En Iran, la répression connaît une ampleur inédite : « Il y avait deux ou trois couches de corps entassés les uns sur les autres dans les hangars »
Tirs à bout portant dans les manifestations, hangars jonchés de cadavres, forces de l’ordre omniprésentes : plusieurs témoignages recueillis par « Le Monde » attestent de la violence sans précédent employée par les autorités pour mater les manifestations.
Kiarash n’a pu dormir que quelques heures depuis le samedi 10 janvier. Dans sa tête, résonne toujours le bruit sourd des trois corps qui se sont écroulés autour de lui lors d’une manifestation à Téhéran. « J’étais sur la place Kadj [nord-ouest]. On scandait : “Mort à [Ali] Khamenei.” J’ai vu passer une femme en tchador. Puis j’ai entendu : “Toc. Toc.” Un homme est tombé par terre à côté de moi. La femme en tchador a avancé. J’ai vu son pistolet avec un silencieux. Toc. Toc. Une balle dans la tête. Une balle dans les jambes. Un deuxième corps est tombé, puis un troisième. J’ai crié : “Rattrapez-la ! Elle tire sur les gens !” Je ne sais pas si c’était vraiment une femme ou un homme déguisé sous le tchador. Elle est partie en courant, et je l’ai perdue de vue dans la foule. »
Kiarash (qui préfère taire son nom de famille) se trouvait en Iran pendant la récente vague de contestation. Rentré chez lui en Europe dimanche 11 janvier, il témoigne de l’ampleur inédite de la répression menée par la République islamique, alors que l’accès à Internet est coupé depuis le 8 janvier. Selon Human Rights Activists News Agency, une organisation qui a son siège aux Etats-Unis, au moins 2 571 personnes ont été tuées pendant cette vague de manifestations, dont une centaine appartenant aux forces de l’ordre. Ce bilan dépasse largement celui des différentes vagues de contestation apparues ces dernières décennies en Iran. Et reste sans doute très sous-estimé, tant les informations provenant du pays restent partielles.
Kiarash a lui-même vu beaucoup de corps inanimés dans le grand cimetière de Téhéran, Behesht-e Zahra, situé dans le sud de la ville. Quelques heures avant d’aller manifester le 10 janvier, il s’y était rendu pour aider à identifier le corps de la meilleure amie de sa belle-sœur, tuée par balle la veille. « Ecrivez son nom : Nassim Pouraghayi, 41 ans, mère d’une fille et d’un garçon », demande Kiarash, joint par WhatsApp. Vendredi 9 janvier, Nassim et son mari étaient descendus dans la rue, dans le quartier de Pounak, dans l’ouest de Téhéran. Ils marchaient côte à côte quand, soudain, Nassim s’est agenouillée. « Je pensais qu’elle avait une chute de tension, mais quand je l’ai regardée, elle était souillée de sang », a raconté son mari à Kiarash.
« A bas Khamenei ! »
Dans les deux grands hangars du cimetière, les corps sont enveloppés dans des sacs mortuaires. Avec le mari de Nassim, Kiarash et six autres personnes ont cherché le nom de la mère de famille sur les étiquettes attachées aux sacs. « Il y avait deux ou trois couches de corps entassés les uns sur les autres dans les hangars. Ils étaient si grands que chacun pouvait contenir plus d’un millier de cadavres… au moins mille. Je vous raconte ça et ça me fait mal au cœur », glisse Kiarash. Derrière les hangars, les camions ont continué à arriver pour décharger de nouveaux corps. Les proches, dépassés par l’horreur, criaient à pleine voix : « A bas Khamenei ! » Dans les hangars, les familles déplaçaient les corps du dessus pour accéder à ceux du dessous. Kiarash a vu une mère s’allonger sur le corps inanimé de son enfant. « Elle criait : “N’y touchez pas !” » « Parmi les cadavres, raconte Kiarash, il y avait beaucoup d’enfants. Beaucoup trop. »
D’autres propos recueillis par Le Monde viennent corroborer ceux de Kiarash. Déjà, le 11 janvier, plusieurs témoignages et vidéos authentifiées faisaient état de scènes similaires et révélaient l’existence de centaines de corps dans la morgue de Kahrizak, également dans le sud de Téhéran. Les manifestants tués ont été envoyés pour identification soit à Behesht-e Zahra, soit à Kahrizak. A Behesht-e Zahra, Kiarash et les sept autres personnes ont mis trois heures pour retrouver le corps de Nassim Pouraghayi.
