En attaquant le Venezuela, Donald Trump frappe aussi les intérêts de la Chine
La Chine, qui achetait l’essentiel du pétrole vénézuélien, s’est contentée de déclarations critiquant l’intervention américaine au Venezuela. Mais l’enlèvement de Nicolas Maduro, au mépris du droit international, offre à la Chine un blanc-seing pour une attaque contre Taïwan.
Le représentant spécial de la Chine pour l’Amérique latine, Qiu Xiaoqi, diplomate expérimenté et ancien ambassadeur dans la région, était en déplacement à Caracas à la tête d’une délégation chinoise, vendredi 2 janvier. Cet après-midi-là, il a eu des échanges amicaux avec le président vénézuélien, chacun remettant à l’autre des cadeaux avec le sourire. Sur son compte Instagram, Nicolas Maduro saluait aussitôt ses liens forts avec la Chine alors que la pression des Etats-Unis ne cessait de monter : « A toute épreuve et par tout temps ! » Quelques heures plus tard seulement, il était enlevé par les forces américaines, sans que l’on sache si les envoyés chinois avaient même quitté Caracas.
L’opération, annoncée par Donald Trump, constitue un revers pour la Chine, qui avait fait du pouvoir vénézuélien un ami dans le combat contre les Etats-Unis et un partenaire économique malgré ses défaillances. « Aucun pays ne peut agir comme s’il était le gendarme du monde ou le juge international », a dénoncé dimanche le ministre des affaires étrangères, Wang Yi, après que la diplomatie chinoise a déjà dit toute son opposition samedi au « comportement hégémonique des Etats-Unis ».
Le retournement des priorités américaines sidère en Chine. « La stratégie de sécurité des Etats-Unis connaît un revirement majeur. Après les attaques du 11 septembre 2001, l’Amérique latine avait perdu en importance aux yeux des Etats-Unis, et cette situation a perduré pendant environ deux décennies. Maintenant, elle semble être devenue leur priorité absolue », s’étonne Guo Jie, professeure de relations internationales à la prestigieuse université de Pékin.
Premier importateur de pétrole de la planète, la Chine était devenue la ligne de survie du gouvernement de Maduro, achetant la majeure partie du brut qu’il exportait – entre 55 % et 90 % selon les mois en 2025 – depuis l’imposition par les Etats-Unis, en 2019, d’un embargo pétrolier qui a fermé les autres marchés. Les deux tiers environ de ces livraisons étaient dirigées, du moins jusqu’à l’opération contre Maduro, vers des raffineries situées sur la côte chinoise, notamment au Shandong, qualifiées de « raffineries théières » pour la forme ronde des réservoirs d’hydrocarbures et leur échelle modeste : ces plus petites entreprises permettent de faire écran pour éviter aux géants chinois du pétrole, tels que Sinopec et Petrochina, de s’exposer aux sanctions américaines alors qu’ils opèrent en dollars avec des fournisseurs hautement plus importants pour l’approvisionnement chinois comme l’Arabie saoudite, l’Irak, la Russie, la Malaisie et l’Angola. En effet, le Venezuela ne fournissait que 4 % des importations chinoises de pétrole.
Le dernier tiers des livraisons de pétrole constituait des remboursements de la dette de Caracas à Pékin, qui a été le plus gros soutien financier du Venezuela à mesure que son économie sombrait. La Chine avait vu en Hugo Chavez, l’ancien président (1999-2013), un leader associé à son idéologie socialiste et antiaméricaine. Pékin a offert 60 milliards de dollars (51,3 milliards d’euros) de prêts contre du pétrole à prix discount entre 2007 et 2015 au Venezuela. L’effondrement vénézuélien et l’évolution des besoins chinois ont toutefois amené Pékin à relativiser le poids de ce partenaire compliqué.
« Les relations diplomatiques entre la Chine et le Venezuela ont continué à se développer, mais la coopération économique a ralenti », explique Guo Jie. La Chine a préféré miser sur des pays plus prometteurs dans la région, au premier rang desquels le Brésil, qui a permis à Pékin de ne plus dépendre d’achats de soja provenant des Etats-Unis pour nourrir sa population et qui partage aussi sa vision d’un « Sud » ne se laissant pas dicter sa conduite par l’Occident.
Fournisseur d’armes
Donald Trump a certes semblé évoquer une poursuite des livraisons de pétrole vénézuélien à la Chine. « En ce qui concerne les autres pays qui veulent du pétrole, nous sommes dans le business pétrolier. Nous allons leur vendre », a déclaré samedi le président des Etats-Unis. Mais rien ne démontre que Pékin voudra exposer son approvisionnement énergétique au bon vouloir de Washington, son pire ennemi. Pourtant, rien n’indique non plus que la Chine ira au-delà du simple déclaratif en soutien au Venezuela.
Cette situation illustre la vision des liens diplomatiques par la Chine : elle peut être partenaire économique majeur, un ami politique aussi lorsqu’une vision de l’ordre international est partagée. Elle est même demandeuse d’entraînements militaires communs – la Chine sera bien visible durant ceux qu’organisent pour la première fois les pays des BRICS au large de l’Afrique du Sud du 9 au 16 janvier.
