Au Cameroun, la gérontocratie de Paul Biya engluée dans l’immobilisme

Depuis la réélection contestée du président à un huitième mandat à la tête du Cameroun, en octobre 2025, aucun nouveau gouvernement n’a encore été formé. Certains ministères sont officiellement dirigés par des hommes politiques morts depuis des années.

Avr 19, 2026 - 13:33
Au Cameroun, la gérontocratie de Paul Biya engluée dans l’immobilisme
Le président camerounais Paul Biya, à l’Assemblée nationale, à Yaoundé, le 6 novembre 2025. AFP

Cinq mois après la présidentielle du 12 octobre 2025, marquée par la mort d’au moins cinquante manifestants et les rafles de centaines d’autres opposées à la réélection de Paul Biya à un huitième mandat, la vie du régime a repris son long et lent cours. Aucun signe d’ouverture n’est adressé aux nombreux Camerounais qui ont cru en son principal challenger, Issa Tchiroma Bakary, contraint depuis à s’exiler en Gambie.

Les chiffres qui pourraient confirmer la victoire revendiquée par ce dernier sont enfouis quelque part dans les tiroirs d’un pouvoir cadenassé. Mais l’ampleur de la mobilisation autour de ce candidat surprise illustre le rejet d’une construction politique clientéliste dont l’équilibre repose essentiellement sur les épaules de Paul Biya. Or, le grand ordonnateur est aujourd’hui un nonagénaire (93 ans) qui ne parvient plus à dissimuler l’irréparable outrage du temps sur sa personne et sur le système politique qu’il modèle à son gré depuis quarante-trois ans.

Depuis toujours, Paul Biya entretient un mystère – non dénué de mysticisme – autour de sa façon d’exercer le pouvoir. L’homme est souvent inaccessible, enveloppé d’un voile d’invisibilité, au sommet de la pyramide. Mais dès lors que sa capacité physique à gouverner est mesurée à l’aune de son âge, chacun se demande si ses absences, hier coutumières, ne sont pas aujourd’hui une forme de vacance.

Ses décisions comme ses apparitions sont de plus en plus rares. Certes, son équipe de communication entretient l’illusion sur sa page Facebook ou son compte X, évoquant une intense activité. Pour autant, le remplacement des ministres morts depuis des années – à l’image de Gabriel Dodo Ndoke, mort en janvier 2023, qui détenait le portefeuille des mines et de l’industrie – attend toujours. Tout comme est suspendue la formation d’un nouveau gouvernement, attendue comme un potentiel geste d’ouverture et de pacification après la dernière crise électorale.

« Equation ethnique »

Paul Biya a pourtant promis de s’y atteler. « Dans les prochains jours », disait-il, le 31 décembre 2025. Puis, à nouveau,le 10 février, la dernière fois que les Camerounais ont vu leur président (à la télévision) et entendu le son de sa voix usée. La diction lente et essoufflée, le visage figé, il a pris un improbable engagement auprès de ses « jeunes compatriotes », auxquels il s’adressait spécialement : « J’entends veiller à ce qu’un plus grand nombre d’entre vous, hommes comme femmes, se voie progressivement confier des responsabilités élevées dans la gestion des affaires publiques. »

Plus de deux Camerounais sur trois ont moins de 30 ans. Ils vivent dans le système le plus gérontocratique du monde. Le président du Conseil constitutionnel ou le chef d’Etat-major des armées ont plus de 85 ans. A peine plus jeunes que le nonagénaire chef de la police. L’architecture politique est telle que leur remplacement est un casse-tête.

Le renouvellement promis se limite pour l’heure au remplacement, survenu mardi 17 mars, des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat. A la Chambre basse, Théodore Datouo, un député issu de la majorité présidentielle, a été élu en remplacement de Cavayé Yéguié Djibril, 86 ans, en poste pendant trente-quatre ans ; au Sénat, Aboubakary Abdoulaye, 64 ans, remplace Marcel Niat Njifenji, 91 ans.

Les rares apparitions présidentielles dessinent un monde virtuel. Dans son discours du Nouvel An, Paul Biya avait salué « la vitalité [du] système démocratique » camerounais démontrée par « l’organisation réussie de l’élection présidentielle ». Les chiffres officiels étayent cette illusion : une victoire avec 54 % des voix (contre 35 % pour Issa Tchiroma), pour 58 % de participation. Face à l’opacité de la machine électorale, les Etats-Unis, la France et bien d’autres membres de l’Union européenne s’étaient pourtant contentés de « prendre note » des résultats, sans féliciter le vainqueur.

« Nous en sommes revenus, comme avant l’élection, au temps de la non-action, de la non-décision », constate le sociologue Stéphane Akoa. Pour ce fin observateur de la vie politique camerounaise, cet immobilisme tient à l’« équation ethnique » qui définit la répartition des postes, du haut au plus bas de l’échelle.

« C’est comme un jeu de Mikado, il faut pouvoir retirer une baguette sans faire bouger le reste du jeu enchevêtré », illustre-t-il. Le président n’aurait plus l’âge ni l’énergie pour jouer à ce jeu. Et quel ministre changer ? Il est redevable à tous ceux qui lui ont permis de passer en force au scrutin du 15 octobre. Parmi eux, le très impopulaire sécurocrate en chef et indispensable ministre de l’intérieur, Paul Atanga Nji.

« Arrêtés sur leur faciès »

« Ici, quand rien ne bouge ressort l’hypothèse d’une réforme des institutions », souligne Jean-Calvin Abaa Oyono. Ainsi, l’idée d’une nouvelle Constitution anime la presse et les cénacles politiques. Il y est question de créer un poste de vice-président. « Quel intérêt ? Nommer un intérim potentiel parce que le président est fatigué ? Imposer un dauphin dans un régime où la République est perçue comme un bien patrimonial ? », s’étrangle le professeur de droit constitutionnel. Ancien membre de l’équipe de campagne d’Issa Tchiroma, il fut, pour cette seule raison, arrêté après le scrutin et emprisonné quarante-deux jours durant.

Face au pouvoir granitique, l’opposition a rendu les armes. Issa Tchiroma, jugeant sa vie menacée, a discrètement trouvé refuge au Nigeria, puis en Gambie, dans les semaines suivant le scrutin. Impossible pour lui d’organiser la résistance loin de ses troupes. La société civile survit, sujette aux « intimidations et à la peur », explique Edith Kah Walla.

Certes, cette animatrice du collectif de mouvements de la société civile et de partis politiques Stand up for Cameroon souligne qu’« il n’y a plus de rafles ». « Mais sur les 2 500 personnes arrêtées pendant la crise postélectorale, 1 000 à 1 500 sont encore emprisonnées, dont beaucoup de jeunes hommes originaires du nord du Cameroun – comme Issa Tchiroma –, arrêtés pour leur faciès », dénonce-t-elle.

C’est dans ce contexte que le pape Léon XIV se rendra dans le pays, du 15 au 18 avril, au milieu de sa tournée africaine qui le mènera aussi en Algérie, en Angola et en Guinée équatoriale. Cette visite divise le camp de la contestation, entre ceux qui l’assimilent à un acte de légitimation d’un pouvoir usurpé et ceux qui espèrent que le pape abordera les sujets qui fâchent le pouvoir.

[Source: Le Monde]