Un multimillionnaire belge veut créer un « Dubaï des Caraïbes » aux Antilles
Le gouvernement de Saint-Kitts-et-Nevis est sur le point d’approuver la création d’une enclave autonome destinée à attirer plusieurs milliers d’investisseurs fortunés sur l’île de Nevis. De nombreux résidents s’opposent à l’émergence de cet « Etat dans l’Etat ».
Le « Dubaï des Caraïbes » sortira-t-il de terre en 2026 ? Olivier Janssens l’espère. Ce multimillionnaire belge de 46 ans, qui a fait fortune grâce aux cryptomonnaies dans les années 2010, veut créer de toutes pièces sur l’île de Nevis une cité utopique de 10 000 logements à l’attention d’acquéreurs aisés venus du monde entier. Baptisée Destiny, cette ville privée devrait s’étendre sur 10 kilomètres carrés le long de la côte, encore sauvage, du sud vallonné et boisé de Nevis, soit 11 % de la superficie de l’île. Ce caillou volcanique, grand comme l’île de Ré, fait partie de la fédération de Saint-Kitts-et-Nevis, un micro-Etat insulaire de 47 000 habitants situé au nord-ouest de la Guadeloupe, également appelé Saint-Christophe-et-Niévès.
« L’idée principale est de créer un lieu très sûr pour les familles dans les Caraïbes », explique au Monde Olivier Janssens, propriétaire d’actions des sociétés de l’homme d’affaires Elon Musk et libertarien assumé. « Une sorte d’hybride entre Monaco et Dubaï, plus paradisiaque, plus proche de la nature, moins dense, avec des bâtiments plus bas », résume ce résident de Nevis, dont il a acquis la nationalité grâce à un programme de citoyenneté par investissement, un dispositif dans le collimateur de l’Union européenne et des Etats-Unis.
L’investisseur attend le feu vert définitif du gouvernement local et des autorités fédérales. « Nous sommes proches du but », avait affirmé début décembre 2025 Mark Brantley, le premier ministre de Nevis.
« Nous sommes inquiets »
L’enclave haut de gamme obtiendra le statut de « zone spéciale de développement durable » (Special Sustainable Zone, SSZ), entité géographique dont les contours ont été définis par une loi adoptée en août par le Parlement fédéral de Saint-Kitts-et-Nevis sur le modèle des zones économiques spéciales qui existent dans de nombreux pays. La législation adoptée à Basseterre, la capitale du petit Etat caribéen, se veut néanmoins plus contraignante en matière environnementale, imposant notamment à ces futures zones franches de s’alimenter en énergies renouvelables pour « au moins 70 % » de leurs besoins énergétiques. « Une fois l’accord signé, nous pourrons commencer à vendre », anticipe M. Janssens, qui prévoit que le chantier « démarrera avant la fin de l’année 2026 ».
Mais à Nevis, ce projet pharaonique provoque une levée de boucliers. Le 27 octobre, lors d’une réunion publique organisée par le gouvernement dans les locaux d’une église anglicane de Charlestown, la capitale de la petite île, l’atmosphère était houleuse. Plusieurs participants ont réclamé la tenue d’un référendum. Tout projet de SSZ « doit être approuvé par l’Assemblée de Nevis et par le Parlement fédéral », a déclaré Spencer Brand, le ministre du travail. De quoi, à ses yeux « garantir des garde-fous ». « Gouverner à coups de référendums, ça risque de paralyser l’action politique », a pour sa part jugé M. Brantley.
Cette rencontre avec les citoyens et les suivantes n’ont pas suffi à apaiser les esprits. « Nous sommes très inquiets », confie, au téléphone, James Gaskell, 88 ans. « Dix mille familles qui ne connaissent rien à notre pays vont être parachutées dans un coin de Nevis qui aura ses propres lois », s’insurge ce patron d’hôtel à la retraite.
Participer aux élections
Son fils Charles met en doute le plan selon lequel 1 000 logements de luxe seraient construits chaque année dans la zone autonome écoresponsable. « Ce serait du jamais-vu dans l’histoire de Saint-Kitts-et-Nevis : le gouvernement fédéral n’a construit que 320 logements sociaux en trois ans », tranche ce marin-pêcheur de 42 ans. « Notre économie n’est pas assez productive pour soutenir un tel projet. Donc il dépendra des importations et de la main-d’œuvre étrangère exploitée. Comme à Dubaï, en fait », a-t-il ajouté.
Tout aussi préoccupant, aux yeux de Kelvin Daly, fonctionnaire à la retraite, les acquéreurs pourront se faire naturaliser grâce à la citoyenneté par investissement et participer aux élections. « Nous allons être mis en minorité dans notre propre pays », s’alarme ce codirigeant du mouvement d’opposition Nevis Reformation Party. Le gouvernement entend certes priver du droit de vote ces futurs citoyens, mais Kelvin Daly n’y croit pas : « C’est impossible à moins de modifier notre Constitution. »
Le projet donnera naissance à « un Etat dans l’Etat », abonde Glendale Herbert, porte-parole d’un collectif d’organisations de la société civile opposées à la loi « SSZ » et à la création de cette enclave. « Nous avons constitué une équipe d’avocats et nous irons devant les tribunaux si le gouvernement signe cet accord avec Janssens », avertit ce dirigeant d’entreprise de Charlestown.
Tendance régionale
Ces récriminations sont celles d’une « minorité bruyante sur Internet », balaye M. Janssens, pour qui « les gens sont très impatients de voir ce projet se concrétiser », notamment en raison des investissements qu’il s’est engagé à faire dans les infrastructures du petit Etat et des perspectives d’« emplois qualifiés » liés au chantier et à la future zone franche. « Nous avons reçu plus de 1 000 candidatures », fait-il valoir.
Mais du point de vue de Tamanisha John, spécialiste des Caraïbes et professeure adjointe au département de sciences politiques de l’université de York, au Canada, les habitants de Saint-Kitts-et-Nevis « ont raison de s’inquiéter ». « Les exemptions fiscales et juridiques dont bénéficient les zones autonomes créent inévitablement des conflits avec la population locale », décrypte-t-elle, évoquant un précédent célèbre dans la région : la création, en 2020, de l’enclave libertarienne de Prospera, sur l’île hondurienne de Roatan, laquelle a, dit-elle, causé des tensions avec une communauté autochtone sur la question des ressources en eau.
Selon cette universitaire guyano-américaine, la création de ces enclaves s’inscrit dans une tendance régionale de privatisation du littoral par des investisseurs fortunés : « Dans les Caraïbes, de plus en plus de citoyens perdent des droits au profit d’entités étrangères qui ne rendent de comptes à personne. »
[Source: Le Monde]