Parisa (un pseudonyme) a quitté l’Iran le 11 janvier pour l’Europe, après avoir attendu des heures à l’aéroport Imam-Khomeyni, à cause de la coupure d’Internet. Le 28 décembre 2025, jour du début des manifestations, Parisa se trouvait dans le complexe commercial de Paytakht, dans le nord de Téhéran, qui rassemble des vendeurs de téléphones et d’ordinateurs. Cette trentenaire a vu les commerçants baisser les rideaux pour descendre manifester. « L’étincelle a été la chute du rial. Personne ne comprenait pourquoi le dollar ne cessait de grimper. Je me rends souvent en Iran, mais cette fois, j’ai été stupéfaite par les prix et par le fossé énorme entre les plus riches, d’un côté, et la classe moyenne et les pauvres, de l’autre, qui s’appauvrissent chaque jour », raconte Parisa.
Les jours suivants, elle n’est pas descendue dans la rue, mais a ressenti une colère inédite chez sa famille, vivant à Karadj, à 30 kilomètres à l’ouest de Téhéran. A partir du 8 janvier, suite à l’appel de Reza Pahlavi, fil du dernier chah d’Iran, exilé aux Etats-Unis, ses deux cousins, âgés d’une vingtaine d’années, sont partis manifester. « Quand je leur disais “Reza Pahlavi n’a pas mis les pieds en Iran depuis longtemps. Il n’y connaît rien”, mes cousins répondaient : “Tu vis en Europe, tu viens dépenser tes euros ici. Pour nous, c’est une affaire de vie ou de mort. On n’a pas de temps pour tes nuances. Reza Pahlavi peut peut-être nous débarrasser de la République islamique.” »
Bruit continu des mitrailleuses
L’un des cousins de Parisa est infirmier, ainsi que sa compagne. Ils louaient un appartement. Avant, ils travaillaient dans un hôpital public, avec un salaire maigre. Puis, ils ont ouvert leur propre clinique avec le soutien financier de leur famille. Leur activité n’a pas tenu plus d’un an : « Le prix du matériel ne cessait d’augmenter. Peu de patients venaient les voir. Ils ont dû fermer », raconte Parisa. Avant d’aller manifester, ses cousins laissaient téléphones et testament – par crainte que tout soit confisqué en cas d’arrestation ou qu’ils ne reviennent pas. Les parents ne s’y opposaient pas.
Depuis sa fenêtre, Parisa voyait la foule compacte des manifestants. Plus tard, dans la nuit, le bruit continu des mitrailleuses la remplissait d’angoisse. Le 10 janvier, ses cousins sont revenus de la manifestation, les yeux rouges à cause des gaz lacrymogènes. Ils venaient de perdre deux amis, tués par balle alors qu’ils tentaient tous de prendre d’assaut un commissariat. Ce soir-là, après la répression sanglante, une ambiance apocalyptique régnait dans la ville : forces de l’ordre en civil et encagoulées, avec des kalachnikovs, poubelles incendiées, hommes vêtus de noir tirant dans l’air triomphalement. La contestation venait d’être écrasée.
Le 13 janvier au matin, alors que les Iraniens pouvaient enfin appeler directement leurs proches à l’étranger, la sœur de Parisa l’a contactée. « Elle m’a dit qu’il n’y avait plus de manifestations ni de slogans depuis les maisons. Elle voulait savoir si Trump allait frapper le régime iranien, comme il l’avait promis. » Parisa, elle, regrette d’être rentrée en Europe. « J’aurais dû rester en Iran, dit-elle. J’ai ramené mon corps, mais mon cœur est resté là-bas. »
[Source: Le Monde]