Groenland : la hantise d’une annexion par les Etats-Unis

Après l’intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela, Groenlandais, Danois et Européens redoutent que la prochaine cible de la Maison Blanche soit le territoire autonome danois que Donald Trump convoite depuis son premier mandat.

Jan 6, 2026 - 10:15
Groenland : la hantise d’une annexion par les Etats-Unis
Mette Frederiksen, première ministre du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, premier ministre du Groenland, à Nuuk, le 24 septembre 2025. MADS CLAUS RASMUSSEN/RITZAU SCANPIX/AFP

Après avoir attaqué le Venezuela et enlevé son président, Nicolas Maduro, les Etats-Unis s’apprêtent-ils à prendre le contrôle du Groenland, territoire autonome danois de 56 000 habitants ? Les dernières déclarations du président américain font craindre le pire. Dans une interview au magazine The Atlantic, le dimanche 4 janvier, Donald Trump a réaffirmé que son pays avait « absolument besoin du Groenland », avant de déclarer, quelques heures plus tard, qu’il « allait s’occuper [de l’île] dans deux mois » et serait prêt à en parler « dans vingt jours ».

Sibyllins, ces propos inquiètent d’autant plus que le directeur de cabinet adjoint de la Maison Blanche, Stephen Miller, a renchéri lundi sur CNN. « Les Etats-Unis devraient avoir le Groenland », a-t-il affirmé, ajoutant que « personne n’[allait] se battre militairement avec les Etats-Unis sur l’avenir du Groenland ». La veille, son épouse, Katie Miller, avait publié sur X une carte de ce territoire aux couleurs du drapeau américain, assortie du commentaire « Bientôt ». « C’est un message qui établit un lien direct entre ce qui s’est passé au Venezuela et ce qui pourrait advenir au Groenland », note Peter Viggo Jakobsen, professeur associé au Collège royal de défense danois.

Pour Aaja Chemnitz, représentante groenlandaise au Parlement à Copenhague, « il est temps de se préparer ». Même si la députée refuse d’évoquer le scénario d’une annexion du territoire par les Etats-Unis, elle constate que l’opération au Venezuela a démontré que « Trump était capable de joindre le geste à la parole » et ses menaces devaient « être prises au pied de la lettre ».

Mette Frederiksen, première ministre du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, premier ministre du Groenland, à Nuuk, le 24 septembre 2025.

Sur Facebook, le premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a jugé les propos du président américain « irrespectueux » et critiqué ses « fantasmes d’annexion ». Directeur de recherche au Centre des études sur la sécurité de l’Arctique à Copenhague, Jon Rahbek-Clemmensen souligne l’importance de telles déclarations : « Tant que le Groenland dit qu’il ne veut pas faire partie des Etats-Unis, c’est très difficile pour Washington de créer un récit qui légitime une escalade. »

De son côté, la cheffe du gouvernement danois, Mette Frederiksen, a mis en garde, lundi 5 janvier : « Si les Etats-Unis décident d’attaquer militairement un autre pays membre de l’OTAN, tout sera fini, y compris notre OTAN et, par conséquent, la sécurité telle qu’elle a été assurée depuis la seconde guerre mondiale », a-t-elle déclaré, ajoutant que son pays avait massivement investi dans la défense du Groenland, comme le réclame le président américain.

Mais face aux menaces de Donald Trump, le royaume scandinave est démuni. L’annexion de la grande île arctique pourrait être très rapide : « Il suffit qu’un représentant du consulat américain à Nuuk plante le drapeau des Etats-Unis sur son porche et déclare que le Groenland est américain. Ce serait futile d’imaginer que le Danemark puisse opposer une quelconque résistance militaire », observe Peter Viggo Jakobsen. Quant aux alliés de l’OTAN, « ils examineront leurs intérêts nationaux, se demanderont s’ils veulent se battre contre les Américains et la réponse sera probablement non », poursuit le chercheur.

« Risque d’une rupture »

De fait, l’article 5 de l’OTAN, pilier de l’Alliance, ne servirait à rien. Théoriquement, un pays attaqué peut demander aux autres de lui venir en aide. Mais les alliés doivent s’accorder sur les mesures à prendre. Les Etats-Unis s’y opposeraient. « L’OTAN n’a jamais su résoudre le différend entre la Turquie et la Grèce, au sujet de Chypre, alors entre les Etats-Unis et le Danemark, il ne pourra rien », confie une source européenne, qui estime néanmoins que le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, Mark Rutte, pourrait tenter une médiation pour faire baisser la tension.

A Bruxelles et dans les autres capitales, ce scénario hante les dirigeants, tant les leviers à leur disposition sont faibles. Pour l’instant, les Européens réagissent en appelant au respect des principes du droit international. « Tout changement de statut relève de la seule décision des Groenlandais et des Danois. Nous attendons de tous nos partenaires qu’ils respectent leur souveraineté et leur intégrité territoriale et qu’ils honorent leurs engagements internationaux », rappelait ainsi Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne, le 22 décembre 2025, après la nomination d’un envoyé spécial américain pour le Groenland, Jeff Landry.

Paris, Berlin, Londres, Oslo, Stockholm et Helsinki ont également rappelé l’importance du « respect de la souveraineté » des Etats. « Mais Donald Trump n’en a cure. Ce n’est pas une réaction suffisante », juge une source européenne. Il faudrait, selon lui, que les Européens entrent dans le jeu de Donald Trump, qui ne cesse de clamer que l’île est « cernée » par des bateaux russes et chinois, contredisant les experts. « Lançons des patrouilles européennes de surveillance. Il fait de la communication, communiquons également », ajoute ce diplomate européen.

La difficulté est que les Etats-Unis semblent déterminés à agrandir leur territoire. Et face à cet expansionnisme, « on sait qu’on ne pourra pas faire grand-chose, estime Zaki Laïdi, politologue à Science Po Paris. Si l’on réagit de manière virulente, on prend le risque d’une rupture avec les Etats-Unis… Or, les Européens n’y sont aujourd’hui pas prêts. Ils comptent sur Donald Trump pour l’Ukraine ». Néanmoins, estime le chercheur, les Européens devraient a minima publier une déclaration collective afin de condamner toute remise en cause de la souveraineté danoise sur le territoire.

« Les Européens veulent la paix en Ukraine, tout comme l’administration Trump, qui a beaucoup investi sur le sujet. Et je ne relierais pas les deux sujets, nuance un diplomate européen. Nous devons avant tout soutenir le plus possible le Danemark et le Groenland ». Réunis à Paris, mardi, dans le cadre de la coalition des volontaires, 35 dirigeants européens évoqueront inévitablement le sujet pour envisager une stratégie commune.

Danois et Groenlandais, pour leur part, tentent de se rassurer en évoquant « le coût monumental » d’une annexion pour Washington. Certes, « ce serait un espace facile à conquérir, constate Ulrik Pram Gad, spécialiste du Groenland, mais le prix politique et diplomatique à payer par les Etats-Unis serait immense ».

[Source: Le Monde]