En Guinée, le putschiste Mamadi Doumbouya élu président après avoir éliminé ses rivaux

Cet ancien soldat de la Légion étrangère est arrivé au pouvoir en commettant un putsch contre Alpha Condé en 2021. Alors que ses opposants sont en exil ou en détention, il a remporté une présidentielle verrouillée avec 86,72 % des voix.

Jan 2, 2026 - 10:01
En Guinée, le putschiste Mamadi Doumbouya élu président après avoir éliminé ses rivaux
Mamadi Doumbouya et son épouse arrivent dans un bureau de vote à Conakry, le 28 décembre 2025, lors de l’élection présidentielle guinéenne. PATRICK MEINHARDT / AFP

Beaucoup de Guinéens considéraient l’élection présidentielle du 28 décembre comme jouée d’avance. Elle a, sans surprise, été largement remportée par le général Mamadi Doumbouya. Selon les résultats provisoires publiés mardi 30 décembre au soir par la direction générale des élections, le chef de la junte, au pouvoir depuis son coup d’Etat, le 5 septembre 2021, a remporté le scrutin avec 86,72 % des voix. Cette victoire lui permet d’être officiellement élu président pour un septennat, au grand dam de ses opposants, qui l’accusent d’avoir fait tomber une chape de plomb sur la Guinée.

Face au général Doumbouya, les huit candidats autorisés à se présenter se partagent des miettes. Le second, Abdoulaye Yéro Baldé, ancien ministre de l’enseignement supérieur, récolte 6,59 % des voix.

Les deux principaux partis guinéens, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), de l’ancien premier ministre Cellou Dalein Diallo, et le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), du président déchu Alpha Condé, opposés à la junte et officiellement « suspendus » depuis le mois d’août, avaient appelé à boycotter ce scrutin. Tout comme le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), un mouvement citoyen qui réclame le retour des civils au pouvoir.

« Une mascarade électorale »

Malgré ces appels à l’abstention, le taux de participation a été de 80,95 %, a affirmé la direction générale des élections. Un chiffre contesté par l’opposition, dont le FNDC, selon lequel une majorité de la population a « refusé de s’associer à ce simulacre de scrutin ».

« C’était une mascarade électorale destinée à donner un semblant de légitimité à la confiscation programmée du pouvoir par Mamadi Doumbouya. Voilà pourquoi nous avions invité les Guinéens à ne pas s’y associer. Ce qu’ils ont fait, en refusant d’aller voter », affirme Cellou Dalein Diallo, qui vit en exil.

Les autorités de transition, elles, se félicitent d’avoir tenu cette élection actant le retour à l’ordre constitutionnel dans les délais auxquels elles s’étaient engagées, à savoir avant la fin de l’année 2025. « Le mouvement de boycott n’a pas prospéré : la participation a été forte et a montré que les Guinéens aspirent à la paix, à la stabilité et qu’ils sont en phase avec le processus actuel », rétorque Bah Oury, premier ministre et directeur de campagne de Mamadi Doumbouya, qui voit dans les critiques de ses opposants des propos de « mauvais perdants faisant preuve de mauvaise foi ».

La mainmise de la junte sur l’organisation du scrutin ne laissait guère de doutes sur son issue. De fait, la direction générale des élections est sous la tutelle du ministère de l’administration du territoire, tandis que les gouverneurs de région et préfets, qui ont supervisé le vote localement, ont été nommés par le général Doumbouya.

« Cette élection n’a pas été juste et a été entachée de nombreuses irrégularités. Il y a eu des bourrages d’urnes et des intimidations. Certains de nos délégués n’ont pu assister au dépouillement », déplore Abdoulaye Yéro Baldé, le candidat du Front démocratique de Guinée (Frondeg).

De rares apparitions publiques

« Il n’y a pas eu de fraudes, réplique Bah Oury. Les candidats avaient des représentants dans les bureaux de vote et le pays a été sillonné par de nombreux observateurs internationaux. » Parmi eux, une mission d’observation de l’Union africaine, qui a salué mardi un scrutin « crédible », s’étant déroulé dans le calme et qui propose désormais d’examiner « la possibilité de lever les sanctions imposées au pays » depuis le coup d’Etat de 2021.

Après avoir renversé l’ex-président Alpha Condé, qui a changé la Constitution pour s’octroyer un troisième mandat, en 2020, Mamadi Doumbouya, ancien soldat de la Légion étrangère marié à une gendarme française, avait initialement promis de quitter le pouvoir à l’issue de la période de transition.

Mais il s’est ravisé et a finalement annoncé qu’il serait candidat à l’élection présidentielle après l’adoption par référendum, fin septembre, d’une nouvelle loi fondamentale lui permettant de rester au pouvoir par les urnes.

Le voilà désormais, à 41 ans, élu président. Sans avoir battu campagne, tâche qu’il a préféré déléguer à ses lieutenants. Ces dernières semaines, le général Doumbouya, souvent mutique derrière ses lunettes de soleil noires, n’a fait que de rares apparitions publiques durant lesquelles il s’est abstenu de prendre la parole.

Y compris lors d’un dernier meeting, sur l’esplanade du Palais du peuple, à Conakry, le 25 décembre, durant lequel il n’a pipé mot, préférant esquisser quelques pas de danse avec son épouse sur une chanson du célèbre chanteur congolais Koffi Olomidé venu pour l’occasion.

« Il vit dans la peur d’être attaqué »

« Son bilan parle de lui-même, avance Bah Oury pour expliquer ce silence. Des infrastructures, des routes, Simandou [l’un des plus grands gisements de fer du monde, dont l’exploitation a démarré en novembre]… Les Guinéens ont vu que le président Doumbouya avait fait en quatre ans ce que ses prédécesseurs n’avaient pas fait en plusieurs décennies. Ils veulent qu’il continue à diriger le pays car il a obtenu des résultats, ravivé leurs espoirs et ouvert des perspectives. »

Le chef de la junte n’en demeure pas moins protégé par plusieurs dizaines d’éléments des forces spéciales, l’unité qu’il commandait lors de sa prise du pouvoir par les armes, à chacun de ses déplacements. Le 28 décembre, c’est une nouvelle fois sous très bonne escorte qu’il est allé voter dans un bureau près du palais présidentiel. Il en est reparti à bord de son véhicule blindé, là encore sans faire de déclaration.

« Une élection présidentielle est censée être une rencontre entre un homme et un peuple. Or lui s’en coupe totalement. Il vit bunkérisé, dans la peur d’être attaqué. Il règne par la force et non par l’adhésion », estime une figure de l’opposition sous couvert d’anonymat. Depuis fin 2021, plusieurs civils et militaires, qui s’étaient montrés critiques contre le général Doumbouya, ont disparu après avoir été kidnappés par des hommes armés non identifiés. Parmi eux, deux meneurs du FNDC : Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah, qui n’ont plus donné signe de vie depuis leur enlèvement à Conakry, le 9 juillet 2024.

Dans la matinée du samedi 27 décembre, veille de l’élection présidentielle, des échanges de tirs nourris dans le quartier de Sonfonia, en banlieue de la capitale, ont ravivé les spéculations sur la persistance de tensions internes.

Dans un communiqué, les autorités ont indiqué avoir « neutralisé » des membres d’un groupe armé ayant « des intentions subversives menaçant la sécurité nationale ». « Il s’agissait d’une tentative visant à nous déstabiliser et à créer la panique avant l’élection, confie, sous couvert d’anonymat, un proche de Mamadi Doumbouya. Mais ses auteurs ignoraient que nous les suivions, notamment grâce à l’aide de certains de nos amis étrangers. »

[Source: Le Monde]