En Irak, la difficile réintégration des familles des anciens djihadistes de l’organisation Etat islamique

Ramenés dans leur pays après une décennie d’errance et d’enfermement dans les camps du nord-est de la Syrie, les proches des ex-combattants de l’EI se retrouvent souvent stigmatisés et marginalisés.

Jan 25, 2026 - 07:29
En Irak, la difficile réintégration des familles des anciens djihadistes de l’organisation Etat islamique
CHARLES THIEFAINE POUR « LE MONDE »

Le ralliement à l’organisation Etat islamique (EI), en 2014, de Wadhban Massar Madjid, un étudiant irakien alors âgé de 28 ans, a condamné sa famille à une vie de paria. Ses proches, ballottés entre l’Irak et la Syrie, de zones de guerre en camps de réfugiés, vivent, depuis onze ans, un enfer. « Depuis que mon frère a rejoint l’Etat islamique, toute la famille est associée à l’EI », se désole Qadissa Massar Madjid. L’Irakienne de 35 ans a fini par venir habiter, en août 2024, avec sa fille de 7 ans, trois sœurs, une belle-sœur et leurs enfants, dans une maison de fortune en lisière de Mossoul, dans le nord de l’Irak.

Le hasard d’une rencontre les a tirées d’une situation inextricable. Elles n’avaient aucun proche à qui demander de se porter garant pour qu’elles puissent quitter le camp de réhabilitation des familles de djihadistes d’Al-Jadaa, au sud de Mossoul. Le retour dans leur village de Sayyed Gharib, dans la province de Salahaddin, était aussi inenvisageable. « Nos maisons sont détruites. La plupart des habitants sont partis car la milice [chiite] Saraya al-Salam de Moqtada Al-Sadr occupe la région et nous empêche de revenir », explique Qadissa Massar Madjid. Tarek Fadel, un chauffeur de 55 ans, rencontré devant le camp d’Al-Jadaa, leur a offert sa protection et les a installées dans une maison qu’il possède à Mossoul.

Mais la famille n’est pas au bout de ses peines. Les voisins les ont accueillis par des jets de pierre. « Même les enfants sont insultés dans la rue. Lors des convocations à la sûreté nationale, on est humiliés et insultés », dit Tarek Fadel, qui a épousé l’une des sœurs. Huit ans après la chute du califat autoproclamé de l’organisation Etat islamique sur un tiers de l’Irak (2014-2017), les Irakiens nourrissent toujours une haine tenace envers les hommes au drapeau noir qui ont répandu la terreur dans les régions qu’ils contrôlaient.

Au domicile de Fatima Jamil Youssef et ses enfants, dans le quartier d’Al-Tanak, à Mossoul, en Irak, le 29 octobre 2025.

Les femmes et les enfants des djihadistes, qui ont souvent subi leur choix, sont eux aussi stigmatisés. « Les autorités forcent les gens à renier, au tribunal, les membres de leurs familles ayant rejoint l’EI. Moi, j’ai refusé de renier mes frères emprisonnés », raconte Qadissa Massar Madjid. Les difficultés rencontrées par certains proches de djihadistes pour obtenir de nouveaux documents d’identité, obligatoires pour se déplacer librement, travailler et bénéficier des services de l’Etat, accentuent cette exclusion sociale. Au risque d’alimenter une nouvelle radicalisation parmi les naufragés de l’EI.

« Arrestations et assassinats »

L’implosion de la famille Massar Madjid, des propriétaires terriens vivant de l’agriculture et de l’élevage, a débuté en octobre 2014. En route pour des funérailles, la mère, un frère et une sœur de Qadissa Massar Madjid ont été tués, accidentellement, par un engin explosif posé au bord de la route par les insurgés de l’EI. Alors que les combats avec les forces gouvernementales s’amplifiaient, Wadhban, le frère rallié à l’organisation, a emmené le reste de la famille à Shirkat, au sud de Mossoul. Lui y est resté et a été tué dans des combats. Les autres ont poursuivi leur errance en Syrie, enchaînant les déplacements au fur et à mesure que les forces kurdes regagnaient des territoires. Au printemps 2019, ils se sont retrouvés assiégés, avec des milliers d’autres familles de djihadistes, dans le dernier réduit de l’EI, Baghouz, près de la frontière avec l’Irak.

Après la chute de cette ville, les femmes et les enfants ont été transférés dans le camp de réfugiés d’Al-Hol, dans le Nord-Est syrien. Comme tous les hommes sortis vivants de Baghouz, le père et le mari de Qadissa ont été incarcérés dans les prisons kurdes, puis envoyés en Irak. Son père est mort à la prison de Hilla, près de Kerbala. Il y avait été incarcéré à la suite de plainte de ses voisins, désireux de s’emparer de ses propriétés, soutient Qadissa. Son mari, condamné à mort pour appartenance à l’EI, croupit dans la prison de Nassiriya, dans le sud du pays. Parmi les huit frères de Qadissa, deux sont, eux aussi, emprisonnés en Irak et condamnés à la peine capitale, sur la base, affirme-t-elle, de dénonciations fallacieuses. Deux autres ont été tués lors d’une frappe aérienne, en Syrie. Les trois derniers sont portés disparus.

Au domicile de Fatima Jamil Youssef, dans le quartier d’Al-Tanak, à Mossoul, en Irak, le 29 octobre 2025.

La famille est restée cinq ans dans le camp d’Al-Hol, devenu un mini-« califat » de l’Etat islamique. « La vie y était terrible. Les forces kurdes menaient des arrestations et, la nuit, des assassinats et des décapitations avaient lieu dans les tentes par on ne sait qui », se souvient Qadissa. En janvier 2024, ils ont été rapatriés par les autorités irakiennes et accueillis dans le camp d’Al-Jadaa. Depuis mai 2021, le gouvernement irakien procède au rapatriement graduel de ses 30 000 ressortissants, le plus gros contingent étranger détenu dans le Nord-Est syrien, aussi bien les familles enfermées à Al-Hol que les djihadistes détenus dans les prisons kurdes.

