. « On fait toujours très attention à l’environnement. On respecte les périodes de reproduction des poissons. »Cette pratique courante dans le monde de la pêche récréative, appelée le « no-kill » (« pas de mise à mort »), ne fait pourtant pas consensus. Des associations pour la protection animale militent pour son interdiction. « La pêche no-kill, qui consiste à relâcher les poissons à l’eau après les avoir pêchés, est source de terreur et de blessures pour ces animaux qui sont brutalement arrachés à leur milieu », affirme l’association Projet Animaux Zoopolis. Les amateurs de « catch and release » (« attraper et relâcher ») défendent, de leur côté, une démarche naturaliste, guidée par l’observation de la nature.

« Certains gardes-pêche nous mettent des amendes »

Châteaux, manoirs, étangs privés : Antoine cherche des espaces exclusifs, où l’activité de pêche est peu dense. « Des propriétés où personne ne pêche. Ou alors, une fois dans l’année à l’occasion d’une cousinade », explique-t-il. Une forme d’urbex en eau douce. « Parfois, on se demande s’il y a encore des propriétaires, c’est rempli de fougères, dur d’accès, ça ressemble pratiquement à des lieux abandonnés », raconte Kirby.

Ces plans d’eau désertés présentent l’avantage, selon Antoine, d’être fréquentés par des « poissons peu “éduqués” » (peu habitués à être pêchés, selon lui). « Quand ils se sont fait attraper une fois, deux fois, trois fois, ils captent qu’il y a un problème et vont moins mordre. Mais quand on arrive sur un spot en propriété privée, on tombe sur des poissons qui n’ont jamais vu un leurre de leur vie. A chaque lancée, tu as un poisson. »

Son père l’initie à la pêche lorsqu’il est enfant. Il l’emmène à la campagne, puis au bord du canal Saint-Martin et sur les quais de Seine, au cœur de la capitale. Il rencontre d’autres street fishers à l’école et sur les réseaux sociaux. Au détour de sessions sur les « berges de Paris Plage », il intègre un groupe de pêcheurs qui revendiquent la pratique du gangsta fishing : les Mad Boys Fishing.

Il y a plus de dix ans, trois graffeurs du groupe de graffitis Mad Boys, formé à Meaux (Seine-et-Marne), en 1998, se tournent vers la pêche. Et donnent naissance à ce groupe informel de pêcheurs urbains. Certains se sont rencontrés sur Instagram, d’autres au bord de l’eau. Ils sont aujourd’hui une quinzaine, principalement parisiens.

Parmi eux : Kirby, 44 ans, ancien ultra du PSG (groupe Authentiks, virage Auteuil, dissous en 2010), graffeur repenti, actuel artificier dans un parc d’attractions. Son « blaze » de graffeur est devenu son pseudonyme de pêcheur. On devine, dans le dédale de tatouages qui ornent sa peau, un petit poisson gravé en dessous de son cou. Il a commencé la pêche en 2014, au milieu de la trentaine. Un ami l’a initié à la pêche urbaine. Une épiphanie. « J’ai redécouvert Paris. » Il savoure alors le plaisir d’aller pêcher, « habillé comme dans la vie de tous les jours », en jean et baskets, une canne à pêche sous le bras.

Pour pimenter cette passion naissante, le quadragénaire se tourne vers le gangsta fishing. « On veut être libres de pêcher où on veut, quand on veut », résume-t-il. Après avoir arrêté le graffiti, il retrouve l’adrénaline des sessions nocturnes, dans le métro ou sur les chemins de fer. « C’est un peu le même esprit, sauf qu’au lieu de peindre des métros on pêche des poissons. A chaque fois, il faut roder le spot. Et si tu n’as pas ton métro ou ton poisson en photo, ça ne compte pas », dit-il.

Il pêche pour la première fois sous le tunnel du bassin de l’Arsenal, dont l’accès est interdit. « C’est trop beau ! L’eau est translucide, tu vois tous les poissons, tu es sous Paris, ce sont les catacombes de la pêche. » Pour accéder au lieu, il utilise son savoir-faire de graffeur : escalader un mur, soulever une trappe avec une barre de fer.

Pêcher un poisson dans la Seine au milieu de la nuit demeure moins risqué que de peindre un métro. « On m’a déjà saisi mon matériel de pêche, mais je n’ai jamais fait de garde à vue pour avoir pêché la nuit ou dans une propriété privée, avance Kirby. Certains gardes-pêche nous mettent des amendes. D’autres nous disent juste de ranger nos cannes. » La pratique serait également moins dangereuse, poursuit-il : « Dans notre groupe, deux graffeurs sont décédés en faisant du graffiti. Certains ont eu des condamnations. Ça m’a bien calmé. »

« Plus que discutable »

La proximité de ces deux mondes n’a pas échappé à Benoît Lefebvre, chargé de développement du loisir pêche à la Fédération nationale de la pêche en France (FNPF), qui rassemble 1,5 million de pratiquants : « Historiquement, le renouveau du street fishing est lié à l’émergence, au début des années 2000, d’une culture streetwear que l’on retrouve, par exemple, dans le graffiti. Les gangsta fishers ont trouvé le moyen de s’exprimer, comme le graffiti, en portant, dans certains cas, préjudice à autrui ou à la société en général. On peut concevoir une liberté, une envie de trouver de nouveaux territoires, mais quand c’est au préjudice d’une personne ou de la communauté des pêcheurs, cela devient plus que discutable. »

La pêche en domaine privé n’est pas l’apanage des gangsta fishers. Certains s’y aventurent en toute légalité. Comme le créateur de contenus Bar d’écume, qui loue des étangs ou des lacs dans des châteaux ou des manoirs pour filmer ses sessions de pêche. Une plateforme de mise en relation entre propriétaires de plans d’eau et pêcheurs, Rent a Lake, a été créée en 2024, pour répondre à cette demande.

