Près de Naplouse, en Cisjordanie, les samaritains forment une microsociété neutre au cœur d’une terre en guerre

Enracinée en Cisjordanie depuis des siècles, cette minuscule communauté religieuse issue du judaïsme survit en se tenant tant bien que mal à l’écart du conflit israélo-palestinien.

Mai 19, 2026 - 11:33
Près de Naplouse, en Cisjordanie, les samaritains forment une microsociété neutre au cœur d’une terre en guerre
LAURENCE GEAI/MYOP POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Depuis Paris jusqu’à Jérusalem, Joseph Kessel avait longé la mer Méditerranée de Beyrouth à Haïfa, du Liban vers la Palestine, s’abîmant les yeux à contempler les collines, les plaines, les villages, avec le désir de raconter ce qu’il avait appelé le « réveil juif ». C’était il y a un siècle exactement, en 1926. « Le voyageur qui débarque en Palestine n’est jamais seul. Des souvenirs innombrables et tels que nulle autre terre ne peut en susciter d’équivalents lui font escorte »,écrivait le journaliste en citant « la Bible, l’Evangile, l’islam, les Croisades… ».

A Tel-Aviv, il s’était ébahi face à l’érection d’une ville nouvelle. « Partout, des fondations, des échafaudages, des carcasses de fer, prêtes à recevoir la texture du ciment armé. » A Jérusalem, il avait ressenti « le murmure des siècles ».A Bnei Brak, les coutumes des ultraorthodoxes, ces hommes noirs « comme des corbeaux » l’avaient estomaqué. En Galilée, il avait décrit le travail acharné des colons juifs. Dans la campagne, il avait admiré la beauté des villages palestiniens dont beaucoup seraient détruits pendant la guerre de 1948.

Dans son cheminement en Palestine, qu’il a raconté dans Terre d’amour et de feu (Tallandier, « Texto », 2018), Joseph Kessel s’était arrêté chez les samaritains, à Naplouse, une communauté religieuse parmi les plus anciennes, séparée depuis plus de deux mille cinq cents ans du judaïsme, dont elle emprunte une partie des textes et des rites, mais récuse le Talmud et ce qui a été écrit depuis le Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible.

« Voici que par un dédale de ruelles tortueuses, puantes, d’escaliers branlants, en passant sous une série de voûtes basses, on arrive au sommet de la ville et à l’endroit où, depuis des siècles et des siècles, sans changer de coutumes, malgré le mépris des autres Juifs, vivent les 175 êtres humains qui ont la généalogie la plus ancienne et la plus sûre qui soit », avait écrit Kessel dans son reportage en « Samarie », cette partie de l’actuelle Cisjordanie occupée par Israël depuis 1967.

La description qu’en donne l’écrivain est un bijou. « Ils portent tous les stigmates d’un sang épuisé. Très hauts, très fins, les mains admirables, les attaches d’une fragilité inquiétante, ils ont la nonchalance d’une lassitude séculaire. De grands yeux noirs dorment dans de longs visages exsangues ; les barbes sont fines, lustrées, les voix douces et nobles. Comme ils sont les fils directs des pâtres de Chaldée, leurs visages sont ceux des bas-reliefs assyriens, mais la substance appauvrie de ces grands corps leur donne la mollesse des épicuriens de la décadence romaine. »

Le destin des samaritains raconte un pan de l’histoire de cette terre disputée. Dans leur époque la plus glorieuse, avant la naissance de Jésus-Christ, ils dépassèrent sans doute les centaines de milliers de fidèles. Malgré les guerres, ils ne sont jamais partis. Tout juste ont-ils migré, en 1988 lors de la première Intifada, depuis Naplouse jusqu’à Kiryat Luza, un village voisin, situé sur le mont Garizim, qu’ils considèrent comme leur lieu saint – et non Jérusalem, ce qui les différencie aux yeux des juifs.

Des enfants samaritains vêtus de blanc pour Pâques, à Kiryat Luza, le 30 avril 2026.

Kessel les a appelés les « maudits de Naplouse ». Car, pour leur malheur, enfermés dans un huis clos génétique depuis des siècles, les samaritains manquaient de femmes. « Les mariages entre gens de même tribu, de même famille, ont au cours des âges, fatalement, amené cette mort lente de la race », pointe le reporter. « Il y a chez les samaritains des hommes qui, en naissant, sont condamnés au célibat éternel. C’est pourquoi ils portent tant de tristesse dans leurs yeux, tant d’avidité inconsciente dans leurs bouches », avait cru comprendre Kessel.

L’arrivée à ce moment-là des « sionistes », comme les appelle l’écrivain, leur avait donné une espérance qui n’était pas religieuse. Un « espoir sexuel », notait-il crûment. Mais, en dehors d’une prostituée de Tel-Aviv, l’année avant sa visite, en 1925, aucune femme n’avait accepté de s’unir avec un samaritain mâle. L’écrivain avait parié sur leur disparition rapide.

Ils ont dû s’adapter

Cent ans plus tard, le prêtre Husney Wasef Cohen, 82 ans, guide les samaritains avec son frère de 91 ans, dont il prendra, à sa mort, la succession comme « grand prêtre ». Les fidèles du mont Garizim n’ont donc pas disparu. Ils sont désormais près de 900. Pour cela, ils ont dû s’adapter. Une partie du mouvement s’est installée à Holon, en banlieue de Tel-Aviv, pour trouver plus facilement du travail.

Surtout, à la fin du XXsiècle, les prêtres ont ordonné d’aller chercher des épouses en dehors des vieilles familles samaritaines. Il fallait du sang neuf. L’alliance du conservatisme religieux et du pragmatisme sexuel ont poussé les hommes à faire venir des femmes d’Ukraine, de Russie ou d’Israël.

Sur le mont Garizim, qui surplombe la ville de Naplouse, le 30 avril 2026.

« La condition, c’est qu’elles se convertissent », précise le prêtre. Les femmes samaritaines ne peuvent pas se marier en dehors de la communauté, les hommes, oui. Celles qui partent sont considérées comme « abandonnées ». « En aucun cas, elles ne peuvent revenir. Mais je sais que certaines parlent encore au téléphone avec leur famille », glisse le prêtre en notant, sans rire, que les samaritaines coûtent cher parce qu’elles veulent des voitures et de « belles maisons ».

L’intégration des étrangères n’est pas toujours simple. Une dizaine de femmes ont quitté la communauté depuis le début des années 2000. « L’année dernière, deux femmes ukrainiennes sont parties d’ici sans prévenir. L’une a emmené ses trois enfants, et le père a porté plainte, car il voulait voir ses enfants », raconte ainsi Salma Sadaka, 35 ans, mère de deux enfants, opposée, à titre personnel, au démarchage de femmes étrangères.

« Pas de paix sans Etat palestinien »

Le spectre d’une disparition complète s’est un peu éloigné. Husney Wasef Cohen en tire une immense fierté. « Nous avons la plus vieille Bible, le plus vieux langage, la plus vieille tradition », jubile le prêtre, très fier aussi de compter des milliers de followers sur les réseaux sociaux. « Si j’étais musulman, juif ou chrétien, je serais au sommet du monde ! », s’exclame-t-il sans ironie. A défaut de sommet planétaire, il officie, avec son grand frère, au mont Garizim (881 mètres d’altitude) au moment des fêtes religieuses traditionnelles.

Pour Pâques, célébrée le 30 avril, quelques semaines après Pessah, les samaritains sacrifient une cinquantaine d’agneaux afin de remercier Dieu. Ils les cuisent dans des fours enterrés, puis les mangent en famille. Sept jours plus tard, les hommes effectuent un des plus courts pèlerinages du monde depuis la synagogue jusqu’en haut du mont Garizim, à quelques centaines de mètres, qu’ils gravissent en tenue blanche immaculée. Des rituels jugés indispensables.

Pour Pâques, les samaritains sacrifient des agneaux pour remercier Dieu, à Kiryat Luza, le 30 avril 2026.
Sur le mont Garizim, le 30 avril 2026.

« Nous ne pouvons pas laisser toute leur liberté aux jeunes générations. Nous élevons les enfants pour respecter les traditions, nous plantons très profondément les graines pour qu’ils soient fiers d’être samaritains », explique ainsi l’un des anciens du village de Kiryat Luza, Abraham Barhoum Srawy, 79 ans, assis sur un banc dans la petite rue principale.

Pour survivre, les samaritains s’abstiennent aussi de faire de la politique. Comme ils sont neutres, le conflit israélo-palestinien les épargne. Mais, autour d’eux, les signes des hostilités sont partout. Un checkpoint enferme les habitants de Naplouse en bas de la colline. Les colonies s’étendent. Les militaires patrouillent.

« La guerre est une perte pour tout le monde », constate le prêtre. La situation actuelle lui semble intenable. « Il ne peut y avoir de paix sans Etat palestinien selon les frontières de 1967 », note le religieux. La petite communauté refuse toutefois de choisir entre les deux identités. La plupart parlent l’arabe et l’hébreu en plus de l’araméen, leur langue religieuse. Fait unique, ils continuent de disposer des passeports israélien et palestinien. « Nous sommes un pont entre Palestiniens et Israéliens », veut croire le prêtre, du haut de sa grande colline, au milieu de terres plongées dans une guerre sans fin.

Le 7 mai 2026, sept jours après Pâques, les hommes samaritains effectuent un pèlerinage en gravissant leur lieu saint, le mont Garizim, au sud de Naplouse.
Lecture de prières en araméen, par les samaritains, sur le mont Garizim, le 7 mai 2026.
Sur le mont Garizim, qui surplombe la Cisjordanie occupée, le 7 mai 2026.