A Dubaï, les coulisses de la saisie inédite de biens immobiliers de narcotrafiquants

Le parquet de Marseille a obtenu la saisie d’une trentaine de biens immobiliers dans l’émirat. Un succès inédit qui pourrait annoncer de nombreuses autres opérations pour « taper les délinquants au portefeuille » à une période où les autorités locales cherchent à montrer leur volontarisme en matière de lutte contre le blanchiment d’argent.

Jan 14, 2026 - 16:04
A Dubaï, les coulisses de la saisie inédite de biens immobiliers de narcotrafiquants
Les deux tours Act One et Act Two, dans le quartier du Burj Khalifa, à Dubaï, en 2022. OLE MARTIN WOLD

C’est une première « historique » qui a suscité un enthousiasme appuyé au sommet de l’Etat, au prix d’une imprécision. « Les autorités judiciaires [émiraties] m’ont annoncé la saisie de 82 appartements dans le cadre d’un important dossier de narcotrafic lié à Marseille », déclarait ainsi, le 28 novembre 2025, le ministre de la justice français, Gérald Darmanin, dans la foulée d’un déplacement aux Emirats arabes unis, onze jours plus tôt. Le 22 décembre, le ministre se rendait de nouveau dans le Golfe, avec en ligne de mire la poursuite du « travail pour accélérer [les] enquêtes, ainsi que les extraditions et saisies de patrimoine contre les trafiquants de stupéfiants installés à Dubaï ».

Selon les informations du Monde, corroborées par des recoupements dans les registres immobiliers de Dubaï et les données du projet « Dubai Unlocked », une série d’appartements a été comptabilisée à plusieurs reprises, et le gel ordonné par les autorités émiraties concerne en réalité 33 biens uniques – 30 appartements, deux villas et un terrain. Sollicité, M. Darmanin n’a pas donné suite à nos demandes.

Bien que l’ampleur de cette prise ait été surestimée, ces saisies n’en constituent pas moins une grande victoire pour la justice et les services d’enquête français, qui notent une avancée inédite dans la coopération judiciaire entre l’Hexagone et les Emirats, et une première dans les annales des saisies immobilières à Dubaï.

Des quartiers nord aux tours de Dubaï

L’essentiel des biens appréhendés se trouve dans un même ensemble immobilier : Act One et Act Two, deux tours jumelles érigées dans l’un des quartiers les plus prisés de l’émirat, face au Burj Khalifa. Les autorités dubaïotes ont également saisi, d’après nos informations, sept autres biens situés en dehors de ce complexe de prestige. Ces saisies sans précédent sont le fruit d’une procédure dirigée par le parquet de Marseille. Ce dernier précise au Monde avoir reçu « un retour des autorités émiraties confirmant la saisie des appartements, avec les références des lots et le nom des propriétaires ».

Tout est parti d’une première enquête, sur un important réseau de trafic de stupéfiants œuvrant au cœur de la cité marseillaise des Oliviers A, dans les quartiers nord de la ville. Tandis que les principaux auteurs étaient jugés par le tribunal correctionnel de Marseille au printemps 2024 pour ce trafic, Le Monde documentait qu’au printemps 2021 des appartements à Dubaï avaient été achetés officiellement par l’épouse de l’une des têtes du réseau, Eddy M., par le fournisseur en stupéfiants de la cité, Amdjad A., et par un associé de ce dernier, Cédric S., avant d’être mis en location.

Au moment même où il était sur le banc des prévenus, à Marseille, Amdjad A. mettait à la location, en mars 2024, l’un de ses appartements émiratis. Son nom apparaît sur un autre bail débutant à l’automne 2024, une période où il était écroué dans le cadre de cette affaire pour laquelle il a été condamné définitivement, en mars 2025, à huit ans de prison. Malgré de forts soupçons sur ce patrimoine occulte, les enquêteurs n’avaient pu recouper ces informations dans leur procédure initiale sur le trafic de stupéfiants.

En juillet 2024, le parquet de Marseille relançait néanmoins les investigations en ouvrant « une enquête préliminaire des chefs de blanchiment de trafic de stupéfiants et de blanchiment en bande organisée à l’encontre de plusieurs membres d’un important réseau de trafic de cannabis ». La procédure, confiée à l’antenne marseillaise de l’Office anti-stupéfiants et à l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière, « porte sur les conditions dans lesquelles plusieurs biens immobiliers auraient été acquis à Dubaï, notamment courant 2021, pour une valeur totale de près de 20 millions d’euros », expliquait le parquet au Monde à l’époque.

Des appartements revendus avant la saisie

Selon les données disponibles au cadastre dubaïote, que Le Monde a pu consulter, la valeur réelle des biens immobiliers ayant appartenu au réseau marseillais est bien plus élevée, de l’ordre d’au moins 30 millions d’euros, en tenant compte des acquisitions identifiées ultérieurement par le bureau du procureur général de Dubaï. Au moins sept appartements ont été revendus en mars 2025, avant la saisie des autorités, par l’épouse d’Eddy M., pour un montant supérieur à 5 millions d’euros.

A l’automne 2024, le parquet de Marseille adressait une demande d’entraide pénale internationale circonstanciée aux autorités dubaïotes visant la saisie des appartements, accompagnée d’une liste de noms de suspects et de leurs proches et, surtout, d’un minutieux inventaire des biens immobiliers découverts dans l’émirat.

Les autorités émiraties avaient d’abord répondu négativement, malgré les éléments précis et le voyage sur place du procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessonne, pour plaider la demande. Avant le déblocage survenu à la fin de 2025. « Il faut louer le volontarisme de notre ministre [Gérald Darmanin], qui a porté le sujet au niveau politique et a permis de débloquer la situation », déclare aujourd’hui le magistrat au Monde.

Des prête-noms pour cacher les trafiquants

L’issue de cette demande était d’autant plus attendue par la justice française qu’elle testait, sur ce dossier, la volonté des autorités dubaïotes d’accepter de manière inédite de saisir des biens immobiliers. Cette première réussite illustre la nette amélioration de la coopération judiciaire franco-émiratie. Initialement focalisée sur les extraditions de criminels réfugiés sur les bords du golfe Arabo-Persique – 18 exécutées en 2025 –, elle s’étend désormais à la saisie de leur patrimoine, érigée en nouvelle priorité par le ministère de la justice.

Ce premier succès a donné lieu à d’autres initiatives judiciaires d’identification de biens immobiliers en vue d’obtenir des saisies. Il reste que la tâche est ardue, car, en face, le narcotrafic s’est déjà adapté : certaines propriétés n’apparaissent plus sous le nom des trafiquants ou de leurs épouses, mais sous celui de prête-noms souvent inconnus de la justice.

[Source: Le Monde]