Louer un étang ? « Jamais de la vie ! », s’exclame Kirby. Pour le quadra, pêcher des poissons en prenant le risque d’être repéré est plus stimulant. « Une fois à l’intérieur d’une propriété, c’est de la pression. Un garde-pêche ou un chasseur peut débarquer à tout moment. » Il alterne les sorties de pêche licites et les sessions clandestines. « Je pêche de moins en moins en gangsta. Plus je vieillis, moins j’ai besoin d’adrénaline. Et puis, ce serait un peu triste de faire tout le temps des conneries à mon âge. »

Kirby, dans le port de l’Arsenal, à Paris, le 1ᵉʳ novembre 2025.

Les sessions de pêche en étang privé ne sont pas sans risques. Un jour, Antoine part pêcher dans un spot perdu en Ile-de-France. Les propriétaires le surprennent en pleine session de no-kill. Ils le somment de ne plus revenir.

Plusieurs mois plus tard, Antoine est de retour avec un ami. Pour ne pas se faire repérer, il arbore des vêtements techniques de couleur verte, assortis aux buissons. Il s’installe autour de l’étang. Des faux canards affleurent à la surface de l’eau. Il s’apprête à mouiller sa ligne quand une voiture se dirige vers eux. A son bord, deux hommes en pantalons militaires. Ils portent des casquettes de chasseurs. Une course-poursuite s’engage. Antoine et son ami traversent un champ en courant. Les chasseurs sortent et tirent un coup de fusil en l’air. « On s’est cachés dans des fourrés. Ils nous ont cherchés partout dans un rayon de 200 mètres, mais ils ne nous ont pas trouvés. C’était chaud », se rappelle le jeune homme.

Une pratique « individualiste et assez transgressive »

Pourtant, le gangsta fishing n’a pas fait l’objet de signalements à l’échelle nationale. « Sur l’ensemble du territoire, il n’y a pas de remontée particulière concernant cette pratique. Nous ne pouvons pas dire que c’est un phénomène », explique la police nationale au Monde.

Hamid Oumoussa, directeur général de la FNPF, voit dans le gangsta fishing une pratique « individualiste et assez transgressive ». Il alerte sur ses risques. « La première infraction est de rentrer dans une propriété privée sans l’autorisation de son propriétaire. Comme ils pêchent dans le privé, ils vont se soustraire à des règlements qui sont là pour la protection du milieu aquatique et des espèces de poissons », explique-t-il.

Cette pratique serait également pénalisante pour les autres pêcheurs. « Les structures associatives de la pêche obtiennent des territoires de pêche grâce aux conventions avec des propriétaires privés, qui mettent à notre disposition leurs plans d’eau. Ce type de comportements peut influencer négativement les propriétaires qui peuvent se montrer rétifs à autoriser l’accès des pêcheurs à leurs territoires », poursuit le directeur général de la FNPF.

Après les captures de poissons, les gangsta fishers étalent leurs captures d’écran sur les réseaux sociaux. Des silures, des brochets, des sandres. « Les plus beaux et les plus gros poissons carnassiers », se réjouit Kirby, qui donne la taille du poisson en légende lorsqu’elle est remarquable. « Mon record personnel : un silure de 2,56 mètres. » Les spots, eux, ne s’échangent pas facilement. « Un peu comme les cartes Pokémon », compare Antoine.

Sur ses photos, il dissimule les détails qui permettent de les identifier. D’autres pêcheurs pourraient les utiliser pour aller à la pêche aux informations. « Parfois, on trouve un spot qui marche bien, où on fait du fish, et, quelques jours plus tard, un pêcheur publie une photo du même spot. » Le voleur de spot est appelé un « crabe ». « Il y a déjà eu des embrouilles pour des spots, mais ça reste une compétition saine », dit Kirby. Pour éviter qu’un spot ne se fasse « craber », il publie les photos de ses prises quelques mois après y être allé.

Combien y a-t-il de gangsta fishers en France ? « On doit être 500 à le pratiquer », estime Antoine. Kirby, lui, a une vision plus élastique de ce chiffre. « Tous les pêcheurs ont pratiqué un jour ou l’autre le gangsta fishing ! Tout le monde a déjà pêché la nuit, dans un lieu interdit ou dans l’étang d’un voisin. La différence avec nous, c’est qu’on l’assume et qu’on le revendique », affirme l’aventurier du moulinet.

[Source: Le Monde]