Elle était d’ailleurs devenue un important fournisseur d’armes du Venezuela, et le Washington Post a raconté en octobre 2025 comment Caracas aurait demandé en urgence à Pékin un approfondissement de leur coopération militaire et en particulier une accélération de livraisons de systèmes de détection radar. Mais il n’est pas question d’alliances de défense mutuelle pour la Chine, qui n’a de cesse de dénoncer la « logique de blocs » des Etats-Unis et s’estime trop importante et autonome pour lier son destin à celui de quiconque.
Conséquence de cette lecture des affaires mondiales, Pékin peut donner à ses camarades de lutte diplomatique le sentiment d’être présent pour les signatures de contrats et les grands sommets louant un monde multipolaire, mais aux abonnés absents durant les crises sécuritaires. La séquence vénézuélienne en rappelle une autre récente : la Chine est également de loin le premier acheteur de pétrole iranien, mais est restée en marge lorsque les Etats-Unis ont mené des frappes, en juin 2025, contre les sites nucléaires de l’Iran.
Retrait que relativise Eric Olander, cofondateur du site China-Global South Project. « Tout dépend ce qu’on entend par soutien, dit-il. Comme avec l’Iran, les Chinois n’interviennent pas physiquement dans ces situations, mais ils apportent un soutien géopolitique. » La Chine est parmi ceux qui haussent le plus ton dans la dénonciation des pratiques américaines et devrait mener l’offensive à l’ONU pour condamner Washington et demander la libération de Maduro. Une large partie des opinions publiques mondiales étant mal à l’aise avec les foucades américaines, la Chine se dégage au passage une forme d’ascendant moral dont ne dispose pas naturellement son régime autoritaire.
Supériorité militaire américaine
Les opérations américaines menées sous Donald Trump – l’aller-retour de bombardiers américains parcourant la moitié de la planète pour frapper en Iran, puis l’enlèvement six mois plus tard du couple Maduro – n’en constituent pas moins les preuves d’une supériorité militaire américaine, quelque peu humiliante pour un pays qui se pose comme le challenger. Le Wall Street Journal a d’ailleurs raconté comment les forces américaines ont intercepté en novembre 2025, au large du Sri Lanka, un cargo en provenance de Chine à destination de l’Iran et saisi à son bord des marchandises probablement destinées à aider à reconstituer l’arsenal de missiles iraniens. Sans que l’Iran ni la Chine ne puissent y faire grand-chose.
Ces démonstrations de force pourraient cependant ne pas totalement desservir la Chine à terme. Pékin a les yeux rivés sur Taïwan. L’Armée populaire de libération a encore organisé des manœuvres militaires autour de l’île fin décembre 2025, et le président Xi Jinping a estimé dans son discours de Nouvel An que l’unification « ne peut être stoppée ». Si la Chine devait un jour décider d’une opération militaire sur l’île, elle se sentirait encore moins tenue par les remontrances occidentales au constat non seulement du peu de cas fait par les Etats-Unis des normes internationales au Venezuela, mais aussi de la timidité des alliés de Washington, de Paris à Tokyo, à condamner les méthodes américaines. La preuve pour la Chine – pour ses dirigeants autant que pour sa population –, d’un « deux poids, deux mesures » occidental.
Une décapitation comme celle réalisée par les Etats-Unis à Caracas apparaît d’ailleurs parmi les scénarios chinois : l’Armée populaire l’a évoquée explicitement par le passé. Des structures similaires à la résidence présidentielle de Taipei, construites dans des zones désertiques de l’ouest chinois et visibles sur des images satellites, montrent qu’elle s’y prépare. Nombre d’internautes chinois voient dans les actions américaines actuelles un blanc-seing. « Taïwan va suivre le même scénario », écrivait un jeune homme de Pékin sur son compte WeChat ce week-end. Un autre à Canton constatait : « C’est la loi de la jungle (…) et on passe pour des naïfs » et d’affirmer que « la solution se trouve à Taïwan ». En réalité, explique toutefois Shi Yinhong, un influent professeur de relations internationales à l’université du Peuple, à Pékin, les décisions chinoises sur Taïwan ont leur logique propre. « Prendre Taïwan dépend des capacités croissantes mais toujours insuffisantes de la Chine, davantage que de ce que fait Trump sur un continent éloigné », dit-il.
La Chine peut au moins espérer profiter des dommages réputationnels que s’inflige Washington. Au moment où Donald Trump menace en Amérique latine, Pékin renforce encore ses échanges commerciaux avec la région. Son champion des véhicules électriques, BYD, a ouvert en 2025 une usine au Brésil, où il gagne du terrain, et l’année précédente, son géant du commerce maritime, Cosco, a inauguré un nouveau port au Pérou qui doit faciliter encore les échanges entre l’Amérique latine et la Chine.
[Source: Le Monde]