« Il faut briser les chaînes de la corruption » : à son arrivée à Yaoundé, Léon XIV tance les élites camerounaises

Lors de la deuxième étape de sa tournée africaine, le souverain pontife a rappelé, devant le président camerounais, Paul Biya, l’importance du respect de l’Etat de droit et des libertés fondamentales. Un discours politique fondé sur l’héritage de saint Augustin.

Avr 19, 2026 - 13:24
« Il faut briser les chaînes de la corruption » : à son arrivée à Yaoundé, Léon XIV tance les élites camerounaises
Le pape Léon XIV, à son arrivée à Yaoundé, lors de la troisième journée de son voyage apostolique en Afrique, le 15 avril 2026. DANIEL BELOUMOU OLOMO / AFP

Il est d’usage pour les papes de débuter leur visite dans un pays étranger par une adresse aux autorités locales, souvent dans l’un ou l’autre des lieux de pouvoir. Celle qu’a prononcée le pape Léon XIV à son arrivée au Cameroun, mercredi 15 avril, la deuxième étape de sa tournée africaine, devait avoir lieu au Palais des congrès de Yaoundé. Le lieu a été changé en dernière minute, et c’est finalement au palais présidentiel que le pontife s’est exprimé, devant le président Paul Biya, qui l’avait accueilli en affirmant que « le monde a besoin du message de paix, de justice et de tolérance », après les critiques formulées par Donald Trump contre le chef de l’Eglise catholique. Cela n’a pas empêché Léon XIV de prononcer un discours ressemblant peu ou prou à une leçon de morale, voire à un rappel à l’ordre.

D’habitude si mesuré, si prudent, l’Américain de 70 ans semble, depuis le début de ce voyage en Afrique, qui l’a déjà conduit en Algérie et qui doit se poursuivre en Angola et en Guinée équatoriale, résolu à s’exprimer sans détour, abordant directement les problématiques des pays visités. Ce fut le cas en Algérie, où il a insisté sur la nécessité d’inclure la société civile dans les processus de décision.

Face à Paul Biya, 93 ans, au pouvoir depuis 1982, il est allé plus loin. « Où en sommes-nous ? », a-t-il interrogé, en rappelant les « exhortations exigeantes » adressées en leur temps, à l’occasion de visites précédentes, par ses prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI. A l’époque (en 1985 et 1995 pour le premier et en 2009 pour le second), leur interlocuteur s’appelait déjà Paul Biya.

A l’écouter égrener les problèmes du pays – en proie à des tensions dans les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest, au chômage, à une corruption endémique et à une gouvernance sclérosée – et distiller ses conseils, le chemin qui reste à faire pour améliorer la situation paraît encore long.

Evoquant l’accaparement des ressources – le pays est riche de ses forêts, de ses minerais et de ses hydrocarbures – et le détournement des richesses par un petit nombre, le pape américain n’a pas hésité à appeler les dirigeants à une « conduite de vie intègre » : « Pour que la paix et la justice s’affirment, il faut en effet briser les chaînes de la corruption qui défigurent l’autorité en la vidant de sa crédibilité. Il faut libérer le cœur de cette soif de gain qui est une idolâtrie. »

Mot particulier pour les femmes

Le message s’est même fait frontalement politique : « La transparence dans la gestion des ressources publiques et le respect de l’Etat de droit sont essentiels pour rétablir la confiance », a-t-il énoncé, avant d’enjoindre : « Il est temps d’oser faire un examen de conscience et un saut qualitatif courageux. »

Face aux « profondes souffrances » provoquées « par les violences qui ont frappé certaines régions du nord-ouest, du sud-ouest et de l’extrême nord », le pape n’a cessé d’en appeler à la jeunesse. Cette insistance correspond à une réalité démographique, puisque la moitié de la population a moins de 18 ans, mais sonne, en creux, comme une critique du régime gérontocratique au pouvoir à Yaoundé, où les plus hautes fonctions sont occupées par des octogénaires et des nonagénaires.

Réélu pour la huitième fois en octobre 2025, Paul Biya, demeuré impassible pendant le discours du pontife, en est la représentation la plus marquante. Mercredi, le pape a exprimé son « grand désir » de « toucher le cœur de chacun », « en particulier celui des jeunes, appelés à façonner, y compris sur le plan politique, un monde plus juste ».

Le pape a aussi rappelé l’importance du respect des libertés fondamentales : « La sécurité, a-t-il dit, est certes une priorité », « mais elle doit toujours s’exercer dans le respect des droits de l’homme ». Le résultat du scrutin présidentiel d’octobre 2025, contesté par l’opposition, a donné lieu à une vague de répression sévère.

C’est dans cette veine que Léon XIV a, comme en Algérie, loué l’importance de la société civile, « une force vitale pour la cohésion nationale ». Et d’égrener : associations, organisations de femmes et de jeunes, syndicats, ONG humanitaires, chefs traditionnels et religieux… Tous jouent un rôle vital dans la construction de la « paix sociale », a-t-il vanté. L’Américain a eu un mot particulier pour les femmes, tout à la fois « premières victimes de violences » et « artisans infatigables de paix ».

Robert Prevost a, une fois de plus, puisé dans les préceptes de saint Augustin, son maître à penser, pour appuyer théologiquement un discours plus politique que jamais. Il a ainsi cité les mots « d’une grande acuité » du docteur de l’Eglise et évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba, en Algérie) : « Ceux qui commandent sont au service de ceux qu’ils semblent commander. Ils ne commandent pas par soif de domination, mais par devoir de subvenir aux besoins ; non par orgueil pour s’imposer, mais par compassion pour protéger. » A ceux qui estiment que le pape n’est pas dans son rôle lorsqu’il se mêle de politique, Léon XIV rappelle ainsi qu’il s’inscrit dans une tradition bien établie.

[Source: Le Monde]