« On jette mon dossier »

« La plupart sont des filles et des garçons de moins de 18 ans. L’environnement dans le camp d’Al-Hol est très radical. Si nous ne prenons pas l’initiative de les ramener, on risque de créer une nouvelle génération de terroristes », explique Saïd Al-Jayachi, conseiller en affaires stratégiques au Conseil national de sécurité. Les autorités de Bagdad se sont fixées comme échéance la fin de l’année 2025 pour rapatrier les 5 000 Irakiens qui se trouvent encore à Al-Hol. « Nous avons aussi rapatrié 3 400 prisonniers irakiens [détenus dans des prisons kurdes], des commandants aux simples combattants de l’EI. Ils sont en prison ici, sauf une centaine, qui a été libérée faute de preuves », poursuit le responsable de la sécurité.

La chute du dictateur syrien, Bachar Al-Assad, en décembre 2024, et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed Al-Charaa, un ancien membre d’Al-Qaida passé par les prisons irakiennes, inquiètent les autorités de Bagdad, tout comme l’éventualité d’un conflit armé entre les forces kurdes et les nouvelles forces de Damas. « On doit ramener tous nos ressortissants avant que quelque chose n’arrive. On redoute que Damas prenne le contrôle des prisons et relâche les détenus. Abou Mohammed Al-Joulani [l’ancien nom de guerre d’Ahmed Al-Charaa] a beaucoup d’amis dans ces prisons », ajoute Saïd Al-Jayachi.

Le camp irakien d’Al-Jadaa accueille les rapatriés d’Al-Hol. Des ONG y prennent en charge l’aide alimentaire, la santé et l’éducation, ainsi que les ateliers de formation professionnelle et les cours de déradicalisation. « Le camp était très bien. Ma fille, Hadjar, a pu y commencer sa scolarité. Je suivais des ateliers de couture et d’informatique, et des sessions où ils cherchaient à changer notre façon de penser sur l’Etat, la religion… », se souvient Qadissa, restée huit mois dans le camp.

La famille en est partie en août 2024, avec 1,5 million de dinars irakiens (près de 1 000 euros) d’aide à la réinstallation par adulte. Mais, à la différence d’autres familles, ni les femmes ni les enfants n’ont réussi à obtenir leurs nouvelles cartes d’identité. On leur a promis que les démarches seraient finalisées hors du camp. « J’ai appelé le responsable plusieurs fois, il a fini par bloquer mon numéro. Si j’entreprends moi-même les démarches, on jette mon dossier. Mais, je n’ai pas 2 500 euros pour engager un avocat », s’énerve Qadissa. La plupart des documents doivent être récupérés à Salahaddin, où il est dangereux qu’elle retourne.

Sans carte d’identité

« Les cartes d’identité, c’est le cœur de tous les problèmes », souligne Tarek Fadel, qui n’a pas pu enregistrer la naissance de son enfant, car son épouse n’a pas sa nouvelle carte d’identité. Les enfants ont été tolérés à l’école pour une année, mais il leur faudra des papiers d’identité pour poursuivre leur scolarité. Les femmes, qui ne disposent que de cartes périmées, ne peuvent pas travailler. « Pour ceux qui ont quitté le camp d’Al-Jadaa sans papier, nous avons demandé aux maires de faciliter les procédures. Beaucoup de familles les ont reçues, pour les autres, ce sera résolu », assure Saïd Al-Jayachi.

Aux abords de la vieille ville de Mossoul, le 29 octobre 2025.
Dans le quartier d’Al-Tanak, en périphérie de Mossoul (Irak), le 29 octobre 2025.

La famille Massar Madjid est pourtant loin d’être un cas isolé. Fatima Jamil Youssef se trouve dans la même situation avec ses quatre enfants, âgés de 12 à 22 ans. Enfermée dans une bicoque en parpaing du quartier d’Al-Tanak, à Mossoul, la famille est à bout de nerfs. « Ne pas avoir de carte d’identité, cela veut dire pas de ration alimentaire, pas d’école, pas de travail, pas de déplacement hors du quartier. On dépend des dons pour vivre », se désole l’Irakienne de 54 ans, qui élève seule ses enfants.

Son mari est emprisonné à Nassiriya pour appartenance à l’EI et deux de leurs fils ont été tués. Désormais l’aîné de la fratrie, Ahmed, 22 ans, a connu des années d’enfermement. Dans le camp d’Al-Hol, où la famille est arrivée en 2017, il se terrait sous la tente, les écouteurs sur les oreilles. Dans le camp d’Al-Jadaa, il a suivi une formation d’un mois au métier d’ébéniste et des sessions de déradicalisation.

De retour à Mossoul, faute de papiers, le jeune homme ne peut ni exercer ce métier ni même sortir avec des amis, de peur d’être arrêté lors d’un contrôle inopiné. « J’ai emprunté 100 000 dinars irakiens pour essayer de faire des cartes d’identité pour les enfants, mais ça n’a pas fonctionné, se désole sa mère. Si vous avez des membres de l’Etat islamique dans votre famille, ils retardent les procédures. Il faut recourir à la corruption. »

Fatima prie Dieu et invective ceux qui l’ont mis dans cette situation. « Pourquoi le gouvernement nous a-t-il sortis du camp si c’est pour vivre ainsi ? lance-t-elle. C’était aussi bien de construire un grand mur autour du camp et de nous garder là-bas. »

[Source: Le Monde]