A Marseille, au coeur de l’ultraviolence de tueurs mineurs au service du narcotrafic

Près d’une cinquantaine d’adolescents sont mis en examen dans la cité phocéenne pour des meurtres ou tentatives de meurtre, notamment commandités par des narcotrafiquants.

Avr 19, 2026 - 13:55
Avr 19, 2026 - 13:56
A Marseille, au coeur de l’ultraviolence de tueurs mineurs au service du narcotrafic
Montage - ALE+ALE/Le Monde.

Kevin (le prénom a été modifié) est un adolescent sans histoires, respectueux de la consigne que lui imposent ses parents d’être rentré chaque soir à 18 heures. Ce collégien en classe de 3e est totalement inconnu de la police et de la justice, même si l’alerte d’une déscolarisation prolongée n’a pas été prise en compte.

Un jour des vacances de février 2025, on le retrouve, dans une cité des quartiers nord de Marseille, située à cinq minutes en bus de son domicile, une arme à la main, appuyant sur la queue de détente en visant un homme à 2 mètres de distance.

Kevin ne sait pas se servir de son arme. Le pistolet s’enraye, la victime le désarme, le roue de coups. Kevin a fêté ses 15 ans un mois et demi plus tôt. Mis en examen pour tentative d’assassinat et association de malfaiteurs, le mineur a été condamné, le 9 avril, à neuf ans de prison pour tentative d’homicide volontaire en bande organisée et association de malfaiteurs. Le tribunal pour enfants a également prononcé une interdiction de détention d’arme pendant sept ans et une mesure éducative. Selon son avocat, Baptiste Buffe, « le tribunal pour enfants a estimé que [son] jeune client a été instrumentalisé et téléguidé de bout en bout, même s’il n’avait jamais renoncé au projet criminel ».

Kevin est l’un des 47 mineurs mis en examen dans une affaire d’assassinat ou de tentative, recensés au 31 décembre 2025 par le parquet de Marseille, ce qui ne signifie pas qu’ils sont tous des auteurs de tirs, mais qu’ils composaient à tout le moins une bande criminelle organisée. Quarante-sept : le phénomène de ces tout jeunes tueurs à gages auxquels on met pour la première fois une arme, parfois un fusil d’assaut, entre les mains a connu une augmentation vertigineuse. Pour les mêmes incriminations criminelles, ils n’étaient que quatre mis en examen en 2020, aucun en 2021 et 2022.

« Je vais à l’école et je suis sage »

Quatre ou cinq jours avant les faits, sur Snapchat, Kevin était entré en contact avec « El Diablo », qui lui avait demandé de télécharger la messagerie cryptée Signal. Sur celle-ci, « El Diablo » et un autre interlocuteur surnommé « HTTS » le recrutent. Interrogé par le juge d’instruction : « Vous avez 15 ans, des inconnus vous demandent d’aller tuer quelqu’un et vous dites oui ? » La réponse tombe : « Ils m’ont dit 15 000 euros. » De l’argent que l’adolescent destinait à sa mère. La commande était sans détour : « Tu mets une balle dans le ventre et après tu pars. » Ajoutant : « On va te faire une première mission, si tu es carré on te donnera d’autres missions. »

Les enquêteurs ont reconstitué le contrat passé et le périple de Kevin, attendu par un homme cagoulé dans la cité où se sont déroulés les faits, guidé jusque dans un bar pour repérer la cible : un homme aux cheveux longs avec une veste sans manches. « Il m’a montré qui je devais tuer. Il m’a dit : “C’est lui.” » L’homme cagoulé l’équipe d’« un clock [un Glock], comme ils ont, les policiers », dit l’adolescent pour décrire l’arme récupérée dans un sac-poubelle, cachée dans le compteur électrique d’un sous-sol.

Alors que le tir a échoué, Kevin est jeté au sol, frappé avec la crosse de son arme. En sang, il entend la victime et ses amis envisager de le « mettre dans un coffre ». Mais le patron du bar aurait dit : « Non, on appelle la police, c’est un petit. » Et Kevin d’ajouter face aux enquêteurs : « De base, ils comptent me mettre dans un coffre et après, je ne sais pas, me tuer. »

Le garçon dit regretter, même s’il mesure mal les choses. En garde à vue, aux policiers, il griffonne sur un carnet : « Eske si je sort avec un bracelet pouvait vous me mettre dans un lycée qui a comme étude l’électricité» Et, à la fin d’un interrogatoire chez le juge, il redevient un enfant : « Est-ce que vous pensez qu’à la fin de mon mandat de dépôt je pourrai faire une demande de CEF [centre éducatif fermé] ? » Le magistrat lui opposant qu’envisager sa libération est prématuré, l’adolescent lâche, résigné : « D’accord, de toute façon, je vais à l’école et je suis sage. » Après quatorze mois de détention provisoire, des éducateurs notent que le garçon, toujours soutenu par sa famille, aurait commencé à prendre conscience de la gravité des faits.

« L’Animal » et « le Rôtisseur »

Si la transformation de Kevin en tueur à gages a des allures de coup de tonnerre dans un ciel tout bleu, pour Théo (le prénom a également été modifié), cela s’apparente plus à la chronique de morts annoncées. « Mowgli » – son surnom à cause de ses longs cheveux – a 16 ans, lorsque le 11 novembre 2023, sur le parking d’un McDo des quartiers nord de Marseille, il vide le chargeur d’une Kalachnikov sur un véhicule, tuant deux des cinq passagers, dont une jeune femme âgée de 25 ans, sans aucun lien avec le trafic de drogue. Originaire du Sud-Ouest, « Mowgli » déballe immédiatement tout en garde à vue, un an plus tard, en octobre 2024 : « Je suis le tireur de cette affaire. J’étais accompagné de Y. Le commanditaire de ce commando est “l’Animal.” »

Tout comme son camarade âgé, lui, de 17 ans – le conducteur lors des assassinats –, surnommé « Sikarr 13 », « Mowgli » est sous la coupe d’un homme répondant au surnom de « l’Animal » ou du « Rôtisseur ». Les consignes reçues ? « Tuer un garçon, je ne sais pas pour quelle raison. J’ai essayé de demander pourquoi faire ça, ils m’ont dit que je n’avais pas besoin de savoir. De base, on m’avait dit qu’il y avait deux garçons et qu’il fallait les abattre. Après on m’a dit qu’il y avait des filles [dans la voiture] et “Zz”, il m’a dit de tirer sur tout le monde. » Les deux adolescents étaient « pilotés sur les réseaux sociaux via un premier groupe Signal baptisé “Mission” », sur lequel « l’Animal » passait les consignes, et un second, intitulé « Convoi » sur Snapchat, sur lequel les enquêteurs pensent avoir identifié des figures de la DZ Mafia, dont « Zz ».

Une amie des deux jeunes, qui les avait logés avant ces assassinats, à leur retour de Lorient (Morbihan), où ils avaient été dépêchés pour « reprendre un terrain », les décrits comme fascinés par « l’Animal ». « “Mowgli”, il était vraiment matrixé par lui. Dès que “l’Animal” mettait une story, il la republiait, il mettait toujours des films sur le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération [une organisation criminelle mexicaine]. » Elle a compris leur participation aux faits du 11 novembre 2023 en voyant leur activité sur les réseaux sociaux, se montrant au restaurant ou achetant des fringues. Pour semer la mort, « on nous avait dit 10 000 chacun. Au final, on a eu 3 000 à partager en deux et “l’Animal” a récupéré le reste ».

Spécialisation de deux juges des enfants

Ce garçon, qui dit aux policiers « Mon papa est mort quand j’avais 9 ans », avait alerté la justice des mineurs avant qu’il ne commette ces assassinats. Des mesures éducatives, un placement en foyer lui avaient été imposés pour des violences commises sur sa mère. Jusqu’à son interpellation un an après les assassinats commis à Marseille, sa participation à des réseaux de stupéfiants le conduiront à des placements en établissement pénitentiaire pour mineurs, puis en centre éducatif fermé.

Cet extrême rajeunissement se traduit dans les chiffres du parquet de Marseille : sur les 166 mineurs mis en examen dans des dossiers de criminalité organisée – soit des faits de meurtre, mais également d’extorsion, de séquestration ou d’association de malfaiteurs criminelle –, 36 ont moins de 16 ans, un phénomène qui a explosé en 2023 avec la guerre entre la DZ Mafia et Yoda, un autre clan. Sur les 47 mineurs mis en examen dans un dossier d’assassinat ou de tentative, quatre ont 14 ans, dix ont 15 ans, quinze ont 16 ans et dix-huit ont 17 ans. L’explosion de l’implication de très jeunes garçons dans des affaires gravissimes a conduit à la spécialisation de deux juges des enfants pour juger ces dossiers de plusieurs tomes, sans commune mesure avec ceux que ces magistrats traitent habituellement avec leur double casquette, répression et éducation.

L’argent apparaît comme un puissant moteur à leur basculement dans la grande criminalité, analyse-t-on au parquet, qui observe aussi que « les groupes criminels leur apportent un sentiment d’appartenance à un contre-pouvoir, à une contre-société. La plupart vivent dans une famille composée de la seule mère et de frères et sœurs, et leur mère fait souvent ce qu’elle peut, analyse-t-on au parquet de la juridiction interrégionale spécialisée. Ils ont un vrai sentiment d’abandon, vivent dans des habitations à l’abandon elles aussi et, comme [dans le quartier marseillais de]la Castellane, ils voient que seul le réseau décore la cité pour Noël ou, à Carpentras [Vaucluse], offre des fournitures scolaires à la rentrée des classes ». Amer constat d’un magistrat chargé de la lutte contre le crime organisé, pour qui « il ne faut pas accepter l’échec, car, si on laisse l’espace vide, eux le rempliront ».

L’hyperviolence n’est pas seulement liée à la criminalité organisée. Le 3 mars, un adolescent de 15 ans a été condamné pour meurtre à douze ans de réclusion par le tribunal pour enfants pour un coup de couteau mortel porté à la gorge d’une victime âgée, elle aussi, de 15 ans. Les deux étaient inconnus de la justice, sans aucun lien avec les stupéfiants. Tout cela parce qu’une jeune fille décrite comme « écervelée » aurait rapporté que la victime avait « dit qu’[elle]niquait [sa] mère ».

« C’est l’autre fléau des mineurs, l’ultraviolence dans la rue, déplore Céline Raignault, procureure adjointe chargée de la section mineurs-familles. On se donne rendez-vous pour en découdre, avec un couteau dans la poche. Hier, les mineurs commettaient des vols qui sont désormais des vols avec violences, des refus d’obtempérer qui sont maintenant accompagnés de mise en danger ou des vols à la sortie du lycée qui se commettent maintenant avec une arme. Aujourd’hui, toute la délinquance des mineurs est marquée par une aggravation de la violence. »

[Source: Le Monde]