Au premier jour de son procès en appel, Marine Le Pen change sa ligne de défense

La députée du Pas-de-Calais, condamnée en première instance à quatre ans de prison et cinq ans d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs d’assistants d’eurodéputés, a cessé de clamer son innocence pour admettre qu’elle avait peut-être involontairement commis un délit, mais que le Parlement européen n’avait jamais donné l’alerte.

Jan 14, 2026 - 16:16
Au premier jour de son procès en appel, Marine Le Pen change sa ligne de défense
La députée (Rassemblement national, RN) du Pas-de-Calais, Marine Le Pen, à l’issue de la première journée de son procès en appel dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, ancêtre du RN, au tribunal de Paris, le 13 janvier 2026. THOMAS SAMSON/AFP

Marine Le Pen, suivie comme un seul homme par ses 11 coprévenus, a sensiblement infléchi sa ligne de défense, au premier jour, mardi 13 janvier, du procès en appel des assistants parlementaires européens du Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN) en 2018.

Il n’est plus question de contester la légitimité de la cour au nom de la séparation des pouvoirs, de nier toute infraction, ou d’assurer que les assistants n’ont fait qu’un « travail politique » pour leurs députés, à Paris ou à Strasbourg, et que ce n’était pas au Parlement européen d’en décider.

Cette stratégie, adoptée en première instance, n’avait pas payé : le 31 mars 2025, les juges ont estimé que Marine Le Pen, comme la plupart de ses coprévenus, avait détourné les fonds publics européens en salariant des assistants parlementaires en réalité affectés, selon l’enquête, à d’autres tâches. Une condamnation qui a valu à Marine Le Pen une peine de prison ferme assortie d’une inéligibilité de cinq ans, avec exécution provisoire.

« Si un délit a été commis – et tout le monde semble dire qu’un délit a été commis –, je veux bien l’entendre, a dit la députée (RN) du Pas-de-Calais devant la cour d’appel. Mais je veux que la cour sache qu’en ce qui nous concerne, a-t-elle repris, nous n’avions pas le sentiment d’avoir commis le moindre délit lorsque, en 2004, en 2009, puis en 2014, nous avons embauché nos propres assistants, puis mutualisé ces assistants. » « C’est déjà reconnaître qu’il y a eu un délit », a observé après l’audience Patrick Maisonneuve, l’avocat du Parlement européen.

« Si tant est qu’une faute ait été commise, a déclaré Marine Le Pen, le Parlement européen n’a pas joué ce rôle d’alerte tel qu’il aurait dû le jouer, alors qu’il avait connaissance de l’ensemble des éléments constitutifs de ces contrats », notamment ceux de Thierry Légier, le garde du corps du RN, embauché comme assistant parlementaire. « Nous n’avons jamais rien dissimulé, ni dans la publication de nos organigrammes ni dans les contrats déposés. C’est cela que je viendrai exposer, si la cour le permet, et j’évoquerai des éléments qui ont été recherchés sans que les éléments à décharge aient trouvé leur place. »

Marine Le Pen décide

Brève déclaration, mûrement réfléchie, qui recentre la stratégie du parti : « Il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre », relève l’article 121-3 du code pénal. Mardi, la présidente de la cour, Michèle Agi, comme elle en a le devoir, a présenté son « rapport », un résumé du dossier, pendant trois longues heures, et a demandé aux prévenus les raisons de leur appel. Ils sont évidemment tous sur la même ligne – c’est Marine Le Pen qui décide, comme toujours.

L’ancien trésorier du parti Wallerand de Saint-Just a souligné qu’il avait « la conviction de n’avoir jamais commis d’acte de complicité » [de détournement de fonds publics], et qu’il n’avait « en tout cas pas eu l’intention d’en commettre ». L’ancien député et ami de Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch, a assuré à son tour qu’il avait « conscience de n’avoir jamais commis de délit, et de ne pas en avoir eu l’intention » ; Louis Aliot, maire de Perpignan, a, quant à lui, le sentiment de n’avoir « ni été compris ni totalement entendu » par les juges de première instance, et souhaite désormais « présenter [s]on cas tel qu’[il a] pu le vivre ».

Même son de cloche chez l’eurodéputé Nicolas Bay, qui a « parfaitement compris l’accusation », mais a l’impression « de ne pas avoir été du tout compris » par le tribunal. L’ancien député européen Fernand Le Rachinel a été, lui, plus catégorique : « Je n’ai jamais, je crois, commis d’infraction de ma vie, a dit hautement l’imprimeur historique du parti. Deux ans de prison, même si ma peine est réduite, je ne suis pas dans une grande ville. Dans mon village, on dira qu’il n’y a pas de fumée sans feu. »

L’ancien assistant parlementaire Julien Odoul, aujourd’hui député de l’Yonne et porte-parole du RN, qui avait semblé, avec un sourire crispé, nier l’évidence en première instance, a eu lui aussi le sentiment « de ne pas avoir été suffisamment clair et de ne pas avoir été compris ». Son eurodéputée ne lui avait pas donné de travail dans un premier temps, mais il a « réellement travaillé pour elle à partir de janvier 2015 » et eu enfin le plaisir de la rencontrer.

« Un arrêt de mort »

Plus dramatique, Timothée Houssin, un assistant devenu député de l’Eure, a assuré, à son tour, qu’il n’avait « jamais eu la volonté de commettre une infraction », et que ses six mois de prison avec sursis seraient « un arrêt de mort » pour sa carrière et sa vie personnelle. La députée européenne Catherine Griset, pendant des années cheffe de cabinet de Marine Le Pen à Paris et théoriquement assistante parlementaire à Strasbourg, a assuré qu’elle n’avait « jamais eu l’intention de frauder », et qu’elle s’était « mal exprimée » devant les juges.

Enfin, l’assistant Guillaume L’Huillier, qui, à l’époque des faits, était aussi directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen, a murmuré comme au confessionnal : « Ce que j’ai fait, pendant toute cette période, c’est du travail politique pour les députés européens. » L’expert-comptable Nicolas Crochet a lui aussi contesté les faits qui lui sont reprochés.

La ligne est donc claire : l’intention de commettre un délit fait défaut ; les prévenus sont peut-être responsables, mais assurément pas coupables.

Un dernier élément est venu soulager Marine Le Pen. Le parquet général, comme le jugement du tribunal, a renoncé à poursuivre les délits pour une grande partie de l’année 2016. Or, la loi Sapin 2, entrée en vigueur le 11 décembre 2016, imposait une peine d’inéligibilité obligatoire, sauf motivation spécifique. Cela change beaucoup de choses pour la seule Marine Le Pen, condamnée à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, mais surtout avec cinq ans d’inéligibilité : celle-ci n’est plus obligatoire, mais peut cependant être demandée – c’est ce qu’avait décidé le tribunal. Mince victoire, c’est un léger recul de l’accusation, ce qui, dans ce sombre contexte pour le RN, est toujours bon à prendre.

[Source: Le